Stalinomania

Selon un sondage du centre Levada publié mi-avril, 51 % des Russes éprouvent aujourd’hui « du respect, de l’admiration ou de la sympathie » pour Staline, et seuls 14 % rejettent l’ancien dictateur en bloc. Un record historique. L’annonce choque les libéraux et relance le débat sur la figure et l’héritage du dirigeant soviétique, entre cruel despote et gestionnaire de génie.

Ces chiffres ne doivent pas surprendre. Depuis plusieurs années, la « stalinophilie » ne cesse de progresser dans la société russe. Au moment où l’URSS s’effondre, il y a trente ans, le dirigeant soviétique a mauvaise presse. En 1989, seuls 12 % de la population le citent parmi les « personnalités ayant marqué positivement l’Histoire russe ». En 2012, il passe en tête de ce classement. Quatre ans plus tard, 37 % des Russes déclarent éprouver pour lui « du respect ou de l’admiration »…

Dans ce contexte, l’ancien sénateur Konstantin Dobrynine n’a pas tort de parler de « stalinisation de la société ». Mais comment interpréter le phénomène ? Les Russes aspireraient-ils au rétablissement de l’Union soviétique, avec son économie planifiée, son parti unique et ses répressions ? C’est ce qu’affirment de nombreux observateurs, principalement dans les milieux libéraux et dans l’opposition, toujours prompts à mettre en avant la « structure psychique particulière » du peuple russe et sa « servilité »… Toutefois, ces conclusions hâtives et partiales ne sont guère convaincantes.

Puissance des symboles

Tout d’abord, la popularité croissante de Joseph Staline s’observe également en Ukraine, malgré la « décommunisation » à marche forcée qui y a été entamée il y a quelques années. En février 2016, selon l’Institut international de sociologie de Kiev, 28 % des Ukrainiens (hors Crimée et Donbass, deux « bastions prosoviétiques ») considéraient Staline comme « un homme politique sage ».

Personne, en Russie, n’a l’intention de renoncer à ses placements (ou ses bas de laine) en dollars ou en euros, ni à ses escapades touristiques dans les « pays de l’OTAN ».

Ensuite, la « stalinophilie » actuelle des Russes, des Ukrainiens et, à vrai dire, des habitants d’une grande partie de l’ancien bloc soviétique, n’a que très peu à voir avec le personnage historique qu’était Joseph Staline. Les Européens de l’Ouest qui arborent des T-shirts à l’effigie d’Ernesto Guevara ne savent rien de ses idéaux, de ses méthodes, et on les imagine mal prendre les armes, demain, pour aller faire la révolution au fin fond de la Bolivie. C’est l’image romantique et légendaire du révolutionnaire qui les fascine. De la même façon, personne, en Russie, n’a l’intention de renoncer à ses placements (ou ses bas de laine) en dollars ou en euros, ni à ses escapades touristiques dans les « pays de l’OTAN ». Et le bénévolat est un phénomène trop peu partagé pour qu’une large part de la population puisse souhaiter rendre obligatoires les travaux d’intérêt général…

Des Russes vendent leurs effets personnels dans la rue au cours des années 1990. Crédit : Regnum

La stalinomania version 2019 exprime, en réalité, tout le mal-être de la Russie d’aujourd’hui : profonde désillusion après les promesses de démocratisation politique et de libéralisation économique des années 1990, innombrables erreurs commises par les élites postsoviétiques, instabilité… sans oublier le traumatisme lié à la disparition d’un pays (l’URSS) et les douloureux problèmes interethniques qu’il a suscités, entre haines latentes et conflits sanglants.

Les éternels donneurs de leçons semblent incapables de prendre la mesure du bouleversement qu’a engendré, dans les années 1990, le « passage à l’économie de marché » : les gigantesques inégalités qu’il a provoquées ; la perte, pour des millions de gens, de leur statut social (pour survivre, enseignants, médecins, officiers supérieurs de l’armée se sont retrouvés à travailler sur des marchés ou des chantiers). Ce bouleversement a été d’une brutalité sans nom, et les Russes en subissent encore les conséquences. La « liberté » promise et tant attendue ne leur a apporté, pour la plupart, que précarité et misère.

N’oublions pas non plus les 25 millions de Russes installés dans les différentes républiques de l’Union (dans les pays baltes ou en Asie centrale) et qualifiés d’« étrangers », du jour au lendemain. Ceux qui sont restés dans leur « seconde patrie » (où beaucoup étaient nés) ont souvent été victimes de haine antirusse : discrimination à l’embauche, tracas administratifs, parfois violences contre les biens ou les personnes. Le sort des « rapatriés » (ceux qui sont retournés en Russie) n’est pas beaucoup plus enviable – difficultés d’adaptation pour les Russes « ethniques », racisme et discriminations à l’égard des représentants des nombreuses minorités du pays.

En quelques années, la Russie a perdu tous ses repères. L’« État-providence » soviétique a laissé place à un Léviathan bureaucratique, dont les représentants de tous les niveaux profitent de leur position pour s’enrichir. Dans ce contexte, le nom de Staline est peu à peu devenu synonyme d’ordre, de stabilité et de justice. De paternalisme également, d’une certaine manière. Bref, d’un système où le pouvoir n’est pas confisqué par ses agents, par des lobbys, par des clans, mais constitue un outil au service de la population.

Staline n’existe pas

Mais pourquoi Staline, et pas, par exemple, Lénine ou Brejnev ? Ou encore Nicolas II, voire Vladimir Poutine ?

L’image de Lénine est à la fois trop universelle et trop révolutionnaire : pas assez russe, trop déstabilisante. Brejnev, pour sa part, est trop récent (il a dirigé l’URSS de 1964 à 1982). En outre, son nom est synonyme de « stagnation » et de népotisme. Il reste également associé à tout un catalogue d’histoires drôles qui le ridiculisaient déjà de son vivant.

Nicolas II (empereur de 1894 à 1917) a eu son heure de gloire dans les années 1990, sur fond de rejet épidermique de tout ce qui rappelait de près ou de loin le communisme. Mais le dernier tsar a tout de même perdu un empire. Pas très inspirant…

Scène de déportation en Ukraine en 1944. Crédit : RGD

Vladimir Poutine reste populaire. Néanmoins, en vingt ans au Kremlin, il a eu le temps de lasser. Sans compter qu’au lendemain de sa quatrième élection, en mars 2018, alors que la population attendait des changements positifs en faveur d’une meilleure protection sociale, il n’a su lui offrir qu’une très impopulaire réforme des retraites, provoquant une nouvelle vague de frustrations qui n’a fait qu’affermir l’opinion dans son illusion d’un « âge d’or » stalinien.

La « stalinophilie » actuelle n’est en réalité que l’expression d’un violent rejet de la corruption et du sentiment d’impunité qui règnent parmi les fonctionnaires.

Quant à Staline, les qualités qui lui sont attribuées semblent devoir résister à l’analyse des faits historiques. On entend souvent dire, depuis quelques années – et ce, jusqu’au plus haut niveau de l’État – que le dictateur a été un « bon manager », une sorte de gestionnaire de génie, parvenu, en quelques années, à transformer la Russie, essentiellement agricole, en une superpuissance industrielle et militaire, capable de sortir victorieuse d’un des plus terribles conflits que l’humanité ait connu – la Seconde Guerre mondiale. Or non, Staline n’était pas un « bon manager », et le système qu’il a mis en place n’avait rien d’efficace. Son économie, planifiée, centralisée à l’extrême et entièrement tournée vers la course aux armements, a empêché l’URSS d’effectuer sa transition vers la société post-industrielle – et conduit le pays à sa perte.

Mais les Russes n’ont que faire de ces arguments, comme ils se moquent de savoir le nombre exact de morts durant les « Purges » ou le tribut versé par la population à l’industrialisation forcée des années 1920-1930. Certes, ils simplifient les choses à l’extrême ; certes, leur vision de l’histoire est erronée ; certes, ils ont la mémoire sélective. Mais ce qu’ils expriment par leur « nostalgie » du Père des peuples, est une exigence de justice sociale, un profond rejet de la corruption et du sentiment d’impunité qui règnent au sein du pouvoir actuel. Ont-ils raison d’y associer ce Staline pour lequel la loyauté envers le chef était plus importante que les qualités réelles ? Sans doute pas. Qu’importe ! Au fond, pour les stalinophiles du XXIe siècle, Staline n’existe pas : c’est un mythe.

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