Volodymyr Zelensky, acteur avant tout…

Le 21 avril prochain, l’humoriste Volodymyr Zelensky affrontera le président sortant, Petro Porochenko, au second tour de l’élection présidentielle ukrainienne. Le réalisateur russe Marius Vaisberg, qui l’a fait tourner plusieurs fois au cinéma, revient sur le caractère et les influences artistiques de l’acteur.

LCDR : Volodymyr Zelensky, homme de scène et de télévision, a fait ses débuts au cinéma sous votre direction en 2009. Ne preniez-vous pas un risque en engageant un débutant ?

Marius Vaisberg : Absolument pas. J’ai l’habitude de travailler avec des gens qui ne sont pas des acteurs professionnels. Pour moi, l’essentiel, au cinéma, c’est le charisme – tout le reste relève du travail du réalisateur. Et c’est une qualité que les stars du show-business possèdent naturellement. Un don qui leur permet de passionner des salles entières, voire des stades.

C’est toujours un plaisir, pour moi, de diriger ce genre de comédiens. Je les préfère largement, disons, à d’éternels seconds rôles, mal à l’aise, complexés, qui manquent de présence à l’écran. Je savais qu’avec Zelensky, je ne prenais quasiment aucun risque. Je le connaissais bien : nous nous étions rencontrés plusieurs années auparavant, à Kiev, dans les locaux de Quartier 95, le studio de production audiovisuelle et musicale dont il est à la fois actionnaire, patron et directeur artistique. J’ai fait la connaissance de son équipe, je l’ai vue travailler, et j’ai immédiatement senti que nous pouvions faire de grandes choses ensemble. Mon intuition était bonne : depuis, nous avons réalisé plusieurs films et, à un moment, j’ai même travaillé exclusivement avec eux. C’est un collectif génial, auquel Volodia [diminutif de Volodymyr, ndlr] a durablement imprimé sa marque. C’est un homme de son temps, à l’écoute des tendances.

LCDR : Vous parlez de « charisme »… Comment décririez-vous celui de Zelensky ?

M. V. : Il a un charme incroyable. C’est un homme intelligent, d’une grande capacité d’analyse, ouvert au débat… Quelqu’un de vraiment très intéressant avec, en plus, une très longue expérience de la scène.

Volodymyr Zelensky (à gauche) et Marius Vaisberg (à droite) lors d’une conférence de presse en 2016. Crédit : Iatynka

LCDR : Vos relations dépassent le cadre professionnel, je crois…

M. V. : Oui. Dans les années 1990, j’ai étudié aux États-Unis, à l’École de cinéma et de télévision de l’Université de Californie du Sud. Et quand nous nous sommes rencontrés, Zelensky voulait tout savoir de cette période de ma vie, du fonctionnement de l’industrie d’Hollywood, du mode de vie et de la mentalité des Américains… Nous avons passé des heures à discuter, à parler de nos vies. Il s’intéressait aussi, d’ailleurs, énormément à la Russie. Nous avons très souvent tourné de ce côté-ci de la frontière. Du moins jusqu’aux malheureux événements qui ont empoisonné les relations entre nos deux pays.

« Volodymyr a un immense talent pour diriger les hommes, il a une autorité naturelle. »

LCDR : L’Amour dans une grande ville (sorti en 2009), qui marque la première apparition de Zelensky au cinéma, comporte plusieurs références à la présidence de Barack Obama. À un moment, l’ancien chef d’État américain a lui aussi incarné la nouveauté en politique, comme Zelensky…

M. V. : Absolument. Quand Obama entre en campagne, le pays traverse une période de récession économique, les gens sont enfermés dans un sentiment d’impasse, de dépression. George W. Bush n’a pas été, de loin, le meilleur président que les États-Unis aient connu. De fait, de très nombreux Américains ont accueilli Obama avec un immense enthousiasme. Son élection a fait l’effet d’une puissante bouffée d’oxygène. C’est exactement l’image que les Ukrainiens ont de Zelensky aujourd’hui… Comme Obama en 2008, la campagne de Zelensky est porteuse d’espoir.

LCDR : Quels sont les humoristes célèbres qui ont inspiré Zelensky ?

M. V. : Nous apprécions tous deux beaucoup l’humour de Woody Allen. Il y a quelque chose qui nous plaît aussi chez Jim Carrey. Mais personnellement, Volodymyr m’a toujours fait penser à Peter Sellers. Il est assez d’accord avec moi sur ce point. Je trouve qu’ils se ressemblent physiquement, qu’ils ont le même type de présence, de charisme.

LCDR : Quelques années avant Le Serviteur du peuple, la série dans laquelle Volodymyr Zelensky incarne un simple citoyen devenu président de l’Ukraine, vous êtes le premier réalisateur à lui avoir confié le rôle d’un homme politique – un Napoléon Bonaparte parodique – dans Rjesvki contre Napoléon (2012)…

M. V. : Volodymyr a un immense talent pour diriger les hommes, il a une autorité naturelle. Il sait rassembler les gens et les faire agir ensemble, en équipe. En réalité, ce rôle de dictateur comique, à la fois survolté et plein de tendresse, lui allait comme un gant. C’était lui, jusqu’à sa ressemblance physique évidente avec Bonaparte, du moins tel que nous nous le représentons. Je suis extrêmement fier de la façon dont il l’a joué !

Volodymyr Zelensky incarnant Napoléon Bonaparte dans le film Rjevski contre Napoléon (2012). Crédit : Nnov.org

LCDR : Les acteurs comiques sont souvent très différents, dans la vie, de ce qu’ils donnent à voir à l’écran. Est-ce le cas de Zelensky ?

M. V. : Vous savez, un véritable acteur comique est toujours à la limite du tragique. Ce sont souvent des gens pleins d’humour, certes, mais aussi parfaitement capables de sérieux, de rigueur et de concentration. Et la satire politique, dans laquelle Zelensky excelle, exige d’adopter un regard ironique sur les choses, de considérer la vie et les faiblesses humaines avec un certain recul. Je pense que cette distance servira à Zelensky en politique.

« Volodymyr Zelensky est sans nul doute le plus respectable des candidats à cette élection. Et les Ukrainiens le sentent. »

LCDR : Avez-vous été étonné en apprenant que Zelensky se présentait à la présidentielle ?

M. V. : Étonné peut-être, mais pas choqué. Vous savez, les créations de Quartier 95 – les satires politiques quotidiennes ou la série Le Serviteur du peuple – avaient déjà fait de lui une sorte de « baromètre » de l’opinion publique, de l’état d’esprit de la société. Et le pouvoir ukrainien en était très conscient.

LCDR : En tant que réalisateur, ne regrettez-vous pas que Zelensky ait choisi de se lancer dans la politique ?

M. V. : Si tout se passe comme il le souhaite – c’est-à-dire s’il est élu –, nous risquons effectivement de « perdre », pour un temps, l’artiste Zelensky… Au fond, il s’agit d’une forme de sacrifice de sa part : Volodia est quelqu’un qui aime profondément l’Ukraine, qui se passionne et souffre pour elle. Je sais qu’il est entré en politique pour de bonnes raisons, et c’est tout à son honneur. On dit souvent que la politique est un « sale boulot », mais Volodymyr est sans nul doute le plus respectable des candidats à cette élection. Et les Ukrainiens le sentent.

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