Mai 1989, Gorbatchev à Pékin : Deux dragons dans un nid d’hirondelle

Il y a trente ans, le 14 mai 1989, le dernier président de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, arrive à Pékin, au beau milieu des manifestations étudiantes qui se tiennent place Tian’anmen. Il s’agit de la première visite officielle d’un dirigeant soviétique en République populaire de Chine depuis la rupture entre les deux pays communistes, survenue vingt ans plus tôt. Alexandre Braterski (Gazeta.ru) revient sur ces journées décisives pour la relation sino-russe.

« Je sais que, vous aussi, vous souhaitez que l’issue de notre rencontre puisse illustrer la formule : Clore le passé, ouvrir l’avenir », déclare, lors de sa première rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev, le grand architecte de la réforme économique chinoise, Deng Xiaoping.

Il fallait véritablement en finir avec le passé. Suite à la rupture sino-soviétique de 1965, motivée par des raisons idéologiques (Mao rejetant les conclusions du XXe Congrès du Parti communiste d’URSS et la déstalinisation entamée par Nikita Khrouchtchev), et à la persistance de conflits territoriaux (notamment autour de l’île Damanski), les relations entre les deux géants communistes étaient ouvertement hostiles.

Dès 1986, lors d’un voyage à Vladivostok, dans l’Extrême-Orient russe, Mikhaïl Gorbatchev évoque publiquement son désir de normaliser les relations avec son voisin : « Nous espérons que, dans un avenir proche, la frontière qui nous sépare – et je voudrais dire qui nous unit – deviendra un lien, un espace de paix et d’amitié », affirme-t-il. Il annonce aussi le retrait prochain d’une grande partie des troupes soviétiques stationnées en Mongolie.

Une visite dans un contexte chaotique

En ce printemps 1989, la capitale chinoise est plongée dans le chaos : des groupes d’étudiants convergent vers la place Tian’anmen, devenue le centre de la contestation politique. Les autorités s’efforcent tant bien que mal d’éviter que la délégation soviétique ne les croise. La cérémonie d’accueil s’est déroulée, à la sauvette, à l’aéroport.

Mikhaïl Gorbatchev, qui a reçu des lettres d’étudiants chinois saluant les réformes engagées en URSS, insiste pour faire arrêter le cortège officiel et saluer les manifestants.

Assistant et interprète de Gorbatchev, Pavel Palajtchenko était du voyage : « C’était extrêmement tendu dans la ville. Igor Rogatchev, vice-ministre des Affaires étrangères soviétique chargé des relations avec la République populaire de Chine, était particulièrement choqué par les émeutes. Les premiers slogans dirigés directement contre Deng Xiaoping sont apparus peu après notre départ », se souvient-il.

Manifestants sur la place Tian’anmen en 1989. Crédit : Yandex

« Nous empruntions des routes secondaires pour contourner le centre-ville : les artères et les places principales étaient remplies de manifestants, se souvient Mikhaïl Gorbatchev dans ses mémoires, Une vie et des réformes. Les étudiants étaient prêts, nous le savions, à nous rendre hommage, mais Pékin ne le souhaitait pas. »

En dépit des précautions prises par les autorités chinoises, le président soviétique, qui a reçu, peu avant son départ pour Pékin, des lettres d’étudiants chinois saluant les réformes engagées en URSS, insiste pour faire arrêter le cortège officiel et saluer les manifestants. Il réussit même à échanger quelques mots avec eux. « La jeunesse chinoise voyait en lui un leader d’un type nouveau, qui avait ouvert la voie aux transformations démocratiques de l’Union soviétique », explique la politologue Iana Leksioutina, spécialiste de la Chine.

Le Gorbatchev soviétique et le Gorbatchev chinois

Malgré les réformes économiques menées par Deng Xiaoping dans les années 1980, la hausse du niveau de vie de la population tarde à venir : « Les étudiants et une grande partie de l’intelligentsia criaient famine, à cause de l’inflation et de la tyrannie des petits fonctionnaires corrompus, notamment au sein du Parti et des grandes structures économiques », explique Gorbatchev dans ses Mémoires.

Les manifestants placent alors tous leurs espoirs en Zhao Ziyang, le secrétaire général du Parti, que la presse occidentale surnomme le « Gorbatchev chinois ». Il a déjà initié un relatif « assouplissement des mœurs » dans les structures du Parti, et des articles prudemment critiques à l’égard du pouvoir commencent à apparaître dans la presse chinoise.

Entretien entre Mikhaïl Gorbatchev et Zhao Ziyng en 1989. Crédit : Ria

« C’était un homme doté de qualités intellectuelles et politiques exceptionnelles, prêt à remettre en question n’importe quel point de doctrine, à chercher des réponses aux questions les plus complexes », se souvient M. Gorbatchev, qui poursuit : « Zhao Ziyang m’a invité dans un restaurant de Pékin. Curieusement, le nom d’un des plats est demeuré gravé dans ma mémoire : Deux dragons dans un nid d’hirondelle… »

« Malgré le mythe américain de la fin de l’Histoire, les idées occidentales ont toujours du mal à s’enraciner en Russie et en Chine. »

« Les bienfaits du socialisme ne peuvent se manifester qu’au travers du changement. Nous n’avons pas d’autre choix, pas d’autre arme qu’emprunter la voie des réformes », confie alors le dirigeant chinois.

Les deux hommes ne se sont plus jamais revus. Le jour du départ de la délégation soviétique, le réformateur fait sa dernière apparition publique à la télévision, exhortant les manifestants à se disperser. Le lendemain, il est démis de toutes ses fonctions, et le pouvoir lance l’armée contre la foule. Zhao Ziyang a passé le reste de sa vie assigné à résidence, jusqu’à sa mort, survenue en 2005.

La voie chinoise et la nôtre

La répression va faire plusieurs milliers de victimes, enterrant tout espoir de réformes politiques en Chine. À la différence des capitales occidentales, Moscou ne condamnera pas officiellement le massacre de Tian’anmen. Mikhaïl Gorbatchev en sera toutefois marqué : « Je ne pense pas que ces méthodes de maintien de l’ordre puissent être employées dans notre pays. »

Pour le politologue Nikolaï Mironov, au-delà de la violence armée, c’est l’impossibilité d’appliquer le modèle politique chinois à l’Union soviétique qui se manifeste clairement durant les manifestations de la place Tian’anmen. Une incompatibilité entre les deux systèmes communistes qui existait, selon lui, bien avant l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir : « L’URSS a quitté cette voie sous Khrouchtchev [dans les années 1960]. C’est à cette époque qu’elle a renoncé au modèle de l’économie mobilisée, qui exige de chacun des membres de la société un don intégral de soi, de ses forces et de sa santé à l’État. Ce type de système ne fonctionne pas en Russie : La société russe n’est pas orientale », juge l’expert.

Conséquence des répressions de la place Tian’anmen. Crédit : Twitter

Le passé est clos

« La venue de Mikhaïl Gorbatchev en Chine a formalisé la normalisation des relations entre les deux pays, qui se dessinait depuis quelques années. En pratique, cette visite a effectivement permis aux deux parties de clore le passé, de se débarrasser de tout l’héritage négatif qui pesait sur leurs rapports. En ce sens, ces journées ont une signification historique : elles signent la fin de la scission sino-soviétique », résume Iana Leksioutina.

« Moscou et Pékin sont d’ailleurs restées amies après l’effondrement de l’Union soviétique, et elles n’ont même cessé, depuis, de se rapprocher », souligne, de son côté, Matthew Burrows, analyste du think tank Atlantic Council. Une alliance des deux puissances confortée par leur refus de se soumettre aux représentations et aux exigences des Occidentaux : « Malgré le mythe américain de la fin de l’Histoire, les idées occidentales ont toujours du mal à s’enraciner dans ces pays. »

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