Le nez de Gogol et la souris qui tricote

C’est l’un des mots russes dont l’apprentissage m’a donné le plus de fil à retordre, lorsque j’ai commencé à vivre à Moscou, un mot vital pour l’étudiante-touriste que j’étais alors : il s’agit de celui désignant un monument notable, une curiosité, bref quelque chose devant lequel on se prend en photo, et qui se dit en russe : dostoprimetchatielnost ( « chose digne d’être remarquée »). Avouez que ce n’est pas simple.

Les dostoprimetchatielnosts moscovites ne sont plus à présenter, du moins pour ce qui est des lieux (le Kremlin, la place Rouge, le Bolchoï, etc.). Les statues, quant à elles, sont souvent un peu négligées, et les guides touristiques mentionnent presque uniquement le monument au citoyen Minine et au prince Pojarski de la place Rouge, ou bien l’Ouvrier et la Kolkhozienne situé prospekt Mira, à l’entrée du Centre panrusse des expositions, sans oublier le chien auquel il faut toucher le museau pour se porter chance à la station de métro plochtchad Revolioutsii.

Le chien porte-bonheur du garde-frontière, métro plochtchad Revolioutsii. Crédit : RBTH

Nombre de monuments étonnants restent ainsi injustement ignorés des touristes, et parfois des Russes eux-mêmes. Par exemple, pourquoi aucun guide ne mentionne-t-il les bas-reliefs de la station Partizanskaïa, sur lesquels des fleurs sculptées entrelacent délicatement des… pistolets-mitrailleurs soviétiques PPSh-41 ? Car croyez-moi, quand on ne s’y attend pas, ça surprend.

À l’inverse, il arrive que le guide s’attarde sur une œuvre assez peu digne d’intérêt, dans le but de mettre en avant une ville qui n’en a pas tellement plus. Ainsi, lors de mon passage à Novossibirsk, mon livre de voyage m’indiquait la présence de deux dostoprimetchatielnosts: une chapelle et… une statue en l’honneur du premier feu de circulation.

Gloire aux feux tricolores de Novossibirsk ! Crédit : 2gis

Il n’est pourtant pas rare que des petits personnages ou objets du quotidien deviennent des héros dignes d’être immortalisés dans la pierre. Ainsi, à Saint-Pétersbourg, il existe une statue de radiateur, assortie d’un chat en train de se chauffer douillettement les flancs dessus… Il est vrai que les radiateurs, en Russie, sont une invention très appréciée (dont l’auteur, à ce qui paraît, serait russe). On trouve aussi à Zaretchny, capitale de l’oblast de Penza ( une ville dite « fermée » où sont fabriqués les composants de l’industrie nucléaire russe, et où seuls ceux qui y sont nés et leur famille proche ont l’autorisation d’entrer) un monument dédié aux laissez-passer.

D’autres villes, bien ouvertes elles, ne sont pas en reste : Loukhovitsy (dans la région de Moscou), célèbre pour ses cornichons, a édifié un cucurbitacée géant ; plutôt versée dans la conserve, la ville de Mamonovo (dans l’oblast de Kaliningrad) possède une statue représentant une boîte de sardines ; et Saint-Pétersbourg, encore elle, a cru bon de se parer d’un un gros nez de métal sortant d’un mur, en hommage à Nicolas Gogol, l’auteur du récit Le Nez.

Le cornichon de Loukhovitsy. Crédit : Golos.io

La plupart de ces monuments ne sont pas spécialement faits pour être beaux ou porteurs d’idéologies. Ils représentent simplement ce qu’ils ont à représenter : une souris tricotant de l’ADN dans une ville où sont concentrés les laboratoires, deux chats dits « du blocus de Léningrad », en hommage aux félins qui ont sauvé la ville des rats… Disséminées dans le pays comme autant de pages d’un vaste livre d’histoire, les dostoprimetchatielnosts indiquent au curieux que celle-ci est souvent faite de choses insignifiantes au premier regard… En somme, véritablement « dignes d’être remarquées ».

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