Ibizagate : Une blonde fatale aux relations entre Moscou et Vienne

Le 27 mai, à Vienne, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les députés ont voté une motion de censure contre le chef du gouvernement, le chancelier Sebastian Kurz, le contraignant à démissionner. Quelques jours plus tôt, c’est la coalition au pouvoir qui volait en éclats, avec le départ du vice-chancelier et leader du parti d’extrême droite FPÖ (Parti de la liberté d’Autriche), Heinz-Christian Strache, principal protagoniste de « l’Ibizagate », et de plusieurs ministres issus de sa formation. La chute du gouvernement Kurz – qui demeurait l’un des rares soutiens de la Russie en Europe – est incontestablement un coup dur pour Moscou.

À la veille des élections européennes, le 18 mai dernier, deux grands journaux allemands, le quotidien Süddeutsche Zeitung et le magazine Der Spiegel, publient une vidéo datant de 2017, filmée en caméra cachée dans une villa d’Ibiza, en Espagne. On y voit le vice-chancelier autrichien et leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, en compagnie d’une jeune femme disant s’appeler Aliona Makarova et être la nièce d’un oligarque russe. Au cours de leur entretien, dans une atmosphère décontractée, cette dernière propose à Strache de soutenir financièrement sa formation politique, en échange de l’attribution de marchés publics en Autriche. Elle évoque notamment une importante prise de participation dans le tabloïd autrichien Kronen Zeitung, afin d’en faire un média pro-FPÖ.

La blonde mystérieuse

Ces révélations ébranlent aussitôt la coalition au pouvoir à Vienne, poussant Strache et quatre de ses ministres à la démission. Le 26 mai, aux élections européennes, le FPÖ, qui comptait accroître significativement sa présence à Bruxelles (le parti avait obtenu 20 % des suffrages au précédent scrutin), subit un véritable camouflet : il ne remporte que 18 % des voix, arrivant en troisième place, derrière le Parti populaire autrichien (en tête avec plus de 35 % des suffrages, soit une augmentation de près de 10 %), et les sociaux-démocrates (24 %).

« Les espionnes venues du froid ont souvent changé le destin du siècle. Elles ont influencé le cours d’événements déterminants tels que la révolution russe, la Seconde Guerre mondiale ou la chute du mur de Berlin. »

Dès le lendemain de la diffusion de la vidéo, la presse s’interroge sur l’identité de ce fameux « oligarque russe », dont la jeune femme prétend être la nièce. Les soupçons se portent assez vite sur Igor Makarov, milliardaire et propriétaire du groupe gazier Itera. Mais celui-ci nie tout lien avec cette soi-disant parente : « Je suis fils unique, je ne peux pas avoir de nièce », se défend-t-il dans Forbes Russia. Les médias autrichiens se perdent aussi en conjectures sur l’identité réelle de la « mystérieuse blonde ». Selon l’Osterreich Zeitung, il pourrait s’agir de la célèbre présentatrice de télévision russe Valeria Koudriavtseva. Le quotidien publie d’ailleurs un portait de la jeune femme, qui dément aussitôt, indignée, et menace de traîner ses « calomniateurs » en justice.

Rencontre entre Sebastian Kurz et Vladimir Poutine en octobre 2018 à Moscou. Crédit : Kremlin

On peut comprendre les journalistes autrichiens : les belles Russes se sont plus d’une fois retrouvées au cœur de scandales politiques… L’écrivain Vladimir Fédorovski nous le rappelle : « Les espionnes venues du froid ont souvent changé le destin du siècle. […] Elles ont influencé le cours d’événements déterminants tels que la révolution russe, la Seconde Guerre mondiale ou la chute du mur de Berlin. La belle baronne Boudberg monta le plus grand complot contre le Kremlin avant de devenir un agent double. Elisabeth Zaroubine vola les secrets de la bombe atomique américaine au profit de l’URSS. Olga Tchekhova, célèbre actrice du cinéma muet, devint la meilleure amie d’Eva Braun et informa Staline des secrets nazis. Nina, maîtresse espionne, séduisit Albert Einstein sur l’ordre de Moscou. Le formidable réseau des hirondelles pénétra profondément les plus hautes sphères politiques occidentales.* » À cette liste s’ajoutent les figures contemporaines d’Anna Chapman (née Kouchtchenko) et de Maria Boutina, impliquées, au cours de cette décennie, dans des affaires d’espionnage aux États-Unis.

Amis du Kremlin et défenseurs de la Crimée

En outre, il est désormais de coutume, dès qu’éclate un scandale en Europe, d’y chercher « la main du Kremlin ». Toutefois, pour les observateurs, l’affaire de Strache et du FPÖ est un peu différente : en tournant clandestinement cette vidéo à Ibiza en 2017, ses auteurs cherchaient-ils déjà à nuire à l’extrême droite autrichienne et aux responsables politiques russes qui y sont liés ? Quoi qu’il en soit, sa révélation publique vient d’entraîner la chute du gouvernement le plus « prorusse » de l’Union européenne.

Pour mémoire, le FPÖ a conclu, en 2016, un accord de coopération avec le parti pro-Kremlin, Russie unie. À ce moment-là, accueillant Heinz-Christian Strache au siège de Russie unie à Moscou, le député russe Piotr Tolstoï – descendant de l’écrivain – déclarait avec enthousiasme : « Dans notre monde politiquement correct, alors que tous s’efforcent de dissimuler leurs pensées et leurs sentiments réels, il est essentiel de trouver des terrains d’entente par le biais d’un dialogue franc et ouvert ».

Toujours en 2016, M. Strache affirmait que l’annexion de la Crimée était « parfaitement légale ». Johann Gudenus, proche de Strache et leader du groupe du FPÖ au parlement autrichien, se trouvait d’ailleurs dans la péninsule au moment du « référendum d’autodétermination » organisé par Moscou, le 16 mars 2014, puis de son rattachement à la Fédération de Russie… Également présent sur la vidéo tournée à Ibiza, M. Gudenus a abandonné ses fonctions au parlement et démissionné de son parti au lendemain du scandale.

Force est de reconnaître que les dirigeants nationalistes autrichiens, à l’instar de Marine Le Pen, en France, sont les bienvenus à Moscou depuis quelques années. En effet, lorsque Bruxelles a adopté ses sanctions contre la Russie, certains cercles proches du Kremlin se sont mis en quête de nouveaux alliés politiques en Europe, notamment au sein de l’extrême droite. Cela n’empêche pas le pouvoir russe de réprimer fermement les nationalistes « locaux » : en témoigne la condamnation à sept ans et demi de prison, en 2016, suite à une enquête sur des malversations financières, d’Alexandre Bielov-Potkine, leader du mouvement Russkie [Les Russes], interdit dans le pays pour « incitation à la haine ».

Membres du parti Russie Unie et du parti autrichien FPÖ en 2016 à Moscou après la signature d’un accord de coopération. Crédit : DW

Au demeurant, tous les membres de l’entourage du président Poutine ne soutiennent pas ce rapprochement avec l’extrême droite européenne. Ainsi Veronika Krasheninnikova, membre du Conseil suprême de Russie unie, écrivait-elle en 2018, dans les pages du très respectable hebdomadaire conservateur Expert : « Il est évident que l’association avec les forces d’extrême droite isole encore plus [la Russie], compromet gravement la réputation de notre pays et nous prive de nombreux autres alliés, réels et potentiels. »

Fake news et services secrets

Comme on pouvait s’y attendre, le Kremlin a vivement réagi au scandale de l’« Ibizagate ». Moscou a formellement démenti une quelconque implication du gouvernement russe dans cette affaire, mais également mis en doute son authenticité : « Évidemment, il aurait été absurde de produire un fake classique, alors que l’Europe entière fait actuellement la chasse à ce genre de nouvelles… », a ainsi souligné la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, en ajoutant que la « mystérieuse » jeune femme de la vidéo était en réalité une ressortissante lettone, et en déplorant que certains médias allemands continuent de l’appeler « la Russe ».

« L’objectif était de prouver que l’extrême droite européenne est une force irresponsable et toxique, qui corrompt tout ce qu’elle touche et avec laquelle il ne faut, sous aucun prétexte, collaborer. »

Pour l’analyste Oleg Bondarenko, président de la Fondation pour une politique progressiste, proche du Kremlin, le scandale de l’« Ibizagate » est une mise en scène orchestrée par des services secrets – très probablement britanniques. Interrogé par Le Courrier de Russie, il affirme que le MI6, « qui contrôle depuis longtemps le marché espagnol », tente d’y dénicher des dossiers compromettants pour Moscou, en s’appuyant notamment sur d’anciens agents du renseignement russe réfugiés à Londres.

Cette hypothèse pourrait être en partie fondée : pour mémoire, l’ex-agent double Sergueï Skripal (victime, avec sa fille, en mars 2018, d’une tentative d’empoisonnement attribuée au renseignement militaire russe), collaborait depuis plusieurs années avec le renseignement espagnol. L’ex-officier du FSB Alexandre Litvinenko (empoisonné au polonium, à Londres, en 2006, probablement par ses anciens collègues) récoltait lui aussi des informations pour le compte de la police espagnole – officiellement, sur les groupes mafieux russes actifs dans ce pays.

Fiodor Loukianov, spécialiste des relations internationales et rédacteur en chef de l’influente revue d’analyse Russia in Global Affairs, doute de l’implication du Royaume-Uni. Il pense néanmoins que quelqu’un a « aidé » les journalistes du Süddeutsche Zeitung et de Der Spiegel dans leur « enquête » : « On a peine à imaginer les vaillants reporters du Spiegel plaçant eux-mêmes des caméras dans cette villa d’Ibiza, où Strache a rencontré la blonde russe qui lui serait fatale…, ironise-t-il, avant de concéder que les commanditaires de la vidéo, qui visaient directement le FPÖ, ont fait montre d’un grand professionnalisme : Il s’agissait d’un signal, dont l’objectif était de prouver que l’extrême droite européenne est une force irresponsable et toxique, qui corrompt tout ce qu’elle touche et avec laquelle il ne faut, sous aucun prétexte, collaborer voire interagir. Et ce signal a été envoyé avec une précision époustouflante », estime Fiodor Loukianov.

Quelles conséquences ?

La crise politique autrichienne affecte déjà les relations entre Vienne et Moscou : le club Valdaï, un think-tank russe réputé, qui invite régulièrement d’éminents responsables politiques (dont Vladimir Poutine), devait organiser, dans la capitale autrichienne, le 20 mai, une conférence sur le thème : « Relations Russie – Europe : Tous ensemble ou chacun pour soi ? »

Le chancelier Sebastian Kurz au Parlement autrichien après le vote d’une motion de censure à l’encontre de son gouvernement. Crédit : The New York Times

La veille, cependant, la direction de l’hôtel censé accueillir l’événement a brusquement annoncé son annulation, obligeant les organisateurs à trouver, en urgence, une nouvelle salle de réunion ‒ réunion à laquelle hauts-fonctionnaires et diplomates autrichiens ont refusé de participer.

Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, n’a pas mâché ses mots : interrogé par RIA Novosti, il a estimé que cette affaire d’Ibiza prouvait, une nouvelle fois, « que les ennemis de la Russie n’hésitent pas à inventer toutes sortes de fake news et à recourir aux méthodes les plus sales. »

Il est notable que le scandale de l’« Ibizagate » ait éclaté juste après la visite officielle du président autrichien Van der Bellen à Sotchi.

Le vrai coup dur, pour le Kremlin, est toutefois la démission forcée du chancelier Kurz, qui n’a jamais caché sa bienveillance à l’égard de la Russie, et a rencontré Vladimir Poutine à plusieurs reprises depuis son arrivée au pouvoir, en décembre 2017. Dans ce maelström, le président de Russie perd également une amie : la chef de la diplomatie autrichienne, Karin Kneissl, au mariage de laquelle il s’était rendu en août 2018. Pour les observateurs, seule l’intervention de la ministre avait incité l’Autriche à refuser d’emboîter le pas au Royaume-Uni, comme la plupart des membres de l’Union européenne, en expulsant des diplomates russes, au printemps 2018, dans le cadre de l’affaire Skripal.

Les milieux d’affaires des deux pays ont, eux aussi, des raisons de s’inquiéter. Dès sa nomination, Sebastian Kurz avait, par exemple, ressuscité le projet de construction d’une ligne de chemin de fer à grande vitesse entre l’Autriche et la Russie, envisagée au milieu des années 2000, puis reportée sine die, manifestement pour des raisons politiques.

Il reste néanmoins, pour Moscou, une lueur d’espoir. Si le gouvernement est tombé, le président autrichien, Alexander Van der Bellen, également bien disposé à l’égard de la Russie, demeure en place. Il est notable, au demeurant, que le scandale de l’« Ibizagate » ait éclaté juste après la visite officielle de Van der Bellen à Sotchi, le 15 mai, au cours de laquelle il assurait Vladimir Poutine du soutien de Vienne au projet de gazoduc Nord Stream-2…

* « Anna Chapman, une espionne si sexy », Le Figaro, 31 janvier 2014.

Rencontre entre la femme se présentant comme Aliona Makarova et Heinz-Christian Strache à Ibiza en 2017 . Crédit : Youtube

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *