Fiodor Loukianov : « L’Europe n’a pas la tête à la Russie »

Depuis le début de l’année, la Russie s’est engagée dans la résolution de plusieurs crises internationales – au Venezuela, au Cachemire – avec des résultats mitigés. Dans le même temps, ses relations avec l’Ukraine, l’Union européenne et les États-Unis restent tendues. Fiodor Loukianov, président du Conseil de politique extérieure et de défense (SVOP), un influent think tank russe, livre son analyse de la situation.

LCDR : Le 31 mars prochain se tiendra le premier tour de l’élection présidentielle ukrainienne. Le président sortant, Petro Porochenko, se place actuellement en troisième position des sondages (16 %) derrière l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko (18 %) et le comédien Volodymyr Zelensky (24 %). Comment les relations russo-ukrainiennes pourraient-elles évoluer en cas de changement à Kiev ?

Fiodor Loukianov : En ce qui concerne la crise que traverse aujourd’hui l’Ukraine, soyons réalistes : аucune évolution positive n’est à attendre du côté ukrainien. Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, il n’aura que peu d’influence sur l’agenda politique ukrainien [dominé par les questions de la Crimée et du Donbass, ndlr]. Toutefois, l’issue du scrutin pourrait éventuellement influer sur les relations avec la Russie. Pas si le président actuel, Petro Porochenko, est réélu : de ce côté-là, la cause est entendue. Mais l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko pourrait, en cas de victoire, adopter une position légèrement plus favorable à Moscou – en tout cas amorcer un dialogue avec le Kremlin. Je rappellerai que, sous la présidence du pro-russe Viktor Ianoukovitch (2010-2014), Mme Timochenko s’est retrouvée en prison en partie à cause d’accords de livraisons gazières signés avec la Russie et prétendument défavorables à Kiev. Quelle ironie ! Mais la situation actuelle est bien différente, et la vérité d’un jour n’est pas celle du lendemain. Tout ce qu’on peut espérer, c’est un léger infléchissement de la position ukrainienne vis-à-vis de son voisin.

Vladimir Poutine a beau s’entretenir régulièrement avec M. Macron et Mme Merkel, et leur démontrer le jeu trouble du président ukrainien, Kiev conserve, quoi qu’il arrive, le soutien des pays occidentaux.

Outre la question de l’élection, nous nous trouvons dans une impasse, propice à un envenimement de la situation. L’incident de Kertch [en novembre 2018, trois navires ukrainiens ont été arraisonnés par les gardes-côtes russes, qui les accusaient de forcer le passage dans des eaux territoriales revendiquées par la Russie, ndlr] montre, d’une part, avec quelle facilité on peut provoquer une crise internationale, et, d’autre part, que les leviers de dégradation de la situation se trouvent plutôt du côté ukrainien. Il est évident que les États-Unis et l’Union européenne savent parfaitement à quoi s’en tenir concernant M. Porochenko ; toutefois, ils ne peuvent pas ne pas le soutenir. Dans ces conditions, l’Ukraine dispose d’une marge de manœuvre bien supérieure à celle de la Russie. Vladimir Poutine a beau s’entretenir régulièrement avec Emmanuel Macron et Angela Merkel, et leur démontrer le jeu trouble du président ukrainien, Kiev conserve, quoi qu’il arrive, le soutien des pays occidentaux. La position russe est vraiment très difficile…

LCDR : Autre point chaud : la Syrie. Officiellement, les États-Unis sont sur le point de retirer leurs troupes du pays. Sur le terrain, la Russie est aujourd’hui présente aux côtés de l’Iran et de la Turquie. A priori, ces trois puissances sont capables de s’entendre, pourtant, la paix semble encore loin…

F. L : La situation dans le pays est globalement sous contrôle, même si aucun progrès concret n’est à attendre sur le règlement de la crise. Malgré quelques accrochages, les relations entre Moscou et Ankara fonctionnent plutôt bien. Les deux capitales semblent avoir compris qu’elles avaient besoin l’une de l’autre pour régler leurs problèmes particuliers. Cette collaboration devrait donc se poursuivre, d’autant plus qu’il est assez peu probable que les États-Unis reviennent sur leur décision de quitter le pays. Le retrait américain se fera sans doute progressivement, mais il se fera.

La question russe reste marginale en Europe.

LCDR : Les positions américaines et russes paraissent plus proches sur le dossier syrien que sur la question du désarmement. La sortie du traité FNI sur les forces nucléaires de portée intermédiaire, décidée par Moscou et Washington au début de février 2019, marque-t-elle le sommet de la crise entre les deux pays, ou la situation peut-elle encore empirer ?

F. L. : Les relations russo-américaines sont actuellement au point mort. S’il n’y a pas eu de nouveau renforcement des sanctions depuis plusieurs mois, on est loin de la levée des mesures existantes. C’est à croire que Washington les considère comme allant de soi…

Robert Mueller, procureur spécial en charge de l’enquête sur les possibles ingérences russes dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Crédit : Manager

En outre, la tension semble avoir gagné les institutions américaines elles-mêmes depuis que l’opposition démocrate a remporté la majorité des sièges à la Chambre des représentants, à l’automne dernier. Tout le monde attend aussi les conclusions de la commission Mueller sur d’éventuels liens entre Donald Trump et la Russie et sur une possible ingérence de cette dernière dans la présidentielle de 2016. Tout cela relève de la politique intérieure américaine, certes, mais comme la Russie se trouve au cœur des débats, rien de bon ne peut en sortir, au contraire ! Aucun changement radical de la position américaine n’est à prévoir vis-à-vis de la Russie. On peut espérer une certaine stabilisation ; en tout cas, les cinq prochains mois vont être décisifs.

LCDR : Et concernant les relations entre la Russie et l’Union européenne ?

F. L. : C’est difficile à dire, là encore, tant le chaos règne en Europe. La scène nationale des principaux pays de l’UE – la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne – est dans un état de nervosité extrême dû à des transformations en cours dont nul ne s’aventurerait à prévoir l’issue. Ces pays n’ont pas la tête à la Russie, si je peux m’exprimer ainsi.

Il est de coutume, dans la presse européenne, de poser la question de l’exploitation du Brexit et autres Gilets jaunes par la Russie… À mon sens, c’est une question vide de sens. De manière générale, bien malin qui dirait comment on pourrait exploiter ces événements. Quant à l’idée selon laquelle la Russie tenterait de promouvoir ses « amis », comme le Front national en France, ou la Ligue du Nord du ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini, afin d’infléchir la politique de ces pays, elle se heurte à un simple fait : à l’exception de l’Italie, ces partis ne sont pas au pouvoir et ont donc une influence très réduite. Quant à Matteo Salvini, il est peu probable qu’il se réveille chaque matin en se demandant ce qu’il pourrait faire en faveur de la Russie. La question russe reste marginale en Europe. De plus, chaque pays membre de l’UE est tellement dépendant de ses partenaires, qu’il ne saurait prendre le risque de se mettre à dos le reste de l’Union en adoptant une position trop favorable à Moscou. Au fond, en l’état actuel des choses, la Russie peut faire ce qu’elle veut, elle a peu de chances de parvenir à ses fins et d’orienter un tant soit peu la politique de Bruxelles.

Nous assistons à l’effondrement progressif de tous les principes établis après la Seconde Guerre mondiale.

LCDR : Vous semblez pessimiste pour l’année 2019…

F. L. : Je suis même très pessimiste. Nous avons évoqué des crises particulières, mais si l’on considère le tableau général que nous offre le monde actuel, il n’y a aucune raison de se réjouir. Nous assistons à l’effondrement progressif de tous les principes établis après la Seconde Guerre mondiale. Il y a encore quelques années, en Russie, nous pensions que cette évolution était plutôt positive, tant l’ordre du monde issu de la « guerre froide » et l’unilatéralisme américain lésaient nos intérêts. Nous espérions alors voir émerger un monde multipolaire plus équilibré. Ce monde multipolaire existe aujourd’hui, mais la Russie n’arrive pas à déterminer le rôle qu’elle peut y jouer. Il lui faudra elle-même changer, adapter sa manière de penser les relations internationales… On peut dire la même chose des États-Unis, d’ailleurs ! Ni la Russie ni les États-Unis – quoique chacun à sa manière – ne sont en phase avec leur nouvelle position sur l’échiquier international. La Russie doit notamment prendre conscience du fait qu’aujourd’hui, les points faibles d’un pays sur la scène intérieure constituent de sérieux obstacles à la réalisation de ses ambitions en matière de politique étrangère. Et une fois cela compris, encore faut-il être capable d’agir en conséquence et de prendre les mesures qui s’imposent.

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