Vent d’Est sur Bruxelles

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Signe des temps, les principaux acteurs de la scène internationale sont beaucoup plus préoccupés par leurs problèmes intérieurs que par les questions mondiales. On observe cette tendance à l’introspection politique (que d’aucuns qualifieraient d’« autisme politique ») tant aux États-Unis qu’en Russie, tant en Chine qu’en Inde. Cependant, elle se manifeste d’une manière particulièrement évidente dans une Union européenne (UE) qui doit s’occuper à la fois, entre autres, de son divorce avec le Royaume-Uni, de ses prochaines élections parlementaires, de la discipline budgétaire de la zone euro et des tensions causées par l’afflux des migrants. Dans ces conditions, Bruxelles n’a que peu de temps et d’énergie à consacrer à l’élaboration d’une politique extérieure commune à tous ses membres.

Péril jaune 2.0

Pourtant, l’UE dépend bien plus, par nature, du monde qui l’entoure que les États-Unis, la Chine ou la Russie. L’isolationnisme – même sélectif – que d’aucuns appellent parfois de leurs vœux est pour Bruxelles un luxe interdit. Et si cette dernière n’est pas prête actuellement à s’occuper du reste du monde, le reste du monde, lui, est plus que prêt à s’occuper d’elle. L’intérêt extrême porté par Pékin au Vieux Continent en est un exemple édifiant.

À la fin de l’année dernière, le président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, était en visite à Madrid et à Lisbonne. Selon la rumeur, il s’apprêterait à s’envoler pour Rome et pour Paris, et préparerait activement deux sommets multilatéraux pour 2019, l’un avec l’Union européenne, l’autre avec seize États d’Europe centrale et des Balkans (selon un format 1+16).

« Le vent d’Est l’emporte sur le vent d’Ouest », affirmait Mao Zedong à la Conférence mondiale des partis communistes organisée à Moscou en novembre 1957. Il y a soixante ans, l’Europe pouvait encore voir dans la formule une exagération toute poétique. Aujourd’hui, force est de constater que le vent souffle bien de l’Est. Chaque année, il gagne en intensité, pénétrant par toutes les fenêtres et fissures de la maison Europe, ébranlant les murs les moins solides, faisant claquer les portes des couloirs bruxellois et obligeant les dirigeants du continent à chercher des refuges contre les courants d’air.

Le Vieux Continent est le point d’arrivée du grand projet chinois de nouvelle Route de la soie.

Spécialistes et responsables politiques européens s’inquiètent ainsi, aujourd’hui, des moyens de défense à leur disposition contre la prochaine avancée chinoise. Pékin, estiment-ils, serait sur le point d’exploiter ce « ventre mou » de l’UE qu’est la Méditerranée afin de scinder une Union à l’unité déjà bien entamée. À Bruxelles, certains affirment même que les Chinois chercheraient à prendre le contrôle des infrastructures européennes (transport, énergie) et à s’approprier les entreprises technologiques les plus prometteuses. Ils craignent également que l’Empire du Milieu ne s’ingère toujours plus dans les affaires politiques des États membres de l’UE.

En-deçà des « lignes rouges »

Ces craintes sont-elles fondées ? Bruxelles est-elle vouée à toujours se présenter en position de faiblesse face à Pékin ?

L’Europe a autant besoin de la Chine que la Chine de l’Europe. Avec quelque cinq cent millions de consommateurs, l’UE représente le premier marché mondial. Géographiquement, le Vieux Continent est le point d’arrivée du grand projet chinois de nouvelle Route de la soie : il reste une source majeure d’investissements et inspire toujours par ses modèles de gouvernance et ses pratiques sociales. Enfin, la dégradation des relations commerciales, économiques et politiques entre Pékin et Washington renforce l’importance de Bruxelles aux yeux des élites chinoises.

Les nouvelles routes de la soie. Crédit : Banque Mondiale

La Chine est un partenaire incontestablement difficile et intransigeant, qui sait parfaitement prolonger indéfiniment les négociations, revenir constamment sur des détails maintes fois débattus, réduire au minimum ses obligations concrètes, laisser ouverte la voie à de multiples interprétations des accords obtenus… Si Washington – en particulier sous la présente administration – préfère exercer sans équivoque une pression brutale sur ses partenaires, Pékin s’efforce d’user ces derniers dans une course de fond et d’éviter toute confrontation violente. Les négociations actuelles sur un éventuel traité bilatéral d’investissement sont un exemple éloquent de la tactique chinoise.

Toutefois, force est de constater que, dans le contexte actuel, Pékin et Bruxelles ont autant à gagner l’une que l’autre à faire passer leur partenariat à un niveau supérieur. C’est une question de bon sens : il est dans l’intérêt de chacune de montrer de la souplesse et une compréhension des priorités du partenaire, de prendre en compte les « lignes rouges » posées par chaque partie et d’accepter les concessions réciproques.

Le succès des négociations sur le traité bilatéral d’investissement serait le signe fort dont l’Europe a besoin à la veille d’élections parlementaires décisives.

Les deux parties doivent, en outre, trouver la force de ne pas céder aux tentations faciles. La Chine doit ainsi se refuser à exploiter les difficultés et les faiblesses actuelles de l’Union, en dépit des avantages tactiques qu’elle peut en tirer. De son côté, l’Europe doit résister à sa tendance récurrente à manifester son immuable loyauté envers les États-Unis, à son réflexe consistant à copier la position américaine lors des négociations économiques et commerciales avec la Chine.

Le temps des moulins à vent

De toute évidence, il est peu probable que les prochains mois, voire les prochaines années, lèvent toutes les difficultés interférant dans les relations sino-européennes. Toutefois, même les avancées les plus symboliques seraient un signe pour les uns et les autres.

L’administration du président Trump serait alors obligée de prendre conscience qu’elle n’est plus en position de dicter seule les règles du jeu économique. Le Kremlin devrait finir par comprendre que la vision d’un monde se résumant à une confrontation inévitable entre un bloc « Occident » et un bloc « non-Occident » ne correspond pas à la réalité.

Plus globalement, la communauté internationale aurait enfin la confirmation que la fragmentation actuelle de l’économie mondiale, alimentée par la montée du protectionnisme et du nationalisme économique, n’est pas un vecteur durable de développement, tout au plus un écart temporaire – et loin d’être généralisé – du processus irréversible de la mondialisation.

Surtout, le succès des négociations sur le traité bilatéral d’investissement serait le signe fort dont l’Europe a besoin à la veille d’élections parlementaires décisives et à un moment où eurosceptiques et populistes de droite exercent une pression croissante sur les partis traditionnels.

Ce vent fort venu de l’Est est un nouveau défi pour le projet européen. Un défi, non une condamnation. Comme le disait très justement Mao Zedong : « Celui qui sent le vent du changement ne doit pas construire un abri mais un moulin. »

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