Ukraine : Le saut dans l’inconnu

Le second tour de la présidentielle ukrainienne se tiendra dimanche prochain, 21 avril. À Kiev, plus personne ne semble en douter : le président sortant, Petro Porochenko, sera battu par Volodymyr Zelensky, un comédien novice en politique.

Selon l’un des derniers sondages publié par l’Institut international de sociologie de Kiev, avec 72,2 % d’intentions de vote, Volodymyr Zelensky est en passe de battre largement Petro Porochenko, crédité seulement de 25,4 %. Un écart gigantesque (47 points) qui confirme une tendance esquissée dès le premier tour de cette élection présidentielle, le 31 mars dernier.

Quand le bateau coule…

Il y a cinq ans de cela, quelques jours avant que le président prorusse, Viktor Ianoukovitch, ne fuie la capitale ukrainienne (le 22 février 2014), hauts fonctionnaires et oligarques se pressaient à l’aéroport international Boryspil de Kiev, cherchant à quitter le pays avant qu’il ne soit trop tard. Ils avaient compris que les dés étaient jetés pour celui dont les Ukrainiens allaient bientôt découvrir, à la télévision, les trésors cachés et les dorures de la luxueuse résidence de Mejgorié. Le vent du changement commençait à souffler sérieusement, mieux valait s’envoler avant qu’il ne tourne à l’orage. L’entourage du chef perçoit bien souvent la défaite avant le principal intéressé. Et l’histoire semble à nouveau se répéter.

Valeri Kondratiouk et Petro Porochenko à Kiev en juillet 2015 Crédit nv.ua

« Quand le bateau coule, les rats quittent le navire. C’est ce qu’on observe aujourd’hui. Dans l’équipe de Porochenko, personne ne croit plus à sa victoire. Certains tentent de tourner casaque. Même dans les services de sécurité, les défections sont légion », commentait récemment le député Sergueï Tarouta, éphémère gouverneur (mars-octobre 2014) de la région de Donetsk.

Selon des sources proches du pouvoir, le cabinet du président se dépeuple à vue d’œil. La récente démission du général-lieutenant Valeri Kondratiouk, en charge des services de sécurité, a eu l’effet d’un coup de tonnerre. Et il y a de quoi : dans sa lettre de démission, publiée par l’agence de presse Unian, il accuse Petro Porochenko de se considérer comme « le seul et unique défenseur de l’Ukraine ». La démission d’Alexeï Filatov – contre lequel a récemment été ouverte une enquête du Bureau national de lutte contre la corruption – ne fait pas non plus de doute : officiellement, ce chef de cabinet adjoint de la présidence a profité d’une visite de travail à l’étranger pour prendre un congé d’un an…

« Dès le lendemain du scrutin, les fonctionnaires de tous niveaux vont commencer à lâcher massivement Porochenko, à se repentir publiquement, à s’accuser les uns les autres. »

Selon Oleg Soskine, directeur de l’Institut de transformation de la société, basé à Kiev, la prochaine défection pourrait concerner le procureur général, Iouri Loutsenko, un des plus proches compagnons de lutte de Petro Porochenko. La récente libération (le 16 avril) de la députée Nadia Savtchenko, accusée de tentative de coup d’État et d’attentat contre le Parlement, serait le signe que le magistrat « n’obéit plus au président », pour reprendre les mots de M. Soskine, et qu’il essaie de jouer sa carte personnelle.

Nadia Savtchenko en mars 2018 au moment de sa condamnation. Crédit uatoday

Par ailleurs, il se dit à Kiev que la Direction de la protection de l’État, chargée de la sécurité des personnalités les plus importantes du pays, aurait déjà approché les équipes du comédien afin de jeter les bases de leur collaboration future.

Cependant, « il n’est pas question de parler d’abandon généralisé : M. Tarouta exagère », avance Mikhaïl Pogrbinski, directeur du Centre d’études politiques de Kiev. Si ce dernier reconnaît que presque plus personne ne croit à une victoire de Petro Porochenko, il souligne qu’en cinq ans au pouvoir, le président sortant a construit « une machine étatique » qui tournera à plein régime jusqu’au dernier moment : « Les fonctionnaires de tous niveaux commenceront à le lâcher massivement, à se repentir publiquement, et à s’accuser les uns les autres, seulement après l’annonce des résultats. » Le politologue rappelle qu’une multitude d’affaires de corruption menace l’avenir de nombreux responsables ukrainiens.

Petro Porochenko a-t-il conscience du « sauve-qui-peut » qui s’est emparé de son camp ?

Mais tous les responsables politiques qui prennent leurs distances avec Petro Porochenko ne sont pas dans ce cas. La députée Svetlana Zalichtchouk et son collègue de la Rada suprême, le journaliste Moustafa Naïem, une des figures de Maïdan, qui ont tous deux quitté récemment le mouvement Bloc Petro Porochenko (BPP), sont considérés comme des élus intègres. Des élus dont on se demande combien vont faire défection dans les jours qui viennent… Des parlementaires chercheraient d’ores et déjà à rejoindre le clan Zelensky, avec plus ou moins de succès : « L’équipe de Zelensky fait justement le pari de ne pas prendre d’anciens du BPP… Mais certains ont déjà réussi à l’intégrer », affirme le journaliste ukrainien Anatoli Chari. Pour lui, la grande majorité des députés de la Rada comprennent l’inéluctabilité du changement à la tête du pays, et se préparent à retourner leur veste.

Derniers coups d’épée dans l’eau

Petro Porochenko a-t-il conscience du « sauve-qui-peut » qui s’est emparé de son camp ? En tout cas, ses dernières déclarations montrent qu’il fait l’impossible pour éviter la catastrophe. Il a d’ailleurs sorti l’artillerie lourde : la politique étrangère et « la carte russe ». Le 16 avril, au retour de ses visites à Berlin et Paris, où il s’est entretenu avec Angela Merkel et Emmanuel Macron, le président sortant a annoncé la tenue d’une rencontre au « format Normandie » (Allemagne, France, Russie, Ukraine), en France, à l’occasion de la commémoration du soixante-quinzième anniversaire du débarquement allié. Étrange déclaration, alors que le Kremlin avait indiqué, quelques jours plus tôt, que Vladimir Poutine ne se rendrait pas en Normandie en juin prochain. L’information a été confirmée le 17 avril par le président russe, comme pour souligner l’incongruité de l’annonce de son homologue ukrainien.

Rencontre entre Emmanuel Macron et Petro Porochenko le 16 avril à l’Elysée. Crédit Izvestia

Toutes les tentatives de grappiller quelques points dans les sondages ou, au contraire, d’entamer la popularité du favori, semblent aujourd’hui vouées à l’échec. Quatre jours avant le scrutin, les médias ont relayé une information concernant une enquête des Services de sécurité ukrainiens (SBU) sur un supposé financement russe de la campagne de Volodymyr Zelensky. Outre les services secrets russes, l’affaire impliquerait des indépendantistes prorusses du Donbass, comme en témoigne la correspondance d’un ancien combattant de la République autoproclamée de Donetsk, Dmitri Khavtchenko, piratée et diffusée sur la Toile. Le portail russe The Insider, qui aurait fait authentifier les messages en question, affirme qu’il y a quelques années, les entourages de Viatcheslav Sourkov (un conseiller de Vladimir Poutine) et de l’homme d’affaires russe Konstantin Malofeïev, projetaient une opération « Pinocchio » visant à renverser le pouvoir à Kiev en soutenant la candidature d’un « bouffon »…

Les électeurs goûtent rarement les « révélations choc », surgies de nulle part à la veille du vote et dont le but évident est de les ébranler dans leur choix.

L’information ne semble pas devoir entraver la marche du « clown » Zelensky (un qualificatif qu’il a souvent lui-même revendiqué au cours de la campagne). Il faut dire que les électeurs (en Ukraine comme ailleurs) goûtent rarement ces « révélations choc », surgies de nulle part à la veille du vote et dont le but évident est de les ébranler dans leur choix – voire de saboter le scrutin.

L’humoriste ukrainien et candidat à la présidentielle Volodymyr Zelensky glisse son bulletin de vote dans l’urne au premier tour de la présidentielle à Kiev le 31 Mars 2019 Crédit Genya Savilov

La campagne électorale a, en outre, montré qu’une majorité d’Ukrainiens ne souhaitaient pas tant voter POUR Zelensky que CONTRE Porochenko, incarnation d’un système perçu comme inefficace et corrompu. Ils ne se préoccupent pas de savoir comment M. Zelensky, sans mouvement politique sur lequel s’appuyer au niveau local et sans soutien au parlement, va parvenir à bâtir une nouvelle administration. Une seule chose semble aujourd’hui importante à leur yeux : chasser Petro Porochenko du pouvoir.

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