Damanski Le souvenir russo-chinois à ne pas réveiller

Il y a un demi-siècle, en mars 1969, l’île Damanski (dans la région du Primorié, dans l’Extrême-Orient russe) était le théâtre d’un conflit armé entre l’URSS et la Chine. Moment décisif de la rupture entre les deux géants communistes, ce litige frontalier a redessiné en profondeur les grandes alliances internationales, notamment en engageant un rapprochement entre la Chine et les États-Unis.

En 1941, en Extrême-Orient, les Soviétiques prennent le contrôle de la rivière Oussouri et des îles qui s’y trouvent – dont la neutralité est assurée par un traité sino-russe signé en 1860. Ils les conservent après la débâcle du Japon, qui occupe alors le nord-ouest de la Chine. Proclamée en 1949, la République populaire de Chine, doit trop à son « grand frère communiste du Nord » pour soulever des questions territoriales embarrassantes.

Mao Zedong évoque de plus en plus souvent les « territoires illégalement occupés par l’URSS »

À la fin des années 1950, les relations entre l’URSS et la Chine se détériorent. Mao Zedong dénonce la « déstalinisation » entamée par Khrouchtchev et, dans la courte guerre sino-indienne de 1962, Moscou prend le parti de Dehli, renforçant le « Grand Timonier » dans son rejet des « révisionnistes soviétiques ». Peu après, Moscou rappelle tous ses « conseillers techniques » dépêchés auprès du gouvernement chinois. Lors de ses rencontres avec les dirigeants étrangers, Mao Zedong évoque de plus en plus souvent les « territoires illégalement occupés par l’URSS » – entre autres les îles Kouriles (revendiquées par le Japon), et celles de la rivière Oussouri.

Île Damanski sur le fleuve Oussouri. Crédit : Panoramio

Consciente du potentiel explosif d’un litige territorial avec son voisin, Moscou envoie à Pékin, en février 1964, une délégation chargée de trouver un accord sur la question des frontières. Les négociations durent près de six mois et se soldent par un échec : les Chinois dénient toute force juridique à la frontière établie pendant la Seconde Guerre mondiale, et revendiquent la possession de 35 000 kilomètres carrés contrôlés par l’URSS.

Le temps de la médiation est passé. La frontière est désormais le théâtre de multiples heurts sur toute son étendue. Les îles du fleuve Oussouri deviennent rapidement le point le plus « chaud » d’affrontements qui ne font aucune victime humaine jusqu’à la fin des années 1960. Le scénario est, à peu de choses près, toujours le même : des paysans chinois s’installent et commencent à cultiver les champs, ils exhortent les russes à « quitter la terre de Chine », émaillant leurs harangues de citations du président Mao. Les gardes-frontières finissent par les repousser vers la berge, à coups de bâtons et de crosses.

L’île Damanski est située à la frontière russo-chinoise. Crédit : Panoramio

En 1969, par le biais des canaux diplomatiques confidentiels, les Russes interrogent les Américains sur la façon dont ils réagiraient en cas de bombardement des sites nucléaires chinois…

En réponse à ces échecs, Mao Zedong décide de passer à l’offensive. Le 2 mars 1969, six cents hommes lancent un premier assaut contre trente-deux gardes-frontières soviétiques. Ces derniers, envoyés pour repousser les paysans habituels, ne sont pas préparés. L’île Damanski passe aux mains de l’Armée populaire de libération.

Le 15 mars, les Soviétiques contre-attaquent en envoyant quatre cents hommes, cinq chars et de l’artillerie. Face à eux, quelques milliers de soldats chinois, équipés de canons. La déroute est certaine. Toutefois, malgré l’ordre de repli lancé par Moscou, le lieutenant-général Oleg Lossik décide, de son propre chef, d’utiliser les camions lance-roquettes BM-21 Grad, tenus jusqu’alors en réserve. Les troupes ennemies sont anéanties. Les Soviétiques occupent l’île Damanski – un champ de ruines. Selon les sources russes, cette deuxième journée de combats fait vingt-cinq morts et quarante-deux blessés soviétiques, et « environ six cents morts » côté chinois. Pékin, pour sa part, ne recense officiellement que soixante-douze morts et soixante-huit blessés dans les rangs de l’Armée de libération populaire.

Charge chinoise lors du conflit de Damanski en 1969. Crédit : Ria Novosti

Face au potentiel explosif de la situation, les deux capitales rappellent leurs troupes. Le 18 août 1969, par le biais des canaux diplomatiques confidentiels, les Russes consultent leurs alliés d’Europe orientale et les Américains sur leur réaction éventuelle en cas de bombardement des sites nucléaires chinois… Le président Mao en est informé et prend la menace très au sérieux.

Le 11 septembre, à l’aéroport de Pékin, le Premier ministre soviétique, Alexeï Kossyguine, rencontre son homologue chinois, Zhou Enlai. Les deux hommes parviennent à s’entendre : ils s’engagent à ne plus employer la force dans leurs litiges frontaliers, à entamer un processus de détente et à rétablir les liaisons ferroviaires et aériennes entre leurs pays. Si la question de l’appartenance de l’île Damanski ne sera effectivement résolue qu’en 1990, cette rencontre permet d’éloigner la menace de guerre nucléaire entre les deux géants communistes.

Un tournant historique

Le conflit sino-soviétique de 1969 a eu des conséquences majeures sur l’échiquier international. Conscient que la Russie et la Chine sont au bord de la guerre ouverte, le conseiller du président américain Richard Nixon pour la sécurité nationale, Henry Kissinger, table sur un rapprochement de son pays avec Pékin. Jusqu’à la fin de l’année 1970, les Américains multiplient les invitations au dialogue, par le biais de l’ambassade du Pakistan en Chine. Le Pentagone renonce notamment à patrouiller dans le détroit de Taïwan.

Les relations sino-soviétiques ne seront officiellement rétablies qu’en 1989, avec la visite officielle à Pékin du Premier secrétaire du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev.

En 1971, les États-Unis laissent la Chine continentale reprendre à Taïwan son siège au Conseil de sécurité de l’ONU. L’année suivante, Nixon, en visite officielle à Pékin, officialise la détente sino-américaine. S’ouvre une ère de coopération qui durera, bon an mal an, près d’un demi-siècle – pour ne s’achever, en pratique, qu’avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Les relations sino-soviétiques, quant à elles, ne sont rétablies qu’en 1989, lors de la visite officielle à Pékin du Premier secrétaire du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev. En 1991, un traité est signé : la Chine récupère les îles Damanski et Kirkinski – rebaptisées, respectivement, Zhenbao et Qiliqin.

Célébrations en catimini

Aujourd’hui, les relations entre la Russie et la Chine sont au beau fixe. Depuis une dizaine d’années, les officiels des deux pays parlent même de « degré jamais atteint de confiance et de bonne entente ». Pékin se félicite notamment de ne pas devoir protéger militairement les 4 209 kilomètres de frontière sino-russe… Engagée dans un bras-de-fer contre l’Occident, la Russie considère aujourd’hui la Chine comme son principal allié. Dans ce contexte, le conflit frontalier de 1969 « fait tache ».

Vladimir Poutine et Xi Jinping lors du G20 à Hangzhou en 2016. Crédit : Ekabu

Début mars, le site officiel de l’armée chinoise, Army.81.cn, a publié un article, illustré de photographies, relatant les cérémonies organisées par les troupes de la « région militaire du Nord » à l’occasion du cinquantenaire de l’événement. « Sous les applaudissements chaleureux du public, les anciens combattants pénètrent dans la salle de conférence. L’assistance se lève comme un seul homme et observe une minute de silence en l’honneur des martyrs de la révolution, tombés pour la défense de nos frontières », précisait le texte détaillant le programme des festivités : discours des vétérans, repas au mess reproduisant des recettes de l’époque, pièces de théâtre…

L’article sera rapidement supprimé : en Chine, les journaux, chaînes de télévision et sites internet proches du pouvoir se sont vu recommander « la plus grande discrétion » dans la couverture de ces commémorations.

« L’ordre avait expressément été donné, depuis Moscou, de ne pas réveiller ce souvenir douloureux. »

Selon les sources officielles de Kommersant dans la région du Primorié et à Moscou, les Chinois ont passé le mois de février à tenter de convaincre les Russes de faire de même. Le consul de Chine à Vladivostok, Yan Wenbin, aurait même suggéré en personne au gouverneur de « ne pas assombrir les relations de partenariat et de coopération stratégique instaurées au cours des dernières décennies » entre les deux pays par des célébrations un peu trop tapageuses. Il semble que les diplomates aient finalement trouvé un compromis : le 2 mars, date anniversaire du premier combat sur l’île Damanski, un concert a été organisé pour les anciens combattants, sans qu’aucun représentant des autorités régionales y participe officiellement. Alexandre Fiodorov, président du bureau local d’une association de vétérans, reconnaît également que les festivités de ce cinquantenaire « n’ont reçu presque aucun écho au niveau fédéral ».

Selon un élu au parlement régional du Primorié, qui souhaite garder l’anonymat, « l’ordre avait expressément été donné, depuis Moscou, de ne pas réveiller ce souvenir douloureux, afin de préserver à tout prix l’amitié russo-chinoise ». Le message des autorités semble être parfaitement passé. Dans l’article des Nouvelles du Primorié consacré aux commémorations, le mot « Chine » n’apparaît qu’une fois… à la dernière ligne. Pour le journal, en mars 1969, les gardes-frontières soviétiques ont dû mobiliser tout leur courage pour repousser l’assaut « des soldats d’un État limitrophe »…

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