Le pouvoir russe au féminin

Sénatrices, députées, ministres, opposantes… En cette Journée internationale des femmes, le Courrier de Russie dresse une série de portraits de responsables politiques russes plus ou moins influentes.

Les femmes russes sont parmi les premières au monde à avoir obtenu le droit de vote – au printemps 1917 (les Américaines l’obtiennent en 1920, les Françaises en 1945, et les Suisses n’en disposent pleinement que depuis 1991). Aujourd’hui, dans la fonction publique russe, on rencontre même deux fois plus de femmes que d’hommes.

Pourtant, la population ne semble pas pressée d’élire une représentante de la gent féminine au Kremlin. À la question : « Souhaiteriez-vous qu’une femme accède à la présidence d’ici dix ou quinze ans ? », posée par le centre Levada en 2017, les Russes ont répondu « non » à 53 %, contre seulement 34 % de « oui ». Curieusement, les sondés étaient plus nombreux (45 %) en 2006 à imaginer une femme à la tête du pays. À l’époque, ils étaient aussi 21 % à approuver l’idée d’une candidature féminine à l’élection présidentielle, contre 11 % seulement en 2017.

Au parlement, des femmes rares mais puissantes

La femme la plus influente de la politique russe demeure incontestablement, depuis des années, la présidente du Conseil de la Fédération (la chambre haute du parlement russe), Valentina Matvienko, troisième personnage de l’État selon le protocole, derrière le président et le Premier ministre. S’il arrivait malheur aux deux premiers, c’est à elle que serait confiée la « valise nucléaire », qui commande l’arme atomique.

Valentina Matvienko au Conseil de la Fédération en février 2019. Crédit : Council.gov

Militante des Jeunesses communistes dans les années 1970, Mme Matvienko, soixante-neuf ans, a gravi les échelons du Parti à Leningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg). Dans les années 1990, elle est une des très rares ambassadrices de la jeune Fédération de Russie, en poste à Malte puis en Grèce. À Athènes, elle œuvre pour un renforcement durable des relations russo-grecques. De retour en Russie, Mme Matvienko devient successivement vice-Première ministre, représentante du président pour le district fédéral Nord-Ouest et gouverneur de Saint-Pétersbourg. En 2011, elle prend la tête du Sénat, où les femmes occupent à peine 18 % des sièges (30 sur 170).

La Douma d’État (la chambre basse du parlement) ne brille pas non plus par son respect de la parité hommes-femmes, avec environ 16 % de députées (70 sur 450). Elle compte toutefois deux personnalités relativement connues du grand public, Irina Iarovaïa et Natalia Poklonskaïa.

Irina Iarovaïa a quitté son Ukraine natale (elle vient de Makiïvka, petite ville située sur le territoire de la République auto-proclamée de Donetsk) pour le Kamtchatka à l’âge de quinze ans. Dans les années 2000, elle brigue sans succès plusieurs mandats de députée sous les couleurs du plus ancien parti d’opposition libérale, Iabloko, et est également très active au sein de la fondation « Russie ouverte » de Mikhaïl Khodorkovski, l’ancien patron de Ioukos emprisonné en 2003 pour fraude fiscale. En 2007, elle opère, à la surprise générale, un revirement soudain en rejoignant les rangs du parti pro-Kremlin, Russie unie. Elle est alors – enfin ! – élue à la Douma, dont elle devient vice-présidente en 2016. Aujourd’hui, la députée de cinquante-deux ans reste avant tout associée au « paquet de lois antiterroristes », dont elle est un des co-auteurs. Adopté par le parlement en 2016 et largement commenté dans la presse, ce texte durcit notamment les peines pour la plupart des « crimes et délits de nature extrémiste » et abaisse l’âge de la majorité pénale pour les personnes accusées de terrorisme.

Natalia Poklonskaïa est la seule membre du groupe parlementaire Russie unie à avoir voté contre la très impopulaire loi sur le report de l’âge de la retraite.

Lorsque la révolution de Maïdan éclate en février 2014, à Kiev, Natalia Poklonskaïa quitte le poste – assez modeste – qu’elle occupe au Parquet général d’Ukraine. Elle conclut sa lettre de démission par ces mots : « J’ai honte de vivre dans un pays où les fascistes se promènent librement dans les rues et dictent leurs conditions au prétendu nouveau pouvoir ». Elle s’engage ensuite résolument en faveur du « rattachement » de la Crimée à la Russie, effectif le 18 mars 2014… jour de l’anniversaire de la jeune femme. Une semaine plus tard, elle est nommée procureur de la nouvelle république de Crimée.

Natalia Poklonskaïa à la marche du régiment immortel en Crimée le 9 mai 2016. Crédit : Kyivpost

Le 9 mai 2016, Natalia Poklonskaïa figure en bonne place dans le cortège du « Régiment immortel » ; tandis que ses voisins défilent avec une photo d’un ancien combattant – souvent un proche – ayant combattu lors de la Seconde Guerre mondiale, la procureur de Crimée apparaît avec une icône représentant l’empereur Nicolas II, canonisé par l’Église orthodoxe en 2000. La même année, elle est élue à la Douma sous l’étiquette Russie unie, puis se lance dans une véritable croisade contre le film Matilda, d’Alexeï Outchitel, qui conte l’histoire d’amour entre le jeune Nicolas II et la danseuse Matilda Kschessinskaïa. La députée de trente-huit ans réclame plusieurs fois l’interdiction de cette œuvre pour « offense aux sentiments des croyants. En 2018, elle est la seule, parmi tous ses collègues de Russie unie, à voter contre la loi sur le report de l’âge de la retraite. Le président de son groupe parlementaire, Sergueï Neverov, lui enjoint aussitôt de renoncer à son mandat de députée. Mme Poklonskaïa refuse.

Éducation, santé, tourisme…

Si, au gouvernement, les grands ministères régaliens reviennent à MM. Lavrov (Affaires étrangères), Choïgou (Défense) et autres Orechkine (Économie), quatre portefeuilles ont échu à des femmes.

On soupçonne Olga Vassilieva d’être secrètement stalinienne, depuis que, lors d’une intervention publique, elle a appelé le dictateur soviétique par son prénom et son patronyme, signe manifeste de respect pour les Russes.

Après avoir longtemps travaillé dans le secteur privé, la vice-Première ministre en charge de la Culture, du Tourisme et du Sport, Olga Golodets, cinquante-six ans, a été adjointe au maire de Moscou, Sergueï Sobianine. Elle s’est fait connaître du grand public en 2012, en critiquant fermement, dans une lettre ouverte au président Poutine, la « loi Dima Iakovlev » interdisant aux étrangers d’adopter des enfants russes. Cette prise de position lui a valu le respect de nombreux représentants de l’opposition.

Tatiana Golikova, cinquante-trois ans, était loin de bénéficier d’une telle sympathie à ses débuts. Lorsque cette économiste de formation accepte, en 2007, le ministère de la Santé, la société russe crie au scandale et à l’imposture. L’actuelle vice-Première ministre en charge de la Politique sociale convainc finalement les spécialistes de sa compétence durant son passage à la présidence de la Cour des comptes, de 2013 à 2018. Elle est aujourd’hui vice-Première ministre en charge de la Politique sociale.

Quand Olga Vassilieva devient, en 2016, la première femme ministre de l’Éducation et des Sciences, elle est extrêmement mal accueillie par toute une partie de la société. Cette spécialiste des religions est même soupçonnée de regretter Staline (dans un discours, elle a nommé le dictateur soviétique par son prénom et son patronyme, un signe manifeste de respect) et de vouloir revenir au système d’éducation soviétique. Dans les faits, la ministre de cinquante-neuf ans s’occupe surtout de questions administratives, et semble peu versée dans l’idéologie. Mais les sceptiques demeurent nombreux : selon une rumeur largement répandue sur les réseaux sociaux, la ministre serait elle-même intervenue récemment pour retirer des programmes scolaires un manuel d’économie jugé « insuffisamment patriotique ».

La quatrième femme du gouvernement fait, elle, l’unanimité. La ministre de la Santé, Veronika Skvortsova, médecin neurologue de cinquante-huit ans, auteur de plus de six cents publications scientifiques, ne cache pas ses positions conservatrices, notamment son opposition farouche à l’avortement. En 2016, la ministre a porté les premiers secours à une passagère prise d’un malaise, sur un vol Moscou-New York. La très large couverture médiatique de l’incident a instantanément dopé la popularité d’une ministre dont les vues rejoignent souvent celles d’une société russe encore très traditionaliste.

Deux femmes centrales

Elvira Nabioullina, cinquante-cinq ans, préside la Banque centrale depuis 2013. Elle est la première femme à occuper ce poste en Russie. Ministre du Développement économique de 2007 à 2012, puis adjointe du président Poutine entre 2012 et 2013, elle porte aujourd’hui la responsabilité de près de 500 milliards de dollars de réserves de change. Tous les experts s’accordent à dire qu’elle assume avec brio cette fonction essentielle, d’autant plus complexe que la « guerre des sanctions » entre la Russie et l’Occident a plongé l’économie du pays dans l’instabilité.

Elivra Nabiullina lors d’une session pléniaire de la Douma en février 2019. Crédit : Douma

Depuis 2016, c’est une ancienne ministre de la Protection sociale, députée à la Douma et déléguée aux droits de l’homme, qui supervise le système électoral russe. La nomination d’Ella Pamfilova, soixante-cinq ans, à la tête de la Commission électorale centrale a été perçue de façon globalement positive par les Russes, déçus et lassés par les soupçons récurrents de fraudes lors des différents scrutins.

Durant sa campagne, Ksenia Sobtchak a pris l’exact contrepied de la rhétorique officielle, qualifiant le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie d’« absolument illégal ».

En 2000, Ella Pamfilova avait d’ailleurs été la première femme candidate à la présidentielle russe. Elle n’avait recueilli qu’1,01 % des suffrages, à l’issue d’un scrutin remporté par Vladimir Poutine (qui briguait alors son premier mandat).

Ksenia Sobtchak, l’opposante

Mais la candidate à la présidence ayant le plus fortement marqué les esprits est certainement la jeune (trente-sept ans) et ambitieuse Ksenia Sobtchak, qui s’est présentée en 2018 (pour un score d’1,68 %). Son père, Anatoli Sobtchak, était maire de Saint-Pétersbourg, à l’époque où Vladimir Poutine dirigeait le département des relations extérieures de la ville. Les deux hommes étaient très proches.

Ksenia Sobtchak s’est d’abord fait connaître dans le show-business, en tant qu’animatrice télé –notamment de l’émission de télé-réalité Dom-2 (« La maison 2 ») – et véritable icône people. En 2011, elle se lance en politique, prenant la tête des manifestations massives contre les fraudes aux législatives. Elle est ensuite élue au Conseil de coordination de l’opposition russe. Aussitôt après la présidentielle de 2018, Ksenia Sobtchak a lancé, avec le jeune politicien Dmitri Goudkov, une nouvelle formation politique : le Parti du changement.

Fait notable : durant sa campagne, la jeune femme a pris l’exact contrepied de la rhétorique officielle à propos de la Crimée, n’hésitant pas à qualifier le référendum de mars 2014 d’« absolument illégal » et proposant d’organiser « avec des observateurs internationaux » un nouveau vote « honnête et ouvert à tous ». Bien que la loi russe punisse de cinq ans de prison toute « incitation à commettre des actes visant à attenter à l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie », Ksenia Sobtchak n’est pas inquiétée. Selon certains observateurs, la jeune femme devrait l’indulgence des autorités à son égard à la relation particulière qu’elle entretient avec le président Poutine, qui l’a vue grandir. Mais ce n’est qu’une hypothèse…

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