Mezen : un village au chevet de son hôpital

À Mezen, petite ville du Grand Nord russe située à plus de 1 500 kilomètres de Moscou, les retraités se sont organisés pour financer la rénovation de l’hôpital municipal. Un reportage du magazine Ogoniok.

Le petit port de Mezen est la dernière escale sur le fleuve du même nom, avant la mer Blanche. La ville ne recense qu’un peu moins de 3 300 habitants, mais elle est située au cœur d’un tel désert, entourée de toundra, qu’elle fait figure de véritable îlot de civilisation. Elle possède un minuscule aéroport, d’où un petit avion décolle une fois par semaine vers la capitale régionale, Arkhangelsk, située à 400 kilomètres de là. Des minibus privés desservent aussi la grande ville plusieurs fois par semaine – du printemps à l’automne. Mais en hiver, quasi inaccessible par la route, Mezen est comme coupée du monde. Sous les tsars, c’était un lieu d’exil.

Ni ascenseur ni anesthésiste

Mezen a l’air d’un village sans âge avec toutes ses constructions en bois : ici la mairie, qui penche un peu, là, les annexes désaffectées de l’hôpital… Les services et le nombre de lits se réduisent comme peau de chagrin. Aujourd’hui, l’établissement tient tout entier dans le bâtiment central : une construction de briques, à étage.

L’hôpital a longtemps détenu la palme régionale du plus grand chantier inachevé. Il a finalement été livré en 2000. Mais à quel prix… « L’ancien intendant m’a raconté qu’à l’inauguration du bâtiment, il y avait déjà trente-huit trous dans le toit ! », se souvient le docteur Alexandre Khviïouzov, chef du service de chirurgie.

L’hôpital dispose bien d’un ascenseur mais il n’a jamais fonctionné : il sert de remise.

Son département se situe à l’étage. Au plafond, de larges taches d’humidité. Au cours de l’automne 2018, le personnel avait disposé des seaux un peu partout sur le sol – pour les fuites… Le lino, moisi, se décolle par endroits, révélant des lattes de contreplaqué noircies par le temps et l’usure. « C’est bien simple, tout est à refaire ! Régulièrement, les agents du contrôle sanitaire viennent inspecter les planchers et nous infligent des amendes. Comme si l’hôpital n’était pas assez endetté… », se désespère le médecin.

L’hôpital de Mezen. Crédit : Kommersant

Un vacarme soudain dans l’escalier : deux hommes transportent une vieille dame sur une chaise. L’hôpital dispose bien d’un ascenseur, mais il n’a jamais fonctionné. Il sert de remise. « Nous avons fait venir des techniciens, mais ils ont dit que l’ascenseur n’était pas réparable : trop de défauts de conception », reprend le chirurgien.

Heureusement, la vieille dame est venue, accompagnée de ses neveux. Sans cela, le docteur Khviïouzov aurait dû la hisser à l’étage avec un ambulancier. Or, le chirurgien semble épuisé : il a passé la nuit sur la route, dans la neige et le blizzard. Simplement parce que l’hôpital de Mezen n’a pas d’anesthésiste…

Un homme était arrivé, la veille, dans un état critique, souffrant d’un ulcère perforé à l’estomac. En pleine tempête de neige, il était impensable de faire décoller l’hélicoptère sanitaire. Le chef de chirurgie a tenté de convoquer l’anesthésiste de l’hôpital le plus proche, situé à 150 kilomètres du village. Mais le spécialiste, déjà plus tout jeune, a refusé de se déplacer. Le docteur Khviïouzov a donc chargé le malade dans un fourgon et est allé l’opérer sur place. Il n’est revenu qu’au matin.

Le fleuve Mezen. Crédit : Emil Gataullin*

Le jeune médecin qui occupait autrefois son poste, formé grâce à une bourse régionale, est reparti à la fin de ses trois années de service obligatoire. Il a rejoint la brigade de réanimation des premiers secours d’Arkhangelsk. Difficile de lui en vouloir : Mezen n’offrait que des logements vétustes, et il n’y avait pas de travail pour son épouse. Quant aux distractions…

L’hôpital n’a plus d’ophtalmologue non plus, et le poste de médecin-chef est vacant depuis cinq ans. Le docteur Khviïouzov, qui l’a un temps occupé par intérim, hésite à postuler compte tenu de la charge de travail.

Les retraités à l’aide

En février 2018, l’association des anciens combattants de Mezen a décidé de créer un « groupe d’initiative » afin de sauver l’établissement. « Notre hôpital était à l’abandon. Il manquait de personnel, et surtout d’argent. Le budget avait été tellement rogné que certains médecins ne travaillaient plus qu’à mi-temps, voire moins. Il fallait faire quelque chose », résume Nikolaï Kolotov, membre de l’association, électricien et ancien maire de Mezen.

La plus grande crainte des retraités est en effet que les autorités régionales ne finissent par fermer l’hôpital – le bruit en court depuis longtemps – et ne rattachent les patients à celui de Karpogory, situé à 350 kilomètres. La perspective d’un trajet que n’assure aucun bus, des routes en mauvais état, avec des navettes fluviales en été et des traversées sur la glace en hiver, n’a rien de réjouissant.

« Nous sommes des gens du Nord : patients, endurants, durs au mal. Et habitués à se débrouiller seuls. »

Le groupe d’initiative commence par se lancer à la recherche d’un médecin-chef. Il tente même de débaucher la directrice du dispensaire du village de Jerd (185 habitants), à une cinquantaine de kilomètres de là. Mais celle-ci refuse de déménager.

Les anciens combattants sont sur tous les fronts. Ils bombardent de missives, pétitions et autres requêtes toutes les instances régionales, jusqu’au bureau du gouverneur, et assaillent les rares représentants des pouvoirs publics qui s’aventurent aux abords de leur village.

Scène de pèche au début du printemps. Crédit : Emil Gataullin

Puis, ils lancent une collecte de fonds. Les anciens combattants de Dorogorskoïe (440 habitants, à 27 kilomètres de Mezen) donnent 41 440 roubles (567 euros), et ceux de Bytchio (500 habitants, à 70 kilomètres), 5 000 (70 euros). Au total, un peu moins de 2 000 euros sont récoltés. Plus de la moitié de la somme est toujours au coffre, le reste servant à acheter des équipements de chirurgie vasculaire et à financer des travaux de rénovation.

Au début de novembre 2018, c’est le branle-bas de combat. Les malades qui le peuvent rentrent chez eux, et les autres sont répartis dans les quelques chambres du service ambulatoire. Puis, sous la direction des services techniques, le personnel médical et les bénévoles du village se muent en une véritable équipe de chantier. « Nous sommes des gens du Nord : patients, endurants, durs au mal. Et habitués à se débrouiller seuls », commente l’infirmière Nadejda Plakhotnik, dans un sourire. Trois jours durant, ils installent du contreplaqué sur le sol, enduisent et repeignent les murs, changent le lino…

« Nous avons paré au plus pressé – au pire, explique de son côté Alexandre Khviïouzov. Grâce à l’aide de tous ces gens, nous avons rénové l’intérieur de la salle de soins, changé une partie de la plomberie, repeint l’escalier et les portes du service – qui en avaient bien besoin… »

La conquête de l’espace… Crédit : Emil Gataullin

Pourtant, même l’achat des matériaux n’a pas été chose facile : l’intendante de l’hôpital a épuisé les stocks de peinture blanche des trois quincailleries de la ville, et il a fallu commander des robinets supplémentaires à Arkhangelsk.

Le réveil des autorités

Mais ces travaux semblent avoir fait bouger les choses. « Curieusement, l’administration régionale a brusquement trouvé de l’argent pour refaire le toit », ironise l’ancien maire, Nikolaï Kolotov. La toiture a été réparée au mois de décembre. Depuis, tout l’hôpital attend le printemps et l’arrivée des pluies, pour savoir si les fuites sont bien colmatées. Au début de l’année, la région a en outre promis d’achever la rénovation du service de chirurgie. Le personnel croise les doigts…

Ce n’est pas la première fois que les habitants de Mezen se mobilisent de la sorte. En 2015, ils avaient levé une centaine de milliers d’euros pour la construction d’un monument aux morts. La mairie avait largement contribué à la collecte. « La situation de l’hôpital est plus compliquée. Depuis 2013, il est classé établissement régional, et ce n’est donc pas à la mairie de financer des travaux, nous n’en avons ni les moyens ni le droit », souligne l’adjoint au maire en charge des infrastructures, Alexeï Korchakov.

L’été dernier, la mairie a tout de même cédé à l’établissement l’ancien château d’eau municipal : les briques ont servi à fabriquer de vrais cabinets de toilettes à l’extérieur du dispensaire, en remplacement de l’ancienne fosse d’aisance creusée dans le sol.

Scène quotidienne à l’hôpital de Mezen. Crédit : Kommersant

Accusées d’abandonner l’hôpital municipal à son sort, les autorités régionales se défendent : « Les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. Nous faisons de notre mieux. En 2018, plus de 47 millions de roubles [660 000 euros] ont été alloués à l’hôpital de Mezen, affirme le porte-parole du gouverneur. Cet argent a servi à éponger les dettes, à réparer le toit, à installer de nouvelles chaudières plus économes, et à acheter de nouveaux équipements médicaux. » Grâce à ces efforts, l’hôpital de Mezen est le seul établissement de santé de la région à ne plus avoir de dettes.

Endettement chronique

« Dans le système actuel d’assurance maladie, l’État rembourse les soins que les hôpitaux dispensent gratuitement à la population. Mais en pratique, ces compensations ne couvrent pas les dépenses réelles. Dans le cas particulier de Mezen, par exemple, les charges – entre le chauffage, la location du terrain, les impôts, les salaires, etc. – dépassent les dotations de deux millions de roubles par mois, explique Alexeï Korchakov. Inévitablement, les dettes s’accumulent… »

« C’est l’État qui aurait dû faire ces travaux. Mais aujourd’hui, le système de santé publique favorise très largement les gros hôpitaux. »

Le docteur Khviïouzov est encore plus catégorique : « L’assurance maladie tire tout notre système de santé vers le bas. Les hôpitaux doivent travailler quasiment comme des usines ; on parle aujourd’hui productivité, rentabilité… Mais ici, nous manquons de matière première : de malades ! Surtout, les taux de remboursement sont les mêmes partout, ils ne prennent pas en compte les différences locales : à Mezen, par exemple, l’électricité et le chauffage coûtent bien plus cher, disons, que dans la grande ville de Severodvinsk, qui dispose de centrales thermiques puissantes. Chez nous, les pharmacies sont rares et les médicaments plus chers. D’ailleurs, tout est plus cher ici, parce qu’il faut parcourir 400 kilomètres dans la toundra pour nous livrer… »

Aurore boréale. Crédit : Emil Gataullin

Si le chirurgien apprécie les efforts et l’implication des habitants, il en conteste le principe, estimant que ce ne devrait pas être aux patients de financer la rénovation de leur hôpital. Son collègue, Sergueï Krioutchkov, partage cet avis : « Dans certaines grandes villes, les maternités se paient des lits pour nouveaux nés à 2,5 millions de roubles pièce, alors qu’ici, ce sont les vieux du village qui financent nos travaux avec leurs retraites… »

« La Russie fait des progrès indéniables dans le secteur médical, reprend le docteur Khviïouzov. À Arkhangelsk, ils ont un hôpital tout neuf, dernier cri. Pendant ce temps, nous manquons des appareils d’imagerie médicale de base, nos méthodes de diagnostic et de soin n’ont pas changé depuis vingt-cinq ans. C’est comme si nous étions restés coincés dans les années 1950… »

* Né en 1972, Emil Gataullin est un photographe russe basé à Koroliov, dans la région de Moscou. Membre depuis 2005 de l’Union russe des photographes d’art, il est lauréat de plusieurs concours internationaux et expose dans toute la Russie et en Europe.

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