Le grand hiver politique du Premier mai

En Union soviétique, où, dès les petites classes, le cours d’histoire narrait la lutte immémoriale des travailleurs pour leurs droits, chaque écolier devait connaître par cœur sa leçon sur le Premier mai …

Tout commence le 1er mai 1886. Ce jour-là, le prolétariat de Chicago se met en grève pour réclamer la journée de travail de huit heures ; le 3, l’affrontement entre policiers et manifestants fait quatre morts et de nombreux blessés ; le 4, en marge d’un rassemblement contre les violences policières sur Haymarket Square, une bombe est lancée sur les forces de l’ordre chargées de disperser la foule. À la suite de ces événements, quatre anarchistes sont condamnés à mort, par pendaison, après un procès sommaire. En juillet 1889, à Paris, la Deuxième Internationale fait du Premier mai la Journée internationale des travailleurs.

Pique-niques révolutionnaires

À l’époque, l’idée enthousiasme les socialistes russes qui y voient un moyen de fédérer les ouvriers (encore peu nombreux dans un pays très majoritairement agricole) autour de leur mouvement. Ils profitent des premiers beaux jours de l’année, après six mois d’hiver, pour organiser des pique-niques au cours desquels on parle politique et piquets de grève. On lit et on commente les pages des grands théoriciens européens du socialisme, on entonne des chants interdits… sans oublier de boire et de manger.

Il va sans dire que les autorités goûtent peu ce genre de loisirs. La police place des mouchards dans les usines, procède à des battues dans les bois où les militants se retrouvent, disperse les « promeneurs » et arrête les agitateurs. Des répressions décrites par Maxime Gorki (1868-1936) dans la Mère. C’est d’ailleurs dans la ville natale de l’écrivain, Nijni-Novgorod (un des grands centres industriels et commerciaux de la Russie de ce temps-là), qu’ont lieu les premiers pique-niques révolutionnaires, en 1895.

À partir de 1918, le Premier mai se militarise et donne l’occasion, chaque année, d’une démonstration de la puissance du premier État socialiste de l’histoire.

Au tournant du XXe siècle, le mouvement ouvrier ne se réduit plus seulement à ces parties de campagne. Dans les grandes villes du pays, les cortèges des travailleurs sont rejoints par de nombreux étudiants et par tout ce que la rue compte de vagabonds et de flâneurs. La police est souvent débordée et se voit de plus en plus souvent obligée d’appeler l’armée en renfort. En 1901, l’aciérie Oboukhov de Saint-Pétersbourg est le théâtre, pendant plusieurs jours, d’affrontements sanglants entre soldats et grévistes. Ces derniers réclament, entre autres choses, que le Premier mai soit déclaré officiellement jour férié. En vain.

Manifestations du 1er mai à Petrograd en 1917 sur la place du Palais. Crédit : Staticflickr

La première manifestation légale organisée un Premier mai a lieu après la révolution de février 1917. Des milliers d’ouvriers marchent alors dans Petrograd (Saint-Pétersbourg) aux cris de « À bas les ministres-capitalistes ! », exigeant la démission du Gouvernement provisoire… qui vient pourtant de les autoriser à se rassembler.

La victoire des bolcheviques, en octobre, officialise la fête du Premier mai. La Journée de l’Internationale – qui devient plus tard la Journée internationale de la solidarité des travailleurs – est fériée dès 1918.

Banderoles, costumes et mannequins

Dans la jeune Union soviétique, les fêtes officielles participent de la propagande politique du pouvoir, au même titre que la construction de monuments à la gloire des héros de la Révolution ou que le strict contrôle de la presse et de la liberté de parole. Elles sont célébrées en grande pompe, avec force costumes, défilés et reconstitutions d’événements glorieux. À ce propos, rappelons une célèbre anecdote : à Kazan, à la fin des années 1920, les autorités locales décident de commémorer la victoire des Rouges sur les Blancs pendant la guerre civile (1918-1923) en « rejouant » des combats de rue. Centre-ville fermé, barricades, coups de feu… tout paraît si vrai que des habitants, croyant à une « libération » de la ville, sortent de chez eux pour saluer les soldats… en costumes de l’armée tsariste. La punition sera exemplaire.

À partir de 1918, le Premier mai se militarise et donne l’occasion, chaque année, d’une démonstration de la puissance du premier État socialiste de l’histoire. Jusqu’en 1939, à Moscou, la parade militaire s’achève ainsi sur le serment des jeunes soldats de l’Armée rouge, sur la place Rouge.

En 1991, à la veille de l’effondrement de l’URSS, les syndicats d’opposition défilent pour protester contre la hausse des prix. La fête se repolitise soudain. Mais contre le pouvoir.

Avec l’apparition des organisations communistes pour la jeunesse, comme les pionniers, les enfants se mettent aussi à défiler. De gigantesques mannequins représentants les « têtes de Turc » du nouveau pouvoir (des bourgeois en haut-de-forme ou des responsables politiques étrangers) sont installées sur les places des villes et des villages. Ils subissent les quolibets de la foule et les coups de marteau de l’ouvrier-vengeur.

À partir de 1928, le 2 mai est également chômé, et le pouvoir tente de relancer la tradition des pique-niques. Les citadins sont donc envoyés à la campagne pour écouter des discours politiques autour de quelques bouteilles de vodka. Mais l’alcool passionne plus les foules (et échauffe plus les têtes) que les belles paroles socialistes, et les parties de campagne se terminent régulièrement en rixes. L’idée est peu à peu abandonnée.

Cultiver son jardin…

Après la mort de Staline, en 1953, le régime politique évolue. À la tête du pays, Nikita Khrouchtchev se préoccupe moins de la puissance militaire du pays et plus des conditions de vie de ses habitants. L’esthétique des festivités du Premier mai s’en ressent. Fini les parades militaires (à partir de 1968), les costumes et les mannequins à abattre. Dans les cortèges, les manifestants affichent des slogans neutres – notamment le traditionnel et passe-partout « Paix ! Travail ! Mai ! » – ou de pieuses promesses de réalisation du plan quinquennal en quatre ans…

Sur le papier, la participation aux manifestations est obligatoire. Mais la nécessité de se lever tôt un jour férié agace, dans un pays où l’idéologie communiste intéresse de moins en moins de gens. La lassitude de la population s’explique aussi par le formatage des célébrations, identiques d’un bout à l’autre du pays : de Kaliningrad à Vladivostok, ce sont les mêmes banderoles, les mêmes slogans et les mêmes tribunes officielles, occupées dans chaque ville par la nomenklatura locale. Ensuite, direction la campagne, la datcha, et des pique-niques bien plus appréciables sans discours officiels…

Une famille fête le 1er mai dans la région de Moscou au début des années 1960. Crédit : poga

Un mouvement amplifié involontairement par les autorités qui, dans les années 1950-1960, tentent de remédier aux pénuries alimentaires en octroyant des lopins de terre à la population, à proximité des villes, afin qu’elle y cultive fruits et légumes – en particulier des pommes de terre. Grave erreur ! Pour la plupart enfants et petits-enfants de paysans, les citoyens soviétiques préfèrent profiter des beaux jours et des fêtes de mai pour cultiver leur potager, plutôt que de se rendre aux manifestations, qui n’en finissent plus de se dépeupler. Les rangs des cortèges sont de plus en plus clairsemés et, à la fin des années 1980, les appels à la « solidarité internationale des travailleurs » sonnent bien creux.

La dernière manifestation officielle a lieu en 1990. L’année suivante, à la veille de l’effondrement de l’URSS, ce sont les syndicats d’opposition qui défilent pour protester contre la hausse des prix. La fête se repolitise soudain. Mais contre le pouvoir.

Après l’Union

Tout à l’urgence de sa survie, la nouvelle Russie n’a pas la tête à festoyer. Pendant plusieurs années, aucune manifestation officielle ne se tient le 1er mai. Le pays se « décommunise » et le législateur prend le soin (en 1992) de rebaptiser ce jour – qui reste cependant férié – en « Fête du printemps et du travail », afin d’effacer toute référence idéologique à l’ancien système politique.

Seuls les communistes, passés dans l’opposition, continuent d’appeler au rassemblement. Leurs cortèges drainent des représentants de forces diverses, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (allez savoir pourquoi…). Le 1er mai 1993, à Moscou, sur l’avenue Lénine, des heurts éclatent entre manifestants et forces de l’ordre, faisant des dizaines (voire des centaines) de blessés.

Les plus fortunés partent à l’étranger, les autres vont à la campagne ou organisent des barbecues au bord d’un étang de quartier.

Les années 2000 sont synonymes de stabilité économique et de flambée des cours du pétrole. Dans ce contexte favorable, le pouvoir reprend goût à la propagande. L’esthétique et les thématiques soviétiques reviennent à la mode, l’idéologie en moins. Désormais, le 1er mai, le pavé de la capitale et des autres grandes villes du pays est battu par des colonnes de manifestants arborant des drapeaux du parti au pouvoir, Russie unie. En tête des cortèges, on retrouve invariablement les dirigeants locaux (maires, gouverneur) flanqués des responsables syndicaux proches du pouvoir. Derrière eux, rarement plus de quelques milliers de manifestants. Les partis d’opposition (de droite comme de gauche), qui défilent de leur côté, se satisfont de quelques centaines de soutiens.

Dans les cortèges organisés par les communistes d’aujourd’hui, portraits de Staline, drapeaux rouges (ou soviétiques), banderoles et slogans à la gloire du prolétariat sont toujours bien présents. Autant d’oripeaux politiques auquel le Kremlin ne trouve rien à redire, et qui sont même, pour ses dirigeants, comme une preuve que la démocratie et les libertés (d’opinion, de parole, de rassemblement, etc.) sont respectées en Russie.

Aujourd’hui, pour le pouvoir comme pour la plupart des Russes, la célébration politique majeure est la commémoration de la Victoire de 1945, le 9 mai, qui apparaît de plus en plus comme la démonstration de puissance d’une Russie ressuscitée. Pour la population, le Premier mai est devenu le signal du début d’une longue période de vacances (qui peut durer jusqu’au 10, au gré des ponts accordés par les autorités et les employeurs). Les plus fortunés partent à l’étranger, les autres vont à la campagne ou organisent des barbecues au bord d’un étang de quartier. Après tout, c’est le printemps.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *