Du danger d’appeler M. Poutine à l’aide

En décembre dernier, Tassia Pertchikova, adolescente de douze ans vivant dans un petit village à six cents kilomètres de Moscou, a écrit à Vladimir Poutine pour se plaindre de la pauvreté dans laquelle elle vit avec sa mère. Publiée sur internet, sa lettre a provoqué un élan de solidarité de la part des Russes… suivi d’une vague de colère et de jalousie dans le village.

Dans la lettre, envoyée sur le site officiel du Kremlin, Tassia regrette que la fermeture de l’unique école de son village, Tomsino, situé dans la région de Pskov, à l’ouest de Moscou, l’oblige à parcourir chaque jour les trente kilomètres qui la séparent du village voisin. Elle ajoute que sa mère, aide-soignante, touche à peine 12 000 roubles (165 euros) par mois.

« J’aime beaucoup ma maman et je vois à quel point c’est difficile pour elle. Lorsqu’elle est de garde et que je suis à l’école, il n’y a personne à la maison pour nourrir les animaux. Nous avons des chèvres, des poules et une vache, Caramel », écrit Tassia, qui demande au chef de l’État un micro-tracteur, pour que sa mère « doive moins bêcher la terre après avoir travaillé jusqu’à l’épuisement à l’hôpital ».

Au total, la famille a reçu 90 000 roubles (1 235 euros) de dons, dont elle s’est servie pour acheter du matériel agricole, des manuels scolaires, des vêtements et des médicaments.

Vladimir Poutine n’a pas répondu à l’adolescente. Le 10 janvier, Tassia et sa maman ont reçu une lettre du comité régional pour la protection sociale les informant que toute aide était « impossible ». D’après Léonid Koursenkov, responsable du district de Sebej, dont fait partie le village de Tomsino, les Pertchikova ne sont pas les seules à connaître ce genre de difficultés. « Le district compte 19 000 habitants. Nous ne pouvons pas aider chacun à acheter un tracteur », a -t-il commenté pour l’agence TASS.

L’ordinateur qui fait déborder le vase

Au début du mois de janvier, l’histoire est reprise par le site de Radio Liberté, qui réalise un reportage chez Tassia.

Touchés par l’article, des habitants de tout le pays envoient des dons et des colis contenant des affaires pour enfants et des fournitures scolaires. Au total, la famille a reçu 90 000 roubles (1 235 euros), dont elle s’est servie pour acheter du matériel agricole, des manuels scolaires, des vêtements et des médicaments. Très vite, cet élan de générosité irrite les autres habitants du village, qui se mettent à persécuter la mère et la fille.

« Ils m’ont traitée d’idiote et de parvenue. Les enfants du village ont arrêté de jouer avec moi. Des filles ont menacé de me filmer pour m’humilier », a raconté Tassia au site d’information Meduza. L’adolescente ne va plus à l’école : elle suit désormais des cours par correspondance dans une école moscovite.

« On t’a offert quelque chose ? Maintenant, sois généreuse et partage avec tes voisins ! Tu crois être la seule à avoir besoin d’argent ? Nous avons tous une vie difficile. »

Au milieu du mois de février, la fondation Zemliaki offre à Tassia un ordinateur portable pour ses études. D’après Elena, la maman, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Des filles du village créent alors un faux compte sur le réseau social VKontakte et contactent leur ancienne amie en se faisant passer pour un garçon. Celui-ci la séduit en la complimentant sur son physique. Il lui dit qu’il la trouve très jolie et qu’il aimerait la rencontrer. Lorsqu’il lui demande une photo d’elle nue, Tassia, naïve, s’exécute. Le compte du « garçon » est alors supprimé et la photographie se retrouve sur différents groupes VKontakte liés au district de Sebej.

Elena Pertchikova, mère de Tassia, avec Vera Emelianova, première vice-gouverneure de la région de Pskov le 18 mars. Crédit : Pskovregion

Une voisine envoie le cliché à Elena, accompagnée du message : « Admirez le genre de photo que votre fille envoie à ses copains adultes. Soyez comme tout le monde. Nous vivons tous comme nous pouvons et personne ne demande rien. C’est inutile, on vous jettera la pierre. » Elena porte plainte pour diffusion de contenu pornographique.

De mal en pis

Le 17 février, Radio Liberté publie un nouveau reportage consacré aux Pertchikova. Une semaine plus tard, Elena reçoit des menaces anonymes par téléphone.

Si les habitants de Tomsino interrogés par différents médias et par la police nient les persécutions, tous se montrent amers face au comportement de Tassia et de sa mère. « Cette Elena raconte aux journalistes qu’elle touche un salaire de misère à l’hôpital. Et alors ? Ma femme gagne la même chose, mais ce n’est pas pour autant que des gens nous offrent des tracteurs et des ordinateurs portables », a commenté l’un d’eux pour Meduza. Il poursuit : « Bon, on t’a offert quelque chose. Maintenant, sois généreuse et partage avec tes voisins ! Tu crois être la seule à avoir besoin de cet argent ? Nous avons tous une vie difficile. » Pour une autre villageoise, Tassia est « une parvenue qui mérite la leçon qu’elle a reçue ».

Elena a dû démissionner de son poste à l’hôpital sous la pression de ses collègues.

« J’ai déjà commenté tous les articles publiés à notre sujet en disant que j’étais désolée que ma fille ait écrit cette lettre. Aujourd’hui, nous avons peur de sortir de chez nous. Dans la rue et les magasins, nos voisins n’arrêtent pas de nous menacer », a répondu Elena à Meduza. Le 13 mars, elle a démissionné de son poste à l’hôpital sous la pression de ses collègues. Elle s’est également mise en quête d’un nouveau logement, mais les loyers sont trop élevés.

La prudence des autorités

Les autorités se montrent extrêmement prudentes sur cette histoire, dont se sont emparés de nombreux médias. Le 18 mars, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré qu’il fallait « faire la lumière sur la situation avec humanité ». Avant d’ajouter : « Il est très important d’éviter les approches primitives dans la couverture de cette affaire. » Cette dernière « n’est pas du ressort du Kremlin, qui ne la commentera pas », a-t-il conclu.

Bien que général, le commentaire de M. Peskov vise sans doute Léonid Koursenkov. À la tête du district de Sebej, ce dernier considère que les habitants de Tomsino n’ont pas persécuté Tassia et sa mère. Dans un enregistrement audio publié sur le compte Telegram du journal Baza, il affirme que toute cette histoire est une « pure magouille », montée en épingle par les médias. Pour lui, la cause du conflit entre les Pertchikova et les villageois n’est pas la lettre de Tassia mais bien « les fausses accusations de persécution dont Elena et sa fille prétendent être les victimes ».

Toutefois, le gouverneur de la région de Pskov a décidé de venir en aide aux Pertchikova. Un communiqué publié le 19 mars sur le site de la région reconnaît la réalité des difficultés de la famille et son incapacité à y faire face. Les autorités régionales se disent aussi « prêtes à l’aider à déménager et à permettre à Elena Pertchikova de suivre une formation professionnelle complémentaire ». Une solution de relogement pourrait en outre être trouvée avec les autorités de Saint-Pétersbourg – où la famille est officiellement enregistrée. Selon le document, une commission spéciale a été créée afin de régler la situation.

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