L’économie souterraine au grand jour

Le 11 mars 2019, le président Vladimir Poutine s’est entretenu avec le patron du service fédéral de surveillance financière (Rosfinmonitoring), Iouri Tchikhantchine. Les deux hommes ont notamment évoqué le volume représenté par l’économie souterraine en Russie : quelque 270 milliards d’euros, soit environ 20 % du PIB du pays en 2018.

Anatoli Novikov (le nom a été changé), cinquante-trois ans, mène la vie dont beaucoup de gens rêvent. Sans travailler, il perçoit un confortable revenu mensuel de 200 000 roubles (environ 2 800 euros) grâce à la location de quatre appartements situés dans le centre de Moscou, dont trois lui ont échu en héritage il y a quelques années. S’il a signé un contrat de bail avec chacun de ses locataires, c’est surtout pour rassurer ces derniers et établir les droits et obligations de chacun : il conserve les documents chez lui et n’a pas l’intention de déclarer ses loyers auprès des autorités – et de voir ses revenus imposés à hauteur de 13 %. Il ne compte pas non plus s’inscrire sur le registre des auto-entrepreneurs, qui permet de réduire à 6 % le taux d’imposition. « Il faut être idiot pour endosser volontairement une charge fiscale », souligne-t-il, sarcastique mais sincère. Naturellement, afin de ne pas éveiller les soupçons du fisc, M. Novikov touche ses loyers en espèces – il les collecte en personne, chaque mois, auprès de ses locataires, au cours d’une « tournée immobilière » qui lui prend une demi-journée.

Services à la personne, BTP, petits commerces…

M. Novikov est loin d’être le seul, en Russie, à juger que l’État « ne mérite pas » qu’on lui paie des impôts, au regard des faibles prestations qu’il propose en échange. La location d’appartements, source de revenus pour beaucoup d’habitants de Moscou et de Saint-Pétersbourg, n’est qu’un des nombreux segments de l’économie souterraine. Cette dernière est présente de manière massive dans presque tous les aspects du quotidien : cours particuliers, aide à la personne, réparations à domicile, vente de fruits et légumes « à la sauvette »… Certains établissements ayant pignon sur rue – restaurants, cafés, instituts de beauté – encouragent même le paiement en espèces : une partie de leur chiffre d’affaires transite par une « caisse noire » qui échappe aux services fiscaux.

Selon le FMI, l’économie souterraine représentait 33,7 % du PIB russe en 2015, ce qui place la Russie au même niveau que le Venezuela, le Pakistan et l’Égypte.

La double comptabilité n’est pas caractéristique des seules PME. Selon la Banque centrale russe, au premier semestre 2018, le secteur du bâtiment représentait 30 % de l’économie souterraine. Il était suivi par les services (21 %) et par la vente de matériaux pour la construction et l’industrie (20 %).

Selon Rosfinmonitoring, le volume général de l’économie clandestine est néanmoins en baisse. Évalué à 279 milliards d’euros en 2018 (soit légèrement plus que les dépenses prévues dans le budget fédéral 2019, à 243 milliards d’euros), il représentait cette année-là 20 % du PIB de la Russie (1 400 milliards d’euros), contre 20,5 % en 2017, 28,3 % en 2016 et 28,1 % en 2015. Cette analyse mérite toutefois d’être tempérée : dans le même temps, le PIB russe a augmenté…

À titre de comparaison, un rapport du Fonds monétaire international (FMI) en date de janvier 2018 évalue à 10 % la part souterraine de l’économie des pays développés. En 2015, cette dernière pesait 7,8 % du PIB en Allemagne, 7 % aux États-Unis, et 11,8 % en France.

Une vendeuse de fruits et légumes à la sauvette à Moscou. Crédit : In-istra

Concernant la Russie, les chiffres du FMI sont légèrement supérieurs à ceux publiés par Moscou. Selon l’institution internationale, l’économie souterraine représentait 33,7 % du PIB russe en 2015, ce qui place la Russie au-delà de la moyenne mondiale (27,8 %), au même niveau que le Venezuela, le Pakistan et l’Égypte.

Une méthode en question

La disparité des résultats s’explique par des méthodes de calcul différentes. Ainsi, selon les critères pris en considération, l’économie souterraine représente entre 6 et 12 % du PIB de la France. On sait par exemple que le FMI ne prend pas en compte les activités illégales ou criminelles, comme le trafic de drogue. Quant au service russe de surveillance financière, son mode de calcul est opaque. Rosfinmonitoring s’est contenté de préciser qu’il prenait en compte l’importation parallèle (les biens achetés à l’étranger et non déclarés à leur entrée en Russie), le travail « au noir » (y compris les compléments de salaire versés en espèces, sans trace administrative) et l’évasion de devises.

La Russie est un des derniers pays industrialisés où il demeure possible d’acheter un appartement en liquide…

« Rosfinmonitoring ne considère pas le phénomène dans son intégralité. Son calcul n’inclut pas, par exemple, les transactions informelles – les achats en liquide effectués en magasin, non déclarés par le vendeur – ou la vente de fruits et légumes sur le bord des routes par des jardiniers amateurs », explique Simon Kordonski, professeur à la Haute École d’économie. Le chercheur, interrogé par le quotidien économique RBC, évalue à au moins 10 % la part de l’économie souterraine que représentent ces activités ignorées des services russes. En outre, selon lui, près de 30 millions de Russes en âge de travailler (soit environ 20 % de la population du pays) toucheraient un revenu non déclaré, et les deux tiers d’entre eux travailleraient au noir à plein temps.

Renforcement des contrôles

L’État russe s’efforce actuellement de combler ce manque à gagner fiscal. Depuis le début de l’année 2019, les travailleurs indépendants sont menacés d’une amende de 20 % de leur chiffre d’affaires en cas d’infraction. Les banques russes sont également tenues de renforcer leur contrôle sur les virements bancaires et sur les retraits.

Lors de la rencontre du 11 mars dernier, Iouri Tchikhantchine a déclaré que le nombre d’« entreprises éphémères » (des structures utilisées pour blanchir de l’argent, et généralement fermées le lendemain de leur création) était en baisse constante. En juin 2018, Le Fisc russe avait déjà annoncé qu’il n’existait plus que 300 000 structures de ce type enregistrées dans le pays, contre 1,6 million en 2016, selon le quotidien RBC.

Le patron de Rosfinmonitoring a ajouté que ses services concentreraient maintenant leurs efforts sur le contrôle des transactions en espèces. Pour information, la Russie est un des derniers pays industrialisés où il demeure possible d’acheter de l’immobilier en liquide…

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