Affaire Baring Vostok : « Vous avez lu le dossier ? »

Vendredi 15 février 2019, un des plus anciens investisseurs étrangers en Russie, l’Américain Michael Calvey, créateur du fond d’investissement Baring Vostok, était arrêté pour escroquerie avec plusieurs de ses associés, dont un ressortissant français Philippe Delpal. Un tribunal de Moscou vient de prolonger la détention provisoire de ce dernier, permettant au seul Michael Calvey – assigné à résidence – de retrouver sa famille. Les milieux d’affaires s’interrogent sur ce qui semble s’apparenter à une différence de traitement…

Tribunal de Basmanny, samedi 9 avril : « Mon arrestation est d’une sévérité sans commune mesure avec les faits incriminés », s’indigne auprès de la juge Natalia Doudal, Philippe Delpal, accusé, avec son associé, Michael Calvey, et quatre autres prévenus, d’avoir escroqué la banque russe Vostotchny à hauteur de 33 millions d’euros. Il se plaint également, à maintes reprises, de ses conditions de détention : impossibilité de téléphoner à ses proches, de voir son épouse ou d’écrire en français à sa famille. « Je ne vois pas en quoi téléphoner à ma fille pourrait entraver le travail des enquêteurs », s’emporte le banquier français, tout en rappelant que les visites de son avocat sont limitées. M. Delpal demande au magistrat que sa détention provisoire soit requalifiée en assignation à résidence, assurant la justice russe de sa totale coopération. « Je n’ai aucune intention de quitter Moscou et la Russie, où j’ai fait ma vie. Pour preuve de bonne foi, je suis prêt à remettre mon passeport [où figure son visa russe, nécessaire pour quitter le pays, ndlr] aux enquêteurs », ajoute-t-il. Sa requête est rejetée fermement par la juge, qui prolonge la détention provisoire jusqu’au 14 juillet.

Delpal, Calvey, deux attitudes…

De toute évidence, personne n’a pris la peine d’informer M. Delpal des règles en vigueur en Russie. En détention provisoire, les appels téléphoniques sont soumis à l’autorisation écrite de l’inspecteur chargé de l’enquête. Quant aux lettres et e-mails, ils sont passés au crible de la « censure ». Et lorsque la personne qui en est responsable se trouve en congé (comme cela semble avoir été le cas récemment), tout contact avec l’extérieur est impossible…

Le français Philippe Delpal lors de son arrestation le 15 février 2019. Crédit : Vedomosti

Mais au-delà de ses conditions de détention, le banquier français se scandalise surtout de son interpellation : « J’ai été profondément choqué par ce procédé. Ils sont venus, ils m’ont pris et ils m’ont jeté en prison. Alors que je n’ai jamais rien commis d’illégal, ni ici ni dans mon pays ! », se plaint-il auprès d’Eva Merkatcheva, représentante de la Commission civile de contrôle (ONK), chargée de s’assurer du bon respect des droits des détenus. Cette dernière a aussi rencontré Michael Calvey, plus calme et beaucoup plus diplomate que son associé : « J’ai tant aimé la Russie et tellement fait pour elle. J’ai fondé de nombreuses entreprises ici, et je n’ai bien sûr jamais cherché à rouler personne. J’aime toujours ce pays et, si on me libère, je continuerai à y investir », a-t-il ainsi confié à Mme Merkatcheva.

Au mois de février, peu après son arrestation, l’ambassade américaine à Moscou avait voulu se joindre à la campagne de soutien lancée en faveur du fondateur de Baring Vostok. M. Calvey avait aussitôt refusé, car « [il] ne souhaitait pas que l’affaire se politise », selon l’ONK.

Le clan Calvey se distingue en effet par sa discrétion. Dmitri Kletotchkine, l’avocat de l’homme d’affaires, ne s’est jamais prêté au jeu des déclarations fracassantes. Contre toute attente, aucun commentaire ne s’est fait entendre lorsque la Cour d’arbitrage international de Londres a donné raison, le 26 mars dernier, à M. Calvey, dans un autre litige commercial l’opposant à son principal accusateur, Artiom Avetissian, co-fondateur de la banque Vostotchny.

« Certains peuvent avoir intérêt à présenter les faits sous un autre jour, mais il s’agit bien d’un litige commercial, M. Calvey et ses associés sont innocents et le procès le confirmera. »

« Depuis le début, M. Calvey s’est abstenu de toute médiatisation superflue de l’affaire, comme pour souligner, une fois encore, son caractère strictement commercial. Quelle que soit la décision finale de la justice, l’accusation a d’ores et déjà apprécié cette attitude », confie au Courrier de Russie une source proche du dossier.

Les représentants de l’Américain ont fait preuve de la même retenue face aux révélations (le 1er mars) de la chaîne de télévision Dojd : citant une source proche du Kremlin, Dojd affirmait que Baring Vostok, présent sur le marché russe depuis vingt-cinq ans, « paierait » en réalité pour son financement secret de l’opposition russe. Le fonds d’investissement serait notamment derrière les manifestations contre la mise en place de la réforme des retraites, organisées avant la présidentielle de mars 2018, et derrière celles contre l’introduction de la taxe Platon sur le trafic routier des poids lourds, il y a quelques années. La cheville ouvrière de ce financement serait l’ancien président du directoire de la banque Vostotchny, Alexeï Korditchev, lié à l’opposant le plus connu du Kremlin, Alexeï Navalny.

« Certains peuvent avoir intérêt à présenter les faits sous un autre jour, mais il s’agit bien d’un litige commercial, M. Calvey et ses associés sont innocents et le procès le confirmera », avait réagi, après les révélations de Dojd, un représentant de Baring Vostok dans les colonnes du quotidien économique Vedomosti. Tant dans les milieux d’affaires que chez les observateurs, la version d’un « financement de l’opposition » rencontre un fort scepticisme. M. Calvey est, en effet, un fin connaisseur du marché russe : jamais il ne se serait risqué à mener un jeu aussi trouble. « La version d’un Calvey à la tête d’une cinquième colonne de l’Occident, qui chercherait à saper de l’intérieur la stabilité du pays, ne tient pas la route », souligne, lui aussi, le directeur du Fonds de sécurité énergétique nationale, Konstantin Simonov, interrogé par Le Courrier de Russie.

Manifestation contre la réforme des retraites à Moscou le 1er juillet 2018. Crédit : Novaya Gazeta

Le pouvoir s’empresse d’ailleurs de prendre ses distances envers ces allégations : « Je n’ai pas connaissance de cette théorie. C’est la première fois que j’en entends parler », a ainsi déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, le 1er mars, en réponse à un journaliste.

Qu’en pensez-vous, M. Poutine ?

Une question brûlante reste toutefois sans réponse : comment l’affaire Baring Vostok est-elle perçue au plus haut sommet de l’État ? Une chose est certaine : l’arrestation d’un des principaux investisseurs étrangers porte un coup sévère à l’image de la Russie et au climat des affaires dans le pays. Soucieux de sécuriser les investissements étrangers, Vladimir Poutine s’est maintes fois prononcé contre la pénalisation des litiges commerciaux. Or un détail interpelle : l’enquête qui a mené à l’incarcération des dirigeants de Baring Vostok a été confiée au Service de sécurité intérieure (FSB) – une première dans ce genre d’affaires. « La tension est à son comble dans les milieux économiques et financiers. Les services de sécurité vont trop loin », confiat récemment, sous couvert d’anonymat, un participant du congrès de l’Union russe des industriels et entrepreneurs (RSPP, le Medef russe), qui se déroulait en présence, comme chaque année, de Vladimir Poutine.

Selon lui, le patron du RSPP, Alexandre Chokhine, soucieux que le président russe ne soit pas constamment interrogé sur l’affaire Calvey, aurait exercé un droit de regard sur toutes les questions qui lui étaient adressées par les congressistes. Résultat, « le nom de Calvey n’a pas été prononcé une seule fois », alors qu’il était dans toutes les têtes.

« Vous avez lu le dossier ? Non. Eh bien, le FSB n’est pas de votre avis – pour lui, il y a plus qu’un litige commercial. » (Vladimir Poutine)

Une autre source proche du dossier avance qu’à quelques mois du Forum économique de Saint-Pétersbourg (qui aura lieu du 6 au 8 juin prochains), le Kremlin cherche à donner le moins de résonance possible à cette affaire encombrante, en évitant toute déclaration du chef de l’État sur le sujet.

Reste que le président russe a lui-même abordé la question, à la fin du mois de février. Devant les rédacteurs en chef des principaux journaux du pays, réunis à huis clos, il a laissé entendre qu’il connaissait le dossier dans ses moindres détails. À la question du représentant de Vedomosti, s’étonnant qu’un litige strictement commercial ne soit pas réglé devant une cour d’arbitrage, Vladimir Poutine a déclaré : « Vous avez lu le dossier ? Non. Eh bien, le FSB n’est pas de votre avis – pour lui, il y a plus qu’un litige commercial. »

Le chef du Kremlin n’a pas jugé bon de préciser ce qu’il y avait « de plus ». Son porte-parole s’est toutefois empressé d’assurer qu’il n’avait pas pris le parti des services de sécurité : « Le président a simplement constaté les faits, sans exprimer sa préférence d’aucune façon », a déclaré Dmitri Peskov. Peu de temps après, il a précisé le point de vue du Kremlin : « La Russie a été, est et restera intéressée par la venue d’investisseurs internationaux, et tout sera fait pour leur assurer des conditions de travail confortables. »

Boutina, Skripal, Calvey…

Des assurances et des précautions qui n’ont pas vraiment convaincu la communauté d’affaires étrangère installée en Russie. Les Américains, en particulier, ne se sont pas limités, comme leurs collègues européens, à exiger un adoucissement des mesures de détention. L’ambassadeur des États-Unis à Moscou, Jon Huntsman a déclaré qu’il ne se rendrait pas au prochain Forum économique de Saint-Pétersbourg. « Les Européens n’iront jamais aussi loin », prédit le directeur adjoint de Transparency International en Russie, Ilya Choumanov.

Vladimir Poutine à l’inauguration de la première usine Mercedes-Benz de la région de Moscou le 3 avril 2019. Crédit : Kremlin

Néanmoins, la prolongation de la détention de Philippe Delpal n’incite pas à l’optimisme. D’autant que l’enquête montre que les services de sécurité ignorent ostensiblement l’avis de membres influents de l’élite russe, tel le patron de la banque publique Sberbank, Guerman Gref, ou le directeur du Fonds russe des investissements directs (RFPI), Kirill Dmitriev, qui ont pris publiquement position en faveur de M. Calvey.

L’affaire Baring Vostok met en lumière la scission qui existe au sein des élites russes sur la question du rapport à l’Occident. « Certains – qu’il serait exagéré de qualifier de pro-occidentaux – affirment qu’en dépit des sanctions et des pressions politiques, il faut s’efforcer de normaliser les relations avec l’Union européenne et les États-Unis, notamment sur le plan économique. D’autres, au contraire, considèrent l’Occident comme l’ennemi stratégique de la Russie, et toute coopération, même économique, ne peut que mener dans une impasse », explique Konstantin Simonov. Selon le directeur du Fonds de sécurité énergétique nationale, ces deux tendances cohabitent également au sein des élites occidentales. C’est pourquoi, à chaque nouvelle tentative de renouer des liens entre les deux anciens blocs, invariablement, des « affaires » éclatent (comme celle de l’espionne Maria Boutina, arrêtée aux États-Unis, ou bien celle de l’agent double Sergueï Skripal empoisonné en Grande-Bretagne), qui réduisent à néant les efforts accomplis.

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