L’Eurovision otage du nationalisme ukrainien

Pour l’Ukraine, le concours 2019 de l’Eurovision s’est terminé avant d’avoir commencé : Kiev n’enverra aucun représentant en Israël en mai prochain.

La politique ukrainienne a la faculté rare de transformer les sujets les plus anodins en sources de conflits explosifs. La circonscription de ces derniers aux frontières du pays serait un moindre mal, mais, ces derniers temps, les tensions locales ont une fâcheuse tendance à dégénérer en polémiques internationales. Plus grave encore : à Kiev, les élites politiques, loin de tirer les conclusions nécessaires et évidentes de chaque nouvel incendie, continuent au contraire de faire feu de tout bois et s’empressent de reproduire les mêmes erreurs.

Les jumelles de Crimée

On aurait aimé que les problèmes actuels se laissent oublier le temps d’une parenthèse musicale, et que le public ukrainien se choisisse tranquillement un représentant pour le concours de l’Eurovision, qui se déroulera en Israël en mai prochain. Mais la politique, à un mois d’une élection présidentielle qui s’annonce des plus indécises (les trois favoris pour le scrutin du 31 mars, le président sortant Petro Porochenko, l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko et le comédien Volodymyr Zelensky sont au coude à coude dans les sondages), en a décidé autrement. Elle n’a même pas attendu la finale du concours national de sélection pour envenimer le débat par des considérations ayant peu à voir avec la musique. Les jumelles du duo Anna-Maria, en lice pour défendre les couleurs ukrainiennes au printemps prochain, ont notamment fait l’objet de pressions répétées, sur les plateaux de télévision et sur les réseaux sociaux, sous prétexte que leurs parents occupaient des postes importants dans l’administration de la péninsule criméenne, annexée par la Russie en 2014.

« Si vous nous demandez de choisir entre nos parents et une participation à l’Eurovision, nous choisissons nos parents. »

Le fait que les deux jeunes filles aient la nationalité ukrainienne, qu’elles vivent en Ukraine et souhaitent représenter leur pays dans un concours international ne semble pas avoir ébranlé présentateurs et producteurs. Pour eux, elles sont avant tout les filles du vice-Premier ministre de la Crimée.

Les jumelles du duo Anna-Maria lors de leur représentation pour la sélection au concours de l’Eurovision le 16 février. Crédit : Eurovision.stb

Les deux chanteuses se sont ainsi vu maintes fois poser la question : « À qui est la Crimée ? » Le soir de la sélection finale, le présentateur a peu goûté l’ambigüité – et l’ironie – de leur réponse : « À nous » (la formule, utilisée comme slogan par les Russes favorables à l’annexion de la péninsule, visait en l’occurrence à souligner l’attachement des deux jeunes filles à leur terre natale). Le présentateur a aussitôt répété sa question, l’accompagnant du commentaire suivant : « Vous avez conscience que, par votre réponse, vous signez la fin soit de la carrière de vos parents, soit de la vôtre. » Eût-il obéi à un ordre venu d’en-haut, qu’il n’aurait pas réagi autrement… Les jumelles ne se sont pas démontées : « Si vous nous demandez de choisir entre nos parents et une participation à l’Eurovision, nous choisissons nos parents. »

L’obsession russe

La polémique n’a pas épargné… la gagnante, MARUV, choisie par les Ukrainiens pour les représenter en Israël. Il est en effet apparu que la chanteuse effectuait régulièrement des tournées en Russie. Face à l’accusation de « manque de patriotisme », formulée par plusieurs hauts responsables politiques et relayée par le présentateur de la finale, qui ne cachait pas ses doutes sur l’opportunité de laisser quelqu’un de ce genre porter les couleurs du pays, MARUV a cru bon de se défendre : « Je chante pour apporter la paix ! » Et d’ajouter, déstabilisée par la pression palpable sur le plateau, que la Russie, ce n’était pas seulement Vladimir Poutine, c’étaient aussi « quatre millions… quatre milliards de personnes » auxquelles elle faisait don de sa musique. « Quatre milliards de Russes, c’est le rêve de Poutine ; quatre millions, celui des Ukrainiens », a repris, sarcastique, le présentateur.

Après le concours, l’entreprise publique de télévision ukrainienne (NOTU), détentrice des droits de l’Eurovision dans le pays, a lancé les négociations contractuelles avec MARUV. D’emblée, elle a posé une condition sine qua non (évidemment dictée d’en-haut) : si la chanteuse veut partir en Israël, elle doit renoncer à ses tournées russes. Au bout de sept heures de discussions, la jeune artiste a dit non… à l’Eurovision. Officiellement, sa décision est motivée par son refus des « conditions draconiennes » imposées par la production (accord obligatoire de NOTU avant toute interview et toute apparition publique, amende de soixante-six mille euros en cas d’infraction au contrat).

Ce que nul n’avait prévu, ni au sein de l’élite politique ni chez NOTU, c’est le retrait des autres finalistes du concours national. Une preuve de plus de l’extrême politisation de la société ukrainienne et de la présence oppressante des dirigeants dans toutes les sphères de la vie quotidienne, jusque sur les plateaux de variétés…

Polémique et musique, un cocktail ukrainien

L’Ukraine a déjà connu ce genre de polémiques à plusieurs reprises. En 2005, la chanteuse Ani Lorak, qui avait pourtant remporté le concours national, n’avait pas été autorisée à concourir à l’Eurovision, le vice-Premier ministre Nikolaï Tomenko ayant jugé plus judicieux que retentisse aux oreilles de l’Europe la chanson Razom nas bagato (« Ensemble nous sommes plus nombreux ») du groupe GreenJolly, hymne officieux de la révolution orange. La piètre qualité du spectacle proposé par GreenJolly ne perturbait pas le pouvoir : le symbole politique passait avant les considérations artistiques (d’autant plus que le concours se tenait à Kiev).

Les autorités ukrainiennes considèrent l’Eurovision comme un événement d’importance stratégique, justifiant, à leurs yeux, une ingérence qui serait aussitôt dénoncée dans n’importe quel pays « normal ».

En 2017, nouveau concours organisé dans la capitale ukrainienne et nouveau scandale : la concurrente russe, Ioulia Samoïlova, se voit refuser son visa d’entrée dans le pays en raison du conflit entre Kiev et Moscou.

Viatcheslav Kirilenko, vice-Premier ministre en charge des affaires culturelles lors d’une interview avec le journal Liga sur le thème de l’Eurovision le 11 mars. Crédit : Liga

Et cette année, à nouveau, les considérations politiques prennent le pas sur le bon sens. En l’occurrence, à Kiev, les spécialistes soupçonnent le vice-Premier ministre en charge des affaires culturelles, Viatcheslav Kirilenko, de tirer les ficelles en coulisse et de jeter de l’huile sur le feu. L’ancien leader des mouvements de jeunesse du début des années 1990 a depuis longtemps abandonné ses premières convictions progressistes pour se faire le pourfendeur de toute dissidence culturelle. Il s’était ainsi publiquement opposé à la désignation de MARUV comme représentante de l’Ukraine, en raison de ses tournées passées et futures « dans un pays-agresseur [la Russie] ».

Des pratiques anciennes…

Il reste à éclaircir un point : pourquoi M. Kirilenko et d’autres responsables ukrainiens s’appesantissent-ils tant sur l’Eurovision ?

Ce n’est un secret pour personne, ce concours est extrêmement politisé. La conjoncture politique internationale influe largement sur le vote des téléspectateurs, qui perçoivent avant tout les chanteurs comme les représentants de pays amis, concurrents ou neutres. Un observateur extérieur disposant de vagues connaissances historiques et politiques peut prédire avec une probabilité assez élevée la répartition des voix et le tiercé gagnant. Dans ce contexte, les autorités ukrainiennes considèrent l’Eurovision comme un événement d’importance stratégique, justifiant, à leurs yeux, une ingérence qui serait aussitôt dénoncée dans n’importe quel pays « normal ». Soulignons, à ce propos, la complaisance du jury à l’œuvre lors des sélections, qui a soumis les candidats à un interrogatoire – un test de loyauté politique – dans la pire tradition soviétique.

Résultat : personne ne souhaite plus représenter l’Ukraine. Le pouvoir semble en effet avoir oublié (s’il l’a jamais su) que tout véritable artiste a le sens de sa dignité. Hélas, l’Eurovision ne devrait pas être la dernière victime du combat officiel pour « la pureté de l’idée révolutionnaire » (l’expression fait froid dans le dos pour qui a un peu de mémoire). Les artistes ukrainiens ne sont pas près de travailler et de se produire en paix. Les autorités veillent au grain…

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