Histoire d’Anatoli Kliossov, le premier internaute russe

En 1982, l’URSS est conviée à participer à une conférence internationale en ligne. Un jeune biochimiste, Anatoli Kliossov, va alors profiter de la connexion à internet mise à sa disposition pour discuter avec des internautes du monde entier sans éveiller le moindre soupçon des autorités.

Au début de l’automne 1982, à Moscou, Anatoli Kliossov, trente-cinq ans, mène une existence routinière dans son laboratoire de l’Académie des sciences d’URSS. Considéré, après un échange universitaire aux États-Unis, comme un élément « à risque » et « sensible à l’idéologie occidentale », il est interdit de sortie du territoire et sait ses perspectives de promotion relativement limitées.

Une requête inattendue

Un jour, sans que le jeune homme ait apparemment rien à se reprocher, il est convoqué chez le vice-président du Comité d’État pour la science et la technologie (GKNT), Djermen Gvichiani, qui le reçoit en personne dans son bureau. « Il m’a demandé ce que je savais des conférences informatiques. J’ai répondu honnêtement : rien du tout », se souvient Anatoli Kliossov, interrogé par le Courrier de Russie. M. Gvichiani lui annonce alors que l’URSS a été officiellement invitée à la première conférence en ligne sur les biotechnologies. La discussion entre chercheurs – américains, canadiens, anglais, suédois et soviétiques – doit se dérouler via un service de messagerie électronique. « Mon nom figurait sur la lettre d’invitation de l’ONU, raconte le scientifique. Il y était explicitement demandé que j’intervienne en tant que modérateur. M. Gvichiani voulait que je me renseigne sur ces conférences, et que je détermine si nous [les Soviétiques] avions les capacités techniques nécessaires pour y participer. »

Les informaticiens du VNIIPAS étaient stupéfaits à la vue de ce biologiste disposant d’une liasse d’autorisations et de tous les codes de connexion nécessaires.

La requête est loin d’enthousiasmer le jeune Kliossov : « Je n’avais pas eu affaire à un ordinateur depuis dix ans, et c’était un modèle rudimentaire, fonctionnant avec des cartes perforées. À Harvard, où j’ai passé un an dans les années 1970, notre laboratoire n’en possédait pas. Je suis sorti du bureau en pensant : Quelle merde ! »

À cette époque, le futur internet civil mondial relie quelques rares universités entre elles, avec une vitesse de connexion extrêmement faible : lors d’une conversation, l’affichage de chaque caractère prend plusieurs secondes. Et l’URSS demeure encore à l’écart de cette technologie : aucun Soviétique ne s’est, jusqu’alors, aventuré sur la Toile internationale qui commence à se tisser.

« L’Université de Stockholm vous souhaite la bienvenue. »

Le biochimiste se met donc en quête d’un ordinateur moscovite connecté au réseau international. Il apprend que l’Institut soviétique de recherche sur les systèmes informatiques appliqués (VNIIPAS) en possède un, muni du seul modem officiellement recensé en URSS à l’époque. Il contacte le directeur de l’établissement et se retrouve bientôt assis devant la fameuse machine, flanqué d’un employé du VNIIPAS stupéfait à la vue de ce biologiste disposant d’une liasse d’autorisations et de tous les codes de connexion nécessaires.

Anatoli Kliossov lors d’une interview pour le journal Moskovski Komsomolets en mars 2011. Crédit : MK

Le scientifique entre les identifiants et l’adresse fournis par l’ONU… et un message s’affiche : « L’Université de Stockholm vous souhaite la bienvenue ». Voilà, Anatoli Kliossov était le premier civil soviétique à s’aventurer en dehors des frontières numériques de l’URSS. Un comble pour une personne interdite de sortie du territoire ! « Je sentais mon cœur battre à toute vitesse… J’avais l’impression d’être assis sur le siège d’un cosmonaute. »

Installé dans un bureau du VNIIPAS, le chercheur commence à discuter avec des scientifiques suédois, puis avec des collègues du monde entier. Comme prévu, il organise la conférence du côté soviétique, en 1983, à laquelle participe une douzaine des compatriotes, connectés depuis la même salle que lui.

Cinq ans de liberté

Très vite, le néophyte prend goût à la communication transfrontalière. « Mes collègues scientifiques quittaient les lieux vers 17 heures, et moi, je restais jusqu’au soir. Je me souviens d’une jeune technicienne, une très jolie fille, qui se trouvait dans le bureau à côté du mien, et sur laquelle je pouvais compter en cas de problème. »

« Je m’étonne encore d’être resté connecté aussi longtemps sans éveiller le moindre soupçon. »

Après la conférence, Anatoli Kliossov continue de se rendre fréquemment au VNIIPAS afin de se connecter à internet, et ce jusqu’en 1987. Bientôt, le cercle de ses contacts ne se limite plus au monde universitaire, et la présence d’un Soviétique sur le réseau suscite l’enthousiasme de ses interlocuteurs. « Des hommes d’affaires parlaient de monter des entreprises en Union soviétique, un astronaute américain voulait absolument créer un échange numérique avec des scientifiques, et de jeunes Suédoises m’invitaient au sauna… »

« Cela n’avait rien de compliqué de se connecter, poursuit le scientifique. Les techniciens étaient sympas, même s’il est vrai que les gardes armés qui contrôlaient l’entrée pouvaient impressionner. J’ai passé mon enfance à proximité de la base de lancement de missiles de Kapoustine Iar, dans le sud de la Russie, donc j’étais habitué. » Et à aucun moment, ses activités n’ont été contrôlées. « Il y avait toujours au moins un technicien dans la même pièce que moi, mais personne ne posait de questions ni ne regardait ce que j’écrivais. »

Déconnexion des autorités soviétiques

« Mes correspondants me percevaient comme le gardien d’une porte virtuelle donnant sur l’URSS, commente Anatoli Kliossov. Mais cette porte n’existait pas. Ils avaient du mal à me croire, quand je leur expliquais que ma présence sur le réseau n’avait rien d’officiel. »

Cette connexion au reste du monde permet également à Anatoli Kliossov de publier ses travaux dans des revues étrangères, à une époque où la censure règne en Union soviétique et où des livres s’échangent sous le manteau. « Au début, je n’étais pas tranquille, et puis j’ai compris que personne ne s’en rendait compte ou ne s’en souciait ici. »

Cours d’informatique dans le village de Tchkalovski en 1985. Le slogan au mur indique « La programmation est une deuxième langue. La première vous donne accès au savoir, la deuxième vous permet de le mettre en pratique ».

« Je m’étonne encore d’être resté connecté aussi longtemps sans éveiller le moindre soupçon, poursuit le biochimiste. Mon interdiction de sortie du territoire n’a sûrement jamais été prise en compte. En fait, la routine bureaucratique m’a beaucoup aidé. Chaque service se contentant de contrôler uniquement ce qui le concernait, personne ne s’est posé une question évidente : M. Kliossov ne sort-il pas du territoire en se connectant à cet obscur réseau mondial ? Or c’est bien ce que je faisais… ».

Anatoli Kliossov pense aussi avoir bénéficié de la protection (ou du silence) d’un ange gardien. « En définitive, le directeur du VNIIPAS, Oleg Smirnov, était responsable de ce qui se passait au sein de son institution. Il a toujours été bienveillant à mon égard et a renouvelé mes autorisations pendant cinq ans, sans poser de questions. Je le soupçonne d’avoir su ce que je faisais et de m’avoir laissé agir à ma guise. »

En 1991, les courriers électroniques étaient le seul moyen de faire fuiter les informations vers l’Ouest, et c’est grâce à eux que les journalistes étrangers étaient informés de la situation réelle en Russie.

À plusieurs reprises, le chercheur tente de faire valoir, auprès de l’Académie des sciences, l’importance des travaux menés par le VNIIPAS et l’avancée majeure constituée par la conférence internationale de 1983. « Deux académiciens ont accepté que j’écrive un article… puis on m’a demandé de le détruire. » Comme on l’explique alors au chercheur, « les masses n’ont pas besoin de savoir quoi que ce soit sur les ordinateurs… » Et puis qu’arriverait-il « si tout le monde voulait se connecter » ? Finalement, l’article d’Anatoli Kliossov est publié en 1985 par la revue Naouka v SSSR (« la Science en URSS »), dans une version modifiée qui ne mentionne pas les recherches du VNIIPAS.

Internet contre les fake news

En 1987, la perestroïka fait son œuvre : Anatoli Kliossov est autorisé à se rendre aux États-Unis, où il s’achète un ordinateur. De retour au pays, il l’installe dans son appartement moscovite et se connecte à internet via le modem du VNIIPAS. Pendant deux ans, il entretient des contacts avec ses collègues de Harvard, qu’il rejoint finalement en 1989. Le chercheur vit actuellement outre-Atlantique, où il poursuit ses travaux en biochimie.

L’année de son départ, des membres de l’Institut Kourtchatov de recherche nucléaire fondent le premier fournisseur d’accès à internet (FAI) commercial de l’Union soviétique, Relkom, qui comptait déjà près de 800 abonnés au moment de l’effondrement de l’URSS, en 1991.

À ce propos, Anatoli Kliossov raconte une anecdote qui témoigne de la méconnaissance profonde des élites concernant les nouvelles technologies. « En août 1991, pendant le putsch de Moscou, les putschistes avaient pris le contrôle des médias et diffusaient de fausses informations, selon lesquelles Gorbatchev ne pouvait plus assumer ses fonctions présidentielles pour des raisons médicales. Les courriers électroniques étaient le seul moyen de faire fuiter les informations vers l’Ouest, et c’est grâce à eux que les journalistes étrangers étaient informés de la situation réelle en Russie ».

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