VK Coin, une cryptomonnaie très politique

Acheter biens et services directement via son réseau social, avec une monnaie propre à celui-ci ? Ce sera sans doute bientôt possible pour la centaine de millions d’utilisateurs (460 millions de comptes enregistrés en 2017, dont quelque 90 millions d’utilisateurs mensuels) de VKontakte (ou VK), le « Facebook russe », qui a lancé sa monnaie numérique le 1er avril dernier.

Fin mars, une information avait fuité dans la presse russe, laissant entendre que VK développait sa propre cryptomonnaie, à l’instar des géants Facebook et Telegram. Alors contacté par Le Courrier de Russie, le service de presse du réseau social contrôlé par le groupe Mail.ru (propriété du milliardaire Alicher Ousmanov, un proche de Vladimir Poutine), avait déclaré « ne pas commenter les rumeurs ».

Une monnaie made in VK

Mais la rumeur est devenue réalité. Les utilisateurs du réseau social le plus populaire de Russie ont accès, depuis une semaine, à un nouvel onglet sur leur application mobile : un imposant bouton bleu, dont chaque pression entraîne la création de 0,001 VK Coin. Il leur est aussi possible, moyennant quelques unités, d’investir dans des « accélérateurs », qui augmentent la productivité de chaque clic. Ce système de production de valeurs par la simple pression d’un bouton virtuel peut laisser perplexe. Toutefois, le réseau social n’a pas souhaité répondre aux questions du Courrier de Russie à ce sujet.

Si VKontakte communique sur le lancement d’une « cryptomonnaie », l’entreprise n’a dévoilé aucun détail technique permettant d’assurer que le VK Coin est plus qu’une simple monnaie virtuelle.

Pour l’heure, l’utilité des VK Coins reste très limitée. Ils peuvent être transférés entre membres du réseau, et ces derniers ont la possibilité de s’associer pour mettre leur pactole en commun. Le but ? Gagner en popularité et en visibilité sur le réseau, un classement recensant les utilisateurs en fonction de leur compte VK Coins… En outre, dès les premières heures d’existence de la monnaie virtuelle, le réseau social a vu la création de pages proposant d’échanger les VK Coins contre des roubles bien réels. Ces pages ont rapidement été fermées par l’administration du site.

À terme, la monnaie VK devrait permettre l’acquisition de bons de réduction valables sur les sites partenaires du réseau, via l’application VK Pay. Lancée durant l’été 2018, elle permet de régler des biens et des services directement depuis un compte VKontakte. Le réseau social encourage, d’ailleurs, fortement ses utilisateurs à lier leur portefeuille de VK Coins avec leur compte VK Pay : le gain par clic en est démultiplié…

En attendant la concurrence

Une cryptomonnaie est un actif numérique produit de manière très spécifique grâce à la technologie du blockchain. Elle repose sur des échanges opérés via un système informatique décentralisé et validés par procédés cryptographiques. Si VKontakte communique sur le lancement d’une « cryptomonnaie », l’entreprise n’a dévoilé aucun détail technique permettant d’assurer que le VK Coin est plus qu’une simple monnaie virtuelle.

L’utilisation, justifiée ou non, d’un terme à la mode (le cours de la cryptomonnaie la plus connue, le bitcoin, a augmenté de plus de 25 % la semaine dernière) permet toutefois à VKontakte de se positionner en prévision de la concurrence de Facebook et de Telegram, qui ont tous deux annoncé, il y a plusieurs mois, leur intention de développer leur propre cryptomonnaie.

L’entreprise russe aura toutefois fort à faire face au géant américain. L’empire numérique Facebook ne se résume pas, en effet, au réseau social du même nom, mais comprend aussi les messageries Messenger et WhatsApp (cette dernière est très utilisée par les Russes), ainsi que la plateforme de partage de photographies Instagram, qui remporte également un franc succès en Russie. Trois réseaux mondiaux, gros de plus d’un milliard de comptes enregistrés chacun, que le fondateur et PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, envisage de lier, afin de créer une mégastructure numérique interconnectée. On imagine le gigantesque marché qui s’ouvrira alors à la future monnaie made in Facebook.

VKontakte-Telegram, une concurrence très politique

Sur la scène nationale, la concurrence s’annonce tout aussi serrée face à Telegram. Dénommé TON, l’imposant projet de blockchains (générateur d’une nouvelle cryptomonnaie, le GRAM) de la messagerie cryptée devrait voir le jour courant 2019. Chaque utilisateur de la plateforme disposera alors d’un portefeuille virtuel à partir duquel il pourra régler des achats en GRAM – convertibles en monnaies « réelles ».

Or Telegram est interdit en Russie depuis avril 2018 (même si la majorité des utilisateurs russes continuent à l’utiliser en contournant les blocages), officiellement pour des motifs sécuritaires de lutte antiterroriste : le co-fondateur de Telegram, Pavel Dourov, a refusé de fournir au service russe de sécurité intérieure (FSB) l’accès aux données de ses utilisateurs. Dans le même temps, outre la présence massive de chaînes politiques d’opposition sur la plateforme, certaines sources laissent entendre que le projet TON pourrait être pour beaucoup dans la décision de bloquer l’application en Russie.

« VK est contrôlé par des proches du gouvernement. En d’autres termes, ça n’a rien d’une cryptomonnaie, ça ne va pas marcher. »

Dans une note interne en date d’avril 2018 ayant fuité dans les médias, un employé du FSB évoque le projet de cryptomonnaie de la messagerie cryptée, « bien plus démocratisée, plus fiable et plus simple d’utilisation que le bitcoin ». Les autorités russes craindraient donc le développement d’une monnaie opaque et très facile d’accès, qui favoriserait les économies parallèles et les commerces illégaux (le document mentionne les trafics d’armes et d’organes) en Russie. Le VK Coin viserait donc à prendre les devants en se réservant des parts de marché, sous le contrôle du Kremlin…

Pour que la stratégie soit payante, il faudra toutefois gagner la confiance des principaux intéressés. « Je ne vois pas l’intérêt de ce projet », confie Vassili Babaïev (le nom a été changé) au Courrier de Russie. Installé près d’Irkoutsk, en Sibérie, il possède des fermes de minage et spécule sur les cryptomonnaies depuis deux ans. Pour lui, le simple fait que VK émette une monnaie suscite la méfiance. « Le principe d’une cryptomonnaie est l’absence d’autorité régulatrice, l’absence de contrôle. Pour être exact, le contrôle est exercé par l’ensemble des membres du réseau où elle a cours. VK est contrôlé par des proches du gouvernement russe – pour ne pas dire directement par celui-ci –, et ces personnes sont beaucoup trop attachées au contrôle pour vouloir créer une vraie cryptomonnaie. En d’autres termes, ça ne va pas marcher », prédit le « mineur ».

Effet de nouveauté ou tendance durable, toujours est-il que, quatre jours après le lancement des VK Coins, 4 millions d’internautes avaient déjà testé le gros bouton bleu.

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