La famille en Russie

Nous célébrons aujourd’hui la Journée mondiale des Familles, et c’est l’occasion de rappeler que le mot qui la désigne en russe, semia, est apparenté au français d’une drôle de manière : ce terme remonterait à l’indoeuropéen « koimo », désignant l’« endroit clos à l’intérieur duquel dorment les membres du clan », puis le clan lui-même établi en un lieu fixe (et, par extension, la famille). Alors que cette racine a gentiment migré vers le grec où elle donne komê, « le village », le passage du grec au français a été, lui, autrement plus inquiétant : c’est à l’issue d’un long voyage linguistique de cette racine que nous est arrivé le mot « cimetière ».

La littérature russe regorge d’histoires de famille : que l’on pense seulement aux Frères Karamazov ou à la famille Rostov de Guerre et Paix, et l’on s’aperçoit que l’on reste souvent dans le thème du paragraphe précédent : la famille, c’est à la vie, à la mort. En témoigne, dans un univers plus réel et plus récent, cette brève lue dans la presse russe locale :

Miass. Un beau-père trouve que son gendre parle mal à sa fille pendant un dîner de famille. Il lui en fait la remarque et, ivres tous les deux, ils se lancent aussitôt dans une rixe avec des pistolets.

Lors de ma première année d’études à Moscou, j’ai pu fréquenter relativement peu de familles russes ; après quelques mois sur place, je n’en connaissais même aucune, et tous les autochtones me semblaient alors méfiants et hostiles. J’avais cependant réussi à me faire un unique et précieux ami, qui m’emmena un jour visiter sa ville natale, une bourgade au sud de Moscou, nommée Serpoukhov. Il m’expliqua que sa famille était très curieuse de rencontrer une Française. La petite tribu était composée de deux parents et deux enfants (mon ami habitant Moscou, et sa sœur qui vivait là), ainsi que d’une grand-mère, une véritable babouchka russe comme je n’en avais vu que dans les livres, qui m’a bénie lorsque je suis arrivée et repartie, et m’a grondée sans ménagement en voyant que je lisais au milieu de la nuit. Car oui, je n’ai finalement pas fait que passer une heure chez ces gens : tout d’abord, il a fallu que je m’empiffre comme il se doit de pirojki et de soupe apparus comme par magie à mon arrivée ; ensuite, il leur a semblé impensable que je rentre seule à Moscou aussi tard (dix-neuf heures). Le temps qu’ils discutent de la meilleure option tout en me resservant de borsch, il était vingt-deux heures et une seule solution s’imposait : dormir là.

Le plus incroyable est à venir. On m’installa royalement dans l’une des deux chambres que comptait l’appartement (l’autre était pour la babouchka). Mon ami dormit sur un ridicule lit d’appoint dans le salon, non loin du canapé-lit dans lequel couchèrent sa mère et sa sœur. Quant au père, me direz-vous ? Il n’y avait plus de place : il alla passer la nuit chez ses propres parents, à l’autre bout de la ville… !

Je sus d’autant moins comment les remercier que ce furent eux qui m’offrirent des cadeaux lorsque je les quittai le lendemain. Ce jour-là, j’eus l’impression que la Russie commençait à m’ouvrir vraiment sa porte (avec sa démesure habituelle)…

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