Le TLF, une histoire franco-russe

Fondé en 1939, le Théâtre de la langue française (TLF) de Moscou fête cette année ses 80 ans. Encore aujourd’hui, il reste une des rares scènes à proposer des spectacles en français.

L’histoire du TLF commence par un départ de Russie. La fondatrice du théâtre, Alice Oran (née Oranovskaïa en 1898 à Saint-Pétersbourg), débarque, très jeune, en France avec sa mère, Anna, et ses quatre frères et sœurs, tous plus âgés qu’elle.

« À la mort de mon grand-père, ma mère s’est retrouvée seule, sans moyens de subsistance, avec cinq enfants sur les bras. Elle s’est alors tournée vers un parent éloigné, un général assez aisé. Pragmatique, ce dernier lui dit : Place les enfants à l’orphelinat et marie-toi, raconte Elena Oranovskaïa, fille d’Alice Oran et petite-fille d’Anna Oranovskaïa. Ma grand-mère a répondu : Jamais !, puis est partie s’installer en France… »

À Paris, Anna Oranovskaïa ne connaît personne. Grâce à la maigre pension versée par le gouvernement tsariste depuis le décès de son mari, elle loue une chambre dans une petite maison. La propriétaire, qui ne s’attendait pas à la voir s’installer avec cinq enfants, fait bonne figure. Peut-être espère-t-elle, par une bonne action, porter chance à sa propre fille, elle-même gouvernante dans une famille noble… en Russie.

Cyrano chez les Soviets

Très vite, les enfants sont scolarisés. Aux yeux d’Anna, l’éducation française doit permettre à ses enfants de facilement se placer, plus tard, comme précepteurs et gouvernantes dans les familles riches de Saint-Pétersbourg. Alice Oran se passionne pour le théâtre. Elle s’y rend presque tous les jours. Elle admire le jeu des acteurs, et la petite étrangère est particulièrement sensible à leur diction si particulière.

L’école n°1535 au TLF. Crédit : lyc1535.ru

Quand éclate la Première Guerre mondiale, les Oranovski doivent quitter la France. Ils retournent en Russie, où les projets d’Anna se réalisent : Alice devient gouvernante. Quelques années plus tard, elle rencontre Gueorgui Fedorenko, héros de la guerre, qui l’épouse en 1918. Pendant la guerre civile, le soldat s’engage aux côtés des Rouges et emmène sa femme sur le front. Alice attrape la malaria et frôle la mort.

Le 12 décembre 1939, pour la première, les acteurs présentent Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand.

Après la guerre, Gueorgui et Alice s’installent à Moscou, rue Leontievski, dans l’ancien hôtel Petit Paris, où se trouve aujourd’hui l’ambassade d’Azerbaïdjan. La jeune femme commence à travailler pour les éditions Innostranny Rabotchi (« Le travailleur étranger »), qui deviendront plus tard les éditions du Progrès. En observant les enfants de la maison d’en face, qui apprennent le français, elle a l’idée de créer une troupe de théâtre. On y lit d’abord des poèmes en russe, mais devant l’engouement des jeunes acteurs, Alice introduit progressivement des textes en français afin d’accélérer leur apprentissage de la langue de Molière.

« Ils organisaient des représentations les jours de fête : le 7 novembre (anniversaire de la Révolution), le 1er mai, le 18 mars (commémoration de la Commune de Paris), le Jour de l’An, explique Elena Oranovskaïa. Maman accompagnait les enfants au piano. Le premier spectacle était une adaptation d’un nouveau roman, Et l’acier fut trempé, de Nikolaï Ostrovski. Très vite, ils se sont attaqués au répertoire classique français. »

Alice Oran traduit aussi les poésies pour enfants signées Samouïl Marchak ou Agnia Barto. Un jour, un de ses amis lui conseille d’envoyer ses traductions à Romain Rolland.

« Le célèbre écrivain a répondu à maman qu’il n’avait jamais rien lu d’aussi ravissant et que les poèmes lui avaient beaucoup plu, raconte Elena Oranovskaïa. Maman a ensuite de nouveau écrit une lettre à M. Rolland, dans laquelle elle lui parlait des spectacles. Ce à quoi il a répondu : Je salue du fond du cœur mes petits artistes ! Depuis ce moment, nous considérons Romain Rolland comme le parrain de notre théâtre. »

Le théâtre de la rue Pouchetchnaïa

Le théâtre entretient sa vocation pédagogique : grâce aux classiques français, les acteurs amateurs parfont leurs connaissances de la langue. Alice Oran est à la fois metteur en scène et professeur de diction. En 1939, le Théâtre en langue française est officiellement créé et s’installe dans le bâtiment de la Bibliothèque de littérature étrangère. Le 12 décembre 1939, pour la première, les acteurs présentent Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand.

Elena Oranovskaïa, actuelle directrice du TLF. Crédit : Moskovski Komsomolets

Pendant la guerre, nouveau déménagement. Le TLF rejoint l’Institut des traducteurs militaires. Des étudiants de l’établissement rejoignent la « troupe ». Vladimir Gak, futur linguiste et auteur de nombreux dictionnaires bilingues, incarne par exemple Tartuffe dans la comédie de Molière.

L’influente ministre soviétique de la Culture, Ekaterina Fourtseva, avait donné carte blanche au Théâtre de la langue française.

À la fin du conflit, le théâtre retrouve son indépendance. Grâce à d’anciens acteurs rentrés du front et devenus professeurs de français, il prend ses quartiers à la Maison de l’enseignant, rue Pouchetchnaïa.

Salle comble pour la « langue des oiseaux »

Dans les années 1960, les relations entre l’URSS et la France se développent. « Nous avions alors pour fonction de renforcer les liens d’amitié entre les deux peuples », se souvient Elena Oranovskaïa. Elle ajoute que l’influente ministre soviétique de la Culture, Ekaterina Fourtseva, qui appréciait ce théâtre, aurait donné « carte blanche » à sa direction.

Au décès de sa mère, Elena Oranovskaïa reprend les rênes de l’institution et confie la mise en scène à un artiste encore peu connu, Boris Chtchedrine. Durant la vingtaine d’années que ce dernier passe au TLF (parallèlement à ses fonctions au sein du théâtre Mossoviet), il met en scène Don Juan, le Malade imaginaire et de nombreux classiques.

La troupe partage actuellement le 12, rue Vichniakovski, avec le Musée moscovite de l’enseignement. Le répertoire du TLF s’est considérablement élargi et modernisé, avec par exemple Huit femmes et Piège pour un homme seul de Robert Thomas, ou la Crucifixion de Jean Cocteau. L’entrée, gratuite, se fait uniquement sur invitation. Toujours joués par des amateurs, les spectacles font généralement salle comble : aujourd’hui comme au siècle dernier, Moscou ne manque pas d’amoureux de la  « langue des oiseaux » – comme on appelle parfois le français en Russie.

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