Nikolaï Patrouchev : « Les sanctions occidentales nous stimulent »

Nikolaï Patrouchev est le secrétaire du Conseil de sécurité de Russie, organe consultatif près le chef de l’État sur les questions de sécurité nationale. Dans l’une de ses rares interviews, accordée au journal Izvestia, il expose le point de vue de Moscou sur une série de grandes questions internationales : sanctions occidentales, politique russe de substitution aux importations, traité FNI…

Le 1er février 2019, les États-Unis ont dénoncé le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé en 1987. La Russie, en réponse, s’est aussitôt désengagée de l’accord. Ce dernier est-il définitivement enterré ?

Nikolaï Patrouchev : Pour justifier la rupture unilatérale de ses engagements, Washington a accusé la Russie de violer ce traité, sans avancer la moindre preuve. Et les États-Unis ont fait fi de toutes nos inquiétudes quant au non-respect de leurs propres obligations.

En fait, les Américains estimaient que le traité FNI était obsolète, parce qu’il ne s’étendait pas aux nouveaux pays possédant des armes de ce type. Cependant, ils n’ont jamais ne serait-ce que tenté d’entamer des négociations pour l’amender et l’adapter aux réalités nouvelles…

La Russie, de son côté, n’aurait vu aucun obstacle à ce que cet accord devienne un traité multilatéral.

Le commandant des forces alliées de l’OTAN en Europe a récemment affirmé que Moscou n’hésiterait pas à employer l’arme nucléaire contre « ses voisins plus faibles ». Après de telles déclarations, on comprend que l’opinion publique occidentale ait une piètre image de la Russie…

N.P. : Les États-Unis et leurs alliés assènent régulièrement de telles accusations, sans jamais les étayer… En réalité, ce sont les Américains qui ne veulent pas renoncer aux « frappes nucléaires préventives » ‒ c’est écrit noir sur blanc dans leur doctrine militaire.

En présentant aujourd’hui la Russie comme l’ennemi à abattre, la Maison-Blanche cherche à justifier l’élargissement continu de l’OTAN, qui vise à préserver l’hégémonie planétaire américaine. Mais le monde a changé : la domination d’un seul État sur tous les autres, dans tous les domaines, n’est plus possible.

Cérémonie de passation de pouvoir entre Noursoultan Nazarbaïev (à gauche) et Kassym-Jomart Tokaïev (à droite) le 20 mars au Sénat kazakh. Crédit : Liter.kz

L’économie joue un rôle de plus en plus prépondérant dans l’équilibre des forces. Et il suffit d’observer les rythmes de croissance qu’affichent des pays comme la Chine ou l’Inde, pour comprendre que les États-Unis ne sont plus les maîtres du monde.

La république du Kazakhstan est le principal partenaire de la Russie au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, de la CEI et de l’Union économique eurasiatique. Après trente ans à la tête de l’État, le président Noursoultan Nazarbaïev vient de démissionner. Quelles conséquences cela aura-t-il sur les relations bilatérales ?

N.P. : M. Nazarbaïev préside toujours le Conseil de sécurité du Kazakhstan, où sont formulés les grands objectifs stratégiques à long terme du pays. Il reste également membre du Conseil constitutionnel et conserve la présidence du parti au pouvoir, doté d’une puissante influence sur l’ensemble des décisions. Astana ne va pas changer brusquement de cap – le Kazakhstan demeure attaché, notamment, au renforcement du partenariat stratégique et au développement de relations de bon voisinage avec Moscou.

Plus généralement, à quelles relations la Russie aspire-t-elle, dans le domaine de la sécurité, avec les autres pays ?

N.P. : Dans ses relations internationales, la Russie se fonde, avant tout, sur la notion d’intérêt mutuel. En témoignent, par exemple, les rencontres sur la sécurité, que nous organisons chaque année. De plus en plus de pays y participent. Le forum de l’année dernière, qui s’est tenu à Sotchi, a réuni les représentants de 118 États – principalement des secrétaires des Conseils de sécurité, des ministres de la Défense ou de l’Intérieur, et des responsables des services secrets.

L’ingérence de l’Occident dans les affaires des États souverains représente aujourd’hui une menace majeure pour la sécurité internationale.

La dixième édition de ces rencontres, prévue cette année du 17 au 20 juin à Oufa, sera consacrée à la lutte contre le terrorisme et à la coopération en matière de sécurité de l’information et d’action humanitaire d’urgence. Elle sera aussi l’occasion d’aborder les questions du développement socio-économique des États face à la multiplication des « menaces hybrides ».

Les « révolutions de couleur » font-elles partie de ces « menaces hybrides » que vous évoquez ?

N.P. : Toutes les « révolutions de couleur » se déroulent selon le même scénario : l’Occident commence par soutenir financièrement et médiatiquement les mouvements d’opposition, puis il applaudit au renversement du régime par la violence, et s’arrange, ensuite, pour placer ses marionnettes au pouvoir. Au lendemain de ces révolutions, les pays se retrouvent ainsi dans un état de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, qui entraîne un effondrement de leur économie, un appauvrissement de la population, une augmentation du taux de criminalité et le règne de l’arbitraire.

L’Occident a mis au point un puissant arsenal d’ingérence dans les affaires des États souverains, qui représente aujourd’hui une menace majeure pour la sécurité internationale.

Le Venezuela est actuellement au centre de toutes les discussions. Quelles sont les raisons réelles de l’intervention des États-Unis dans ce pays ?

 N.P. : Au Venezuela, les Américains cherchent en ce moment à promouvoir leurs intérêts économiques par des méthodes de concurrence déloyale. Leur objectif stratégique est de compter, dans quelques années, parmi les plus gros exportateurs mondiaux de pétrole, afin d’imposer leurs propres « règles du jeu » et de dicter leur volonté aux membres de l’OPEP.

Rencontre entre le vice-président américain Mike Pence et Juan Guaido à Bogota le 25 février 2019. Crédit : Diana Sanchez / AFP

Washington inflige déjà à l’Iran et à la Russie des sanctions qui restreignent leurs possibilités sur les marchés des hydrocarbures. Et aujourd’hui, les États-Unis veulent mettre la main sur les gisements vénézuéliens. Leurs intentions sont évidentes : ils veulent se réserver, pour leur propre consommation, ce pétrole bon marché, qu’ils raffineront eux-mêmes, afin d’exporter – principalement vers l’Europe – leur pétrole de schiste, bien plus coûteux.

Сertains historiens n’hésitent pas à qualifier les événements de 1968, à Paris, de première révolution orange.

Problème : le président vénézuélien légitimement élu refuse de coopérer, soucieux qu’il est de la souveraineté politique et économique de son pays. Washington a donc besoin, sur place, d’un « homme de main », d’un dirigeant qui lui soit dévoué. Et le choix s’est porté sur M. Guaido.

Emmanuel Macron a proposé la création d’un Conseil de sécurité européen et une réforme en profondeur du système Schengen. Dans quel but, selon vous ?

N.P. : Les idées de ce genre ont le vent en poupe au sein de l’Union européenne (UE). Elles témoignent indéniablement d’une prise de conscience, d’une volonté d’exister et de s’affirmer alors que l’Europe, dans les faits, a quasiment perdu toute indépendance en matière de politique étrangère.

De Gaulle a déclaré un jour que Washington, en pratique, proposait à tous les pays du monde de s’aligner derrière les États-Unis, en rang par deux, sauf à risquer de sérieux problèmes… Ce grand homme d’État s’était opposé, en son temps, à l’organisation du système monétaire mondial autour du dollar, en remplacement de l’or – autrement dit à la suprématie absolue de la devise américaine. Il a aussi tenté de faire sortir son pays de l’OTAN. Et il en a payé le prix : certains historiens n’hésitent pas à qualifier les événements du printemps 1968 de « première révolution orange »…

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale était en ruine, à genoux, et elle a longtemps dépendu, pour sa survie, de l’argent américain. Mais les choses ont radicalement changé. Aujourd’hui, les États-Unis, non contents de ne plus investir en Europe, cherchent à en tirer le maximum. À coups de sanctions et de menaces de guerres commerciales, ils appauvrissent l’économie européenne pour asseoir la prospérité de leurs entreprises nationales.

Le général américain George Marshall (1880-1959) annonce un plan d’aide économique destiné à l’Europe, le 5 juin 1947. Crédit : le Figaro

Les Américains se montrent tout aussi arrogants en politique. Ils font la leçon aux responsables européens sur la meilleure façon de protéger les intérêts de l’Union, alors que les États membres se débattent dans un véritable filet de flux financiers venus d’outre-Atlantique, qui alimentent tout un réseau d’associations et autres think tanks servant les desseins de Washington.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les Européens soient las de cette dépendance, de cette position de vassaux, et réclament plus de liberté et d’indépendance décisionnelle.

Les milieux d’affaires européens sont d’ailleurs les premiers à demander à leurs dirigeants politiques de rétablir l’équilibre, de rebâtir avec la Russie des relations dépolitisées et mutuellement profitables.

Les sanctions occidentales représentent-elles une menace pour la sécurité de la Russie ?

N.P. : Par ces sanctions, l’Occident cherche à déstabiliser l’économie russe et à créer des tensions sociales et politiques dans le pays. Mais dans les heures les plus sombres de leur histoire, les Russes ont toujours fait front commun pour défendre leur souveraineté. C’est aussi ce qui se passe aujourd’hui : en réalité, cette pression extérieure nous stimule, elle nous a poussés à résoudre de nombreux problèmes de fond.

« Ceux qui ont décidé des sanctions sont à présent forcés de le constater : ces mesures sont inefficaces, quand elles ne produisent pas l’effet inverse de celui escompté. »

Jusqu’à l’adoption du premier train de sanctions, en 2014, notre économie réelle était financée en grande partie par des emprunts extérieurs, et tous nos systèmes de paiement étaient contrôlés par des sociétés étrangères [Visa, Mastercard, ndlr]. Aujourd’hui, les sources de financement sont pour la plupart intérieures, et nous avons créé notre propre système de paiement [Mir, ndlr].

Avant les sanctions, certains secteurs (machines-outils, mécanique de précision) étaient sous-développés, et dépendaient largement des importations. Mais la mise en œuvre des programmes fédéraux de substitution aux importations leur a permis de renaître.

Récemment encore, nous n’aurions jamais pensé être capables de parvenir à l’autosuffisance alimentaire – dans ce domaine aussi, nous étions voués à dépendre de l’extérieur. Aujourd’hui, nous avons surmonté ce défi : nous subvenons à nos besoins pour les principales catégories de produits. Et dans certains secteurs de l’agroalimentaire, la Russie a même rejoint les rangs des plus gros exportateurs mondiaux !

Ceux qui ont décidé des sanctions sont à présent forcés de le constater : ces mesures sont inefficaces, quand elles ne produisent pas l’effet inverse de celui escompté…

La Douma vient d’adopter une série de lois sur l’« internet souverain » russe. La Russie n’est-elle pas en train de s’isoler du reste du monde ?

N.P. : Il n’est pas question de limiter le fonctionnement d’internet dans notre pays : la Russie n’a absolument pas l’intention de se déconnecter du réseau mondial.

En revanche, nous pourrions être déconnectés depuis l’extérieur – par un État, une organisation terroriste, que sais-je… Cette menace existe, et nous ne pouvons l’ignorer. Il s’agit donc de créer une infrastructure capable de prendre le relais, le cas échéant. Il est indispensable de garantir le bon fonctionnement du réseau en Russie, afin que nos compatriotes, particuliers et entreprises, continuent d’y avoir accès même si les opérateurs nationaux rencontraient des difficultés pour se connecter aux serveurs étrangers.

Manifestation à Moscou contre la loi sur l’internet souverain le 10 mars 2019. Crédit : AP Photo/Alexander Zemlianichenko

Je le répète : il ne n’agit pas de s’isoler mais de se protéger, notamment face au plan de cyber-stratégie des États-Unis, particulièrement offensif. Ajoutons que les alliés de Washington soutiennent, eux aussi, cette théorie de « maintien de la paix par la force ». En témoignent les menaces de cyber-attaques contre la Russie récemment proférées par Mme Theresa May. La Russie doit être à même de défendre ses intérêts nationaux. C’est l’objectif des lois récemment adoptées. Ceux qui affirment que nous voulons limiter voire interdire l’accès des Russes à internet se trompent – en admettant qu’ils soient de bonne foi…

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