Sexe à la russe

Depuis deux ans, le nombre de cours d’éducation sexuelle pour adultes augmente en Russie, tandis que les sex shops affichent une croissance stable de leurs ventes (179 millions de dollars en 2018, contre 134 millions en 2016). Le sexe et tout ce qui l’entoure échapperaient-ils aux dogmes rigides de l’Église orthodoxe, dont l’influence ne cesse de grandir ? Entretien avec Elena Rydkina, sexothérapeute et cofondatrice du projet éducatif Sexprosvet.

LCDR : On entend souvent qu’en Union soviétique, « le sexe n’existait pas ». À quel point cette boutade reflète-t-elle la réalité ? Le sexe était-il effectivement tabou à l’époque ?

Elena Rydkina : La réalité était plus nuancée. En URSS, certaines couches de la population, plus évoluées et plus libres, en parlaient plus que d’autres. Mais, de manière générale, ce thème était tabou. Si certains films contenaient parfois des scènes d’amour, les personnages y étaient représentés autrement qu’en Occident : ils apparaissaient dépourvus de toute sensualité, les corps étaient désérotisés. Par ailleurs, en URSS, les pratiques sexuelles étaient beaucoup moins variées.

La situation a commencé à changer à la fin des années 1980. On doit en grande partie cette évolution au sociologue et sexologue Igor Kon, qui a popularisé la sexologie et en a fait une science interdisciplinaire.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes se plaignent du manque d’information de qualité, en russe, sur le sexe et la sexualité.

Dans les années 1990, après l’effondrement du pays et de l’idéologie, des supports consacrés au sexe – à visée éducative ou non – sont apparus un peu partout. La demande était colossale ! La société manifestait une curiosité et une ouverture d’esprit étonnantes, notamment à l’égard des minorités sexuelles. On retrouve le phénomène dans la culture populaire et le show business. Souvenons-nous par exemple du groupe t.A.T.u., dont les chansons ont conquis le monde entier au début des années 2000. L’une d’elles évoque l’attirance sexuelle entre deux adolescentes : « Je deviens folle, j’ai besoin d’elle… » Ce genre de paroles et les jeux scéniques qui allaient avec étaient impensables à l’époque soviétique.

Cette révolution s’explique par la brusque ouverture de la société russe à l’Occident après des décennies d’isolement. Elle s’est en outre caractérisée par une absence de sens critique dans sa tentative d’imiter la culture et la sous-culture occidentales. On avait parfois l’impression qu’en Europe et aux États-Unis, les « valeurs traditionnelles » n’existaient pas, alors qu’elles y sont fortement ancrées.

Le groupe t.A.T.u. en concert en Allemagne en 2003. Crédit : Tatysite

LCDR : Qu’est-ce qui a changé au début du XXIe siècle ?

E.R. : Une nouvelle vague a déferlé, mais en sens inverse. On a assisté à un retour de mœurs plus patriarcales. L’intérêt pour l’éducation sexuelle est retombé. La diffusion des textes informatifs est devenue quasi confidentielle.

Par exemple, à la fin de l’année 2015, j’ai organisé avec des amis une conférence de vulgarisation scientifique. Une des raisons qui nous ont poussés à le faire a été le nombre considérable d’utilisateurs qui, sur les réseaux sociaux, se plaignaient du manque d’information de qualité, en russe, sur le sujet. Ces messages reflétaient précisément le niveau de considération du sexe et de la sexualité dans notre pays : au ras des pâquerettes.

Et cela prend des proportions extravagantes. La conférence a été très difficile à mettre en place. Il a fallu nous battre pour trouver une salle. Nous avons aussi trouvé porte close du côté des médias, soucieux de ne pas « ternir leur image ». On a été jusqu’à nous dire que des thèmes aussi « délicats » ne devaient pas être abordés.

LCDR :  Est-il possible que ces réactions soient liées à la législation, par exemple, à la loi sur l’interdiction de la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs ?

E.R. : C’est difficile à dire. Depuis quelques années, l’État cherche à consolider les valeurs familiales « traditionnelles », mais sa politique ne fait pas obstacle aux programmes d’éducation sexuelle. De plus, le durcissement de la législation et les pressions exercées par les autorités concernent uniquement les LGBT [lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres], dont les militants sont réprimés et se voient, par exemple, interdire l’organisation de festivals. Les autres pratiques sexuelles (BDSM, polyamour) ne sont pas visées. Je n’en ai pas l’impression, du moins.

« Les cours de fellation, de renforcement des muscles du plaisir et de séduction sont particulièrement populaires. »

LCDR :  En l’absence de cours d’éducation sexuelle à l’école, comment les adolescents russes s’informent-ils ?

E.R. : Aujourd’hui, les jeunes en savent souvent davantage sur la question que leurs parents. Ils s’informent presque exclusivement sur internet. De nombreux sites populaires, tels Wonderzine et The Village, publient régulièrement d’excellents articles sur le sujet.

Par ailleurs, la Russie compte actuellement un grand nombre de blogueurs spécialisés, qui écrivent souvent très bien. Il y a les « pionnières » du genre, Tatiana Nikonova et Arina Vintovkina, mais aussi des blogueuses apparues plus récemment, comme Maria Arzamassova, Macha Tchesnokova et Alina Chikoun.

On trouve aussi des blogs consacrés à des sujets connexes, par exemple la psychologie, et qui parlent parfois de sexe. Sans compter les nombreuses chaînes Telegram… Autrement dit, les informations sur le sexe sont devenues très accessibles en Russie.

Tatiana Nikonova, blogueuse spécialiste du sexe. Crédit : Nikonova.online

LCDR : Tous les blogueurs que vous avez cités sont des femmes. Est-il honteux pour un homme d’écrire sur le sexe, en Russie ?

E.R. : J’ai trouvé sur le Net des « blogueurs sexe » masculins. Leurs textes sont désolants, entre virilité maladive et ego surdimensionné… C’est répugnant à lire. Il y en a de bons, mais ils sont très rares. Je rêve de découvrir un blogueur, en Russie, qui décrive avec justesse ce que c’est d’être un homme, aujourd’hui, dans notre société…

Les hommes ont plus de difficultés à parler de sexe que les femmes. Pour décrire ses exploits au lit, là, il y a du monde ! Mais dès qu’il s’agit d’évoquer ses problèmes, ses doutes voire ses craintes, c’est plus compliqué… Or un bon blogueur n’écrit pas seulement quand tout va bien. Il semblerait qu’aucun homme russe n’ait encore le courage de se lancer sur le sujet…

LCDR :  Le « sexe-coaching » est également devenu très populaire en Russie. En particulier les cours de sexe oral…

E.R. : Oui, les cours de fellation, de renforcement des muscles du plaisir, et de séduction sont très prisés. Il y a deux ans, les cours des « femmes védiques » étaient très à la mode…

Le cunnilingus est un thème sensible… Dans la culture russe, il est présenté comme une pratique renversant le rapport de domination « traditionnel » entre l’homme et la femme.

Tous ces cours ont un point commun, lié, aussi étrange que cela paraisse, à une culture patriarcale fortement ancrée en Russie. Non seulement les participantes n’en parlent en général à personne, mais, pour elles, il s’agit d’un moyen de sauver leur relation, leur mariage, ou de « retenir leur homme ». Elles pensent que si elles apprennent à faire une fellation parfaite ou à maîtriser leur périnée, leur homme ne les quittera pas.

LCDR : En revanche, dans la sphère publique, aucune information n’existe sur des cours de cunnilingus…

E.R. : C’est vrai. Pratiquement aucun cours de ce genre n’est librement accessible. Le cunnilingus est un thème sensible… Dans la culture russe, il est présenté comme une pratique renversant le rapport de domination « traditionnel » entre l’homme et la femme. Je peux citer un exemple : un jour, quand j’ai demandé à mon ex de m’en faire un, il m’a répondu, à mon grand étonnement, que c’était contraire à son honneur et à sa dignité.

Toutefois, mes collègues de Sexprosvet ont ouvert une école où on enseigne notamment cette pratique… et le succès est au rendez-vous !

LCDR : Vous dites qu’aujourd’hui beaucoup de sites internet russes publient des articles consacrés au sexe. Or, selon les dernières statistiques, la Russie est le pays européen qui enregistre le plus fort taux de contamination au VIH…

E.R. : D’abord, ces sites ont un public restreint, limité aux très grandes villes. Ensuite, l’information est une chose, mais la mise en pratique en est une autre.

Des personnes attendent au centre de traitement régional du SIDA de Saratov, en Russie en mars 2006. Crédit : HufftingtonPost

Enfin, l’idée selon laquelle la confiance est la protection la plus efficace est très répandue en Russie. Récemment, à Moscou, j’ai vu une affiche de prévention du sida sur laquelle on lisait : « N’aie d’intimité qu’avec celui auquel tu fais confiance. » Autrement dit, d’une part, le message vise exclusivement la femme – comme si toute la responsabilité lui incombait – et, de l’autre, il n’est fait aucune mention du préservatif.

Résultat, près de la moitié des cas de contamination concernent des personnes hétérosexuelles et monogames. Souvent, les femmes découvrent leur séropositivité lors d’une prise de sang pendant leur grossesse…

« Les cours d’éducation sexuelle à l’école se heurtent non seulement à des barrières administratives mais également à l’opposition catégorique des parents, qui craignent que leurs enfants ne soient incités à la « débauche ».

Lorsque les États-Unis ont été confrontés à une épidémie de VIH dans les années 1980, les autorités ont distribué gratuitement de grandes quantités de préservatifs. En Russie, seules quelques ONG militantes le font, par exemple les centres de prévention ou les services d’aide aux LGBT.

Outre-Atlantique, le fait pour un couple de commencer par se protéger et de ne renoncer au préservatif qu’après avoir fait le test, est depuis longtemps entré dans les mœurs. En Russie, cette pratique n’est apparue que récemment à Moscou, à Saint-Pétersbourg et, peut-être, dans quelques grandes villes.

LCDR : Comment l’expliquez-vous ?

E.R. : En Russie, la protection est considérée comme l’affaire des hommes. Très souvent, les femmes ignorent comment mettre un préservatif, et elles ont peur d’aborder le sujet. Il n’est « pas d’usage » que les femmes fassent preuve d’initiative. Or les hommes ont rarement conscience des risques de contamination, qui sont trois fois moins élevés chez eux que chez les femmes.

LCDR : Comment y remédier ? Par des cours d’éducation sexuelle à l’école ?

E.R. : À l’école ou au moins à l’université. Cela dit, dans les écoles, c’est très compliqué : à ma connaissance, toutes les tentatives d’instituer des cours d’éducation sexuelle se heurtent non seulement à des barrières administratives mais également à l’opposition catégorique des parents. Ces derniers craignent que leurs enfants ne soient incités à la « débauche ». Pourquoi ? Parce que, dans les grands médias publics, le sexe et la sexualité sont présentés comme des choses « étrangères » et « non traditionnelles ».

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