À la guerre comme à la guerre

Récemment, un habitant de la région de Leningrad faisait parler de lui dans les journaux : ayant trouvé un obus lors d’une promenade en forêt, il se mit en tête de le découper à la tronçonneuse. L’objet éclata et le tua sur le coup.

Il n’est pas rare, en Russie comme en France, de trouver sur le sol des engins explosifs laissés sur place depuis les années 1940. En revanche, les Russes m’étonnent par leur propension à vouloir interagir avec eux, sans la moindre prudence : les tronçonner, c’est une chose, mais à Souvorov, un homme ayant trouvé une grenade l’offrit tout simplement à un ami pour son anniversaire – et la fit exploser sans le faire exprès. À Zouïevka, un adolescent qui en avait découvert une dans une poubelle jugea que c’était là l’accessoire idéal pour un selfie original. Dans un autre registre, lors de l’élection présidentielle russe de 2018, un habitant de Gorbounki se rendit dans son bureau de vote déguisé en missile doté d’une panoplie d’obus et arborant « SARMAT » en lettres capitales.

Crédit : Obozrevatel

Une expérience curieuse, un selfie, un cadeau d’anniversaire, un déguisement : nombre de Russes semblent plutôt détendus face aux objets militaires. Pour leur défense, il faut dire que la « Grande Guerre Patriotique » [la Seconde Guerre mondiale] et les conflits qui ont suivi ont laissé des traces quotidiennes sur place. Ainsi les marchés sont-ils envahis de manteaux d’officiers ou de simples soldats, d’armes anciennes en un ou plusieurs morceaux, et l’on voit s’empiler les uniformes et les calots, les vareuses et les décorations, tout un monde fantomatique dont il ne reste que les atours « très chauds, supers pour l’hiver, cinq cents roubles seulement ».

Info ou intox ? Un ami russe revenant de son service militaire m’avait dit, il y a quatre ans, que seuls les soldats passant à la télévision avaient des uniformes de la Fédération de Russie : les autres porteraient tous des vestes aux couleurs de l’Union soviétique, tant les surplus sont énormes. Et il n’y a pas seulement l’ancien, mais aussi la production actuelle : les déguisements de soldats soviétiques sont très populaires en Russie, et tous les ans, pour la parade du 9 mai, l’on voit nombre de petits garçons et de petites filles vêtus de vestes kaki courir en jouant dans les rues, un marteau et une faucille brodés sur leur poitrine.

La guerre représente également tout un pan de la culture populaire, littéraire et musicale : nombre de chansons considérées comme traditionnelles concernent ce sujet grave – la fameuse « Katioucha », très connue en Occident également, en est un bon exemple. « L’URSS, c’est synonyme de puissance », m’avait dit un ami pour expliquer cet engouement militaire. Et en effet, le club de musculation en bas de chez moi, qui affichait une silhouette soulevant des haltères sans difficulté, ne s’appelait-il pas, tout simplement, « CCCP » (URSS) ?

Cette culture me causa parfois des surprises. Un Russe rencontré dans un train, apprenant que j’étais Française, avait commencé par me demander pourquoi je ne livrais pas les « Mistral » (question traditionnelle en 2015), avant d’ajouter, convoquant tous ses souvenirs : « Je connais quelques mots de français. À la guerre comme à la guerre. »

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