Pavel Groudinine : L’avenir nébuleux du communisme en Russie

Pavel Groudinine, candidat « surprise » du parti communiste à la dernière présidentielle de Russie, est au cœur d’un scandale politique. Alors que le président du parti, Guennadi Ziouganov, souhaitait qu’il hérite du mandat du député Jaurès Alfiorov, récemment décédé, la Commission électorale a mis son veto. Motif officiel : M. Groudinine n’a pas déclaré au fisc ses comptes bancaires étrangers. Leur existence, révélée il y a plus d’un an, n’avait pourtant pas empêché l’homme d’affaires de briguer la tête de l’État…

Prix Nobel de physique en 2000, Jaurès Alfiorov, décédé le 1er mars dernier, était une figure bien connue des Partis communistes d’Union soviétique puis de Russie. Né en mars 1930, il devait son prénom à son père, un « pur et dur », bolchevik de la première heure, qui rendait ainsi hommage à l’homme politique socialiste français ; précisons que le frère aîné de Jaurès s’appelait Marx…

Jamais, par le passé, la Commission électorale n’avait, de sa propre initiative, rejeté une candidature au parlement.

Après le décès de M. Alfiorov, qui siégeait à la Douma (la chambre basse du parlement russe) depuis 1995, le président du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), Guennadi Ziouganov, décide que le mandat de député du physicien reviendra à l’homme d’affaires Pavel Groudinine, directeur du sovkhoze Lénine, ancienne ferme d’État privatisée de la région de Moscou, et candidat à la dernière présidentielle. Le choix de ce transfuge du parti pro-Kremlin Russie unie, membre de l’équipe de campagne de Vladimir Poutine en 2000 et homme d’affaires fortuné, peut surprendre : lors du scrutin de mars 2018, les révélations de la presse sur ses comptes bancaires à l’étranger – neuf en Suisse et un dans le paradis fiscal du Belize –, qui lui avaient alors valu le surnom de « plus capitaliste des communistes », associées à des positions résolument pro-staliniennes prises sur les plateaux de télévision, avait fortement déplu à l’électorat. Le candidat Groudinine avait obtenu 11,77 % des voix au premier tour, soit le pire score du KPRF à une élection présidentielle. Reste que, aux yeux de M. Ziouganov, l’homme d’affaires avait l’avantage de ne pas être membre du parti ; sa promotion aurait ainsi permis de neutraliser les luttes internes…

Un rejet sans précédent

Les choses ont toutefois pris un tour inattendu pour le chef des communistes. Le 14 mars 2019, il propose que Pavel Groudinine hérite du mandat de Jaurès Alfiorov. Le 18, le comité central du parti entérine cette décision. Dès le lendemain, le militant Boris Ivanioujenkov porte plainte contre la direction du KPRF devant le tribunal municipal Mechtchanski de Moscou, pour passation de mandat illégale : le plaignant fait valoir qu’il se trouvait en sixième position sur la liste régionale du parti au scrutin législatif de 2016, tandis que M. Groudinine n’était que neuvième. Le tribunal municipal lui donne raison, contre la charte du KPRF, qui accorde tous les droits à M. Ziouganov en matière de nomination.

Jaurès Alfiorov en compagnie de Vladimir Poutine lors de la cérémonie de remise des récompenses d’État le 10 décembre 2015. Crédit : Kremlin

Enfin, le 21 mars, la Commission électorale centrale (TsIK) rejette la passation de mandat. Outre le verdict des juges moscovites, elle motive sa décision par l’existence des comptes bancaires que M. Groudinine a dissimulés au fisc russe. La TsIK fait savoir que le siège du défunt Jaurès Alfiorov reviendra à Piotr Medvedev, élu régional du territoire de… Krasnodar (sud de la Russie). Le 28 mars, ce dernier se désiste au profit de son suppléant, l’homme d’affaires Mikhaïl Beroulava. Guennadi Ziouganov, furieux, s’adresse à la Cour suprême. En vain : les juges refusent d’enregistrer sa plainte, arguant qu’un verdict a déjà été rendu par le tribunal Mechtchanski. La boucle est bouclée…

Jamais, par le passé, la TsIK n’avait rejeté, de sa propre initiative, une candidature au parlement. Son argument – les comptes étrangers de M. Groudinine – laisse perplexe Grigori Melkoniants, coprésident de l’ONG Golos, spécialiste du contrôle de la régularité des élections : « Pourquoi ces comptes, qui visiblement n’ont posé aucun problème lorsque Groudinine visait la présidence du pays, représentent-ils soudain un obstacle insurmontable pour briguer un mandat de député ? », s’interroge-t-il sur les ondes de Radio Business FM.

L’entourage du président ne pardonnerait pas à l’homme d’affaires les critiques formulées à l’encontre de Vladimir Poutine, lors de la campagne de 2018.

Le quotidien RBC, citant une source au sein de l’administration présidentielle, avance une explication : le Kremlin aurait très mal réagi à la volonté de M. Ziouganov de faire entrer Pavel Groudinine à la Douma. L’entourage du président ne pardonnerait pas à l’homme d’affaires les critiques formulées à l’encontre de Vladimir Poutine, lors de la campagne de 2018 : selon l’interlocuteur de RBC, M. Ziouganov aurait obtenu l’aval du Kremlin quant à la candidature de M. Groudinine, fin 2017, en échange de la promesse informelle que ce dernier ne critiquerait pas le président…

Déjà, vers la fin de la campagne électorale, M. Groudinine avait été victime d’une attaque puissante, portée par l’ensemble des grands médias nationaux : outre les révélations sur ses comptes à l’étranger, le candidat était accusé d’avoir menti à des ouvriers agricoles pour les recruter dans son sovkhoze, notamment en leur faisant miroiter l’attribution de logements gratuits. Malgré ces révélations, la Commission électorale centrale avait laissé l’homme d’affaires aller jusqu’aux urnes : annuler sa candidature aurait signifié un reniement de la parole du Kremlin. En outre, la disqualification du candidat soutenu par le deuxième parti du pays aurait sans nul doute porté un coup à la participation des électeurs – un indicateur fondamental de la légitimité du pouvoir.

Des ennuis en chaîne

Les déboires de Pavel Groudinine n’ont pas cessé après la réélection de Vladimir Poutine. À la fin du mois de février 2019, accusé, une nouvelle fois, de dissimuler une partie de sa fortune au Belize (en dépit des démentis formels de l’intéressé lui-même), l’homme d’affaires est déchu de son mandat au Conseil municipal de Vidnoïé, où est situé le sovkhoze Lénine.

Irina Groudinina sur le plateau de l’émission En direct avec Andreï Malakhov « raconte pour la première fois la félonie et les trahisons de son mari milliardaire ». Crédit : Woman.ru

Son entreprise fait en outre l’objet de plusieurs plaintes concernant ses activités immobilières, qui, très prospères, assurent à l’ancienne ferme d’État la plus grande part de son chiffre d’affaires. Les litiges portant sur des terres non cultivables opposent M. Groudinine à des particuliers et à de grands groupes internationaux. À la fin de 2018, le groupe suédois IKEA a ainsi porté plainte contre le sovkhoze, qui lui aurait vendu une parcelle de terrain illégalement acquise…

Lors d’élections locales, en septembre 2018, les représentants du KPRF ont refusé de « se coucher » face aux candidats pro-Kremlin en échange de portefeuilles ministériels régionaux.

Enfin, l’ancien candidat à la présidentielle voit sa vie privée déballée dans les médias. Après trente-sept ans de mariage, sa femme, Irina, a demandé le divorce et la moitié de leurs biens communs, soit une fortune évaluée à 120 milliards de roubles (1,7 milliard d’euros). Irina Groudinina n’hésite pas à « laver son linge sale » en public. L’été dernier, sur le plateau du très populaire talk-show télévisé En direct avec Andreï Malakhov, elle s’est plainte, notamment, des nombreuses infidélités de son mari. Sur une chaîne publique telle que Rossiïa 1, ce choix de programmation n’a rien d’un hasard…

Le KPRF, opposant d’avenir ?

Au-delà du cas personnel, les difficultés rencontrées par Pavel Groudinine posent, à la fois, la question de la succession de Guennadi Ziouganov à la tête du parti communiste, et celle de l’indépendance du KPRF vis-à-vis du pouvoir.

Il n’est pas improbable que Guennadi Ziouganov, président inamovible depuis 1993 mais aujourd’hui âgé de soixante-quatorze ans, ait cherché à résoudre l’épineuse question de sa succession en soutenant l’entrée de M. Groudinine au parlement, malgré de nombreuses critiques au sein même de son parti et, surtout, malgré l’opposition du Kremlin.

Depuis une dizaine d’années, le KPRF se contente d’être un parti d’opposition « au sein du système », qui respecte les règles du jeu tacites édictées par le Kremlin. Doté d’un nouveau leader, plus jeune, il pourrait toutefois redevenir une véritable force de contestation. Au niveau local, les communistes font d’ailleurs, d’ores et déjà, preuve d’indépendance. Ainsi, lors des élections des gouverneurs, en septembre 2018, en Khakassie et dans le territoire du Primorié – deux « bastions » de Russie unie – , les représentants du KPRF ont refusé, à la surprise générale, de « se coucher » face aux candidats pro-Kremlin en échange de portefeuilles ministériels régionaux…

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