Zelensky, un clown à prendre au sérieux

Pacifiste et fort du soutien des régions du sud-est, l’acteur de télévision Volodymyr Zelensky (entre 19 % et 24 % d’intentions de vote à moins de deux mois de la présidentielle du 31 mars prochain) pourrait représenter un concurrent sérieux pour les deux principaux candidats, le président sortant Petro Porochenko (15 %) et l’ancienne Première ministre Ioulia Timochenko (18 %). Le journaliste Konstantin Skorkine, du Carnegie Moscow Center, livre son analyse pour la revue Meduza – extraits.

Le rôle de président idéal, honnête et droit, que Volodymyr Zelensky incarne dans la série Le Serviteur du peuple, diffusée en Ukraine depuis novembre 2015, a probablement fait beaucoup pour ouvrir au comédien les portes de la politique – et le cœur des électeurs ukrainiens. Son émission satyrique quotidienne, « Quartier du soir », où il parodie depuis plus de dix ans tous les politiciens en vue, a en outre contribué à forger son image de bouffon du roi indépendant des divers cercles du pouvoir.

Toutefois, comment expliquer son impressionnante popularité et la montée en flèche de sa cote depuis l’été 2018 ?

Une première explication serait liée au contexte sociologique. La société ukrainienne, de plus en plus lasse des anciennes élites, se tourne vers les populistes et autres candidats « hors système ». Le phénomène n’est pas propre à l’Ukraine : ce ras-le-bol des « laissés-pour-compte » a propulsé l’excentrique Donald Trump à la présidence des États-Unis et a transformé, en Europe, des comiques professionnels en acteurs politiques incontournables. Le « Mouvement cinq étoiles », qui a obtenu un tiers des voix aux dernières législatives italiennes, a longtemps été mené par l’humoriste satyrique Beppe Grillo, tandis que la Slovénie s’est choisi pour Premier ministre l’ancien imitateur Marjan Sarec (qui a le même âge que Volodymyr Zelensky, 41 ans).

Si Volodymyr Zelensky dispose de moyens suffisants pour financer seul sa campagne, les contrats qui le lient à la chaîne du milliardaire Igor Kolomoïski le rendent vulnérable.

Une seconde hypothèse consisterait à dire que le « phénomène Zelensky » est un subterfuge, un pur « coup de com’ » politique. L’homme ne serait qu’une marionnette, manipulée, en coulisse, par l’un des hommes forts du pays, le milliardaire Igor Kolomoïski, qui chercherait ainsi à perturber le déroulement de la campagne électorale et à mettre des bâtons dans les roues des deux favoris.

Igor Kolomoïski. Crédit : Akcenty

La vérité se trouve probablement quelque part entre ces deux interprétations. La révolution de 2014 ayant échoué à faire émerger de nouveaux visages, la grogne populaire accumulée contre l’élite post-Maïdan et ses dirigeants corrompus trouve effectivement un exutoire dans le soutien à cet homme sans passé politique, ce candidat « contre tous ».

L’histoire de la démocratie ukrainienne abonde en exemples de ce type. Kiev est longtemps restée aux mains du banquier Leonid Tchernovetsky, qui, mêlant attitudes de prédicateur protestant et clowneries grotesques, a été plusieurs fois réélu à la mairie malgré d’innombrables « casseroles ». Le député radical Oleh Lyachko, ouvertement démagogue et opportuniste, siège tranquillement au parlement ukrainien.

Dans le même temps, Igor Kolomoïski, en vieux briscard de la politique ukrainienne, ne peut que se réjouir de l’ascension de cette nouvelle star, issue d’une télévision qu’il contrôle. Un Zelensky caracolant en tête des sondages permet de saper les positions de Petro Porochenko et de rendre Ioulia Timochenko plus conciliante. La popularité de ce candidat apparemment sorti de nulle part crée assez d’incertitude dans la campagne qui débute pour que les favoris s’affolent – et commettent des erreurs.

On ne saurait nier la malice de Kolomoïski : en remplaçant les traditionnels vœux présidentiels du Nouvel An, le 31 décembre dernier, sur sa chaîne « 1+1 », par un sketch de Zelensky, il adresse à Petro Porochenko un signal clair et d’une ironie cinglante. Ce dernier n’avait en effet pas agi autrement, le 31 décembre 2004, en diffusant sur la cinquième chaîne, dont il était le propriétaire, les vœux de « son » candidat, Viktor Iouchtchenko, plutôt que ceux du président d’alors, Leonid Koutchma.

Les intentions de vote, aujourd’hui favorables à Zelensky, se transformeront-elles en bulletins le 31 mars prochain ?

Si Volodymyr Zelensky dispose de moyens suffisants pour financer seul sa campagne, les contrats qui le lient à la chaîne de Kolomoïski le rendent vulnérable. L’humoriste n’est certainement pas la marionnette soumise à un Kolomoïski « faiseur de présidents » que caricaturent ses adversaires, mais l’oligarque serait en mesure de contrecarrer sérieusement les plans du nouveau candidat, si celui-ci décidait d’affirmer son indépendance.

Sur le plateau de « Quartier du soir », Zelensky a parfois représenté Kolomoïski en calculateur avisé et cynique, se plaisant à rappeler aux politiciens leur position fragile, éphémère, entièrement dépendante de son seul bon vouloir. En se lançant dans la course électorale, l’humoriste serait bien inspiré de ne pas oublier qu’il se trouve, désormais, dans la même situation qu’eux…

Cap sur le sud-est

Les intentions de vote, aujourd’hui favorables à Zelensky, se transformeront-elles en bulletins le 31 mars prochain ? Les électeurs, charmés encore par l’homme de télévision, ne lui préféreront-ils pas, finalement, des politiciens expérimentés ? Tout dépendra en grande partie de la façon dont Zelensky mènera sa campagne. Pour l’heure, il ne compte ni électorat, ni programme, ni équipe. L’acteur s’est contenté d’annoncer que ses propositions seraient élaborées « sur la base des souhaits exprimés par la population », et que son équipe de campagne serait composée de « bénévoles ». Sur les réseaux sociaux, ses détracteurs l’imaginent déjà confiant les différents ministères à ses collègues imitateurs de « Quartier de soirée »

Outre le crédit dont l’acteur bénéficie actuellement – au moins dans les sondages –, Volodymyr Zelensky doit à son expérience scénique un sens de la répartie qui ne sera pas de trop face à des candidats rodés au débat et à l’invective. Interrogé à la mi-janvier par un journaliste sur ses liens financiers supposés avec la Russie, le néophyte a ainsi démenti les rumeurs avec un aplomb digne d’un « vieux de la vieille » de la politique.

Les émissions et séries de son studio, Kvartal 95, sont produites en russe et, jusqu’en 2014, ses revenus provenaient largement de l’exportation de ses programmes télévisés vers la Russie.

Le candidat utilise en outre largement les nouvelles technologies dans sa communication politique – du jamais vu en Ukraine. Il interagit avec les électeurs par le biais des réseaux sociaux, quand Porochenko et Timochenko s’appuient sur les traditionnels réseaux des partis. L’innovation portera-t-elle ses fruits ? Tout dépendra, d’une part, de la réaction des jeunes et des actifs (principaux utilisateurs des nouvelles technologies), et, d’autre part, de la capacité de l’acteur à être pris au sérieux : les Ukrainiens parviendront-ils à croire que – pour une fois ! – Volodymyr Zelensky ne plaisante pas ?

Volodymyr Zelensky évoque son éventuelle participation à l’élection présidentielle ukrainienne lors d’une émission du studio Kvartal 95 le 23 décembre à Zaporijia dans l’est de l’Ukraine. Crédit : reporter-ua

Depuis que ce candidat hors norme est officiellement entré en campagne, il s’aventure peu à peu – prudemment – au-delà des limites d’un discours manichéen somme toute attendu de la part d’un « candidat du changement ». Il tente notamment de se positionner en tant que représentant du sud-est russophone.

Sa biographie joue en sa faveur : lui-même est originaire de la ville industrielle de Krivoï Rog (Kryvy Rih), dans la région russophone de Dniepropetrovsk ; les émissions et séries de son studio, Kvartal 95, sont produites en russe ; et, jusqu’en 2014, ses revenus provenaient largement de l’exportation de ses programmes télévisés vers la Russie. La presse a d’ailleurs révélé qu’au début de sa campagne, l’humoriste avait encore des actifs dans l’industrie russe du cinéma, ce qui a indigné de nombreux Ukrainiens.

Zelensky est depuis longtemps la cible des nationalistes, qui l’accusent de contribuer à « l’occupation culturelle moscovite » et de caricaturer les Ukrainiens. Si, depuis 2014, l’humoriste soutient le nouveau gouvernement issu des manifestations de la place Maïdan, il dénonce avec force la rupture des liens culturels avec la Russie et les discriminations subies par les russophones. Dans une interview-fleuve accordée, en décembre, au journaliste ukrainien Dmitri Gordon, Volodymyr Zelensky, déjà candidat officieux, accordait une attention particulière au problème de la guerre dans le Donbass (est du pays). Il affirmait notamment être prêt à négocier directement avec la Russie, puis à organiser un référendum à l’issue de ces discussions. Une musique douce à l’oreille des habitants du sud-est, fatigués de la rhétorique guerrière du président Porochenko.

Le candidat insiste également sur la nécessité de « revoir les termes de la coopération » avec le FMI (qui a octroyé à Kiev un prêt de 3,9 milliards de dollars fin 2018) et son scepticisme à l’égard de l’intégration européenne (à propos de laquelle il a notamment déclaré : « Je n’ai pas l’habitude de m’imposer là où je n’ai pas été invité »). Ces propos lui attireront sans nul doute les foudres des Ukrainiens de l’ouest, mais ils le poussent tout droit dans les bras des russophones – ceux-ci le considèrent déjà comme « un des leurs ».

Le choix de Moscou

Les enquêtes régionales menées entre novembre et décembre 2018 par le cabinet Rating Group révèlent tout le potentiel de l’humoriste en tant que « candidat de l’Ukraine russophone ». Un second tour l’opposant à Timochenko réveillerait la fracture Est-Ouest qui divise le pays, et bien malin qui pourrait prédire l’issue du duel. De fait, tant Ioulia Timochenko que Petro Porochenko préféreraient sans conteste se retrouver, au second tour, face à un quelconque héritier du Parti des régions, afin de mobiliser leur électorat contre « la revanche des séparatistes » et le « grand-méchant despote russe ». Zelensky, avec son populisme diffus et son discours de paix, s’annonce un adversaire incomparablement plus dangereux.

Tout porte à croire que le Kremlin préférera, une fois de plus, soutenir un candidat certes peu populaire, mais qu’il juge «  loyal ».

Étrangement, le nouveau candidat dérange aussi Moscou. En chassant sur les terres du leader du bloc d’opposition, Iouri Boïko – soutenu par l’oligarque Viktor Medvedtchouk, proche de Vladimir Poutine et accusé de trahison par le Parquet ukrainien le 5 février 2019 –, il met à mal l’opposition simpliste « Sud-Est russophone contre junte antirusse » répandue par la propagande du Kremlin.

Iouri Boïko. Crédit : Platform.org

Le succès de l’humoriste dans le sud-est témoigne de la faillite des anciens du Parti des régions, soutenus par Medvedtchouk, qui se sont révélés incapables de proposer une alternative réelle et viable au parti de Porochenko. De fait, ils rallient déjà la campagne anti-Zelensky, qui exploite allègrement « la dépendance de ce comique vis-à-vis d’un intriguant des plus expérimentés [entendez : Kolomoïski] », pour parler comme le politologue Mikhaïl Pogrebinski.

Le pouvoir russe choisira probablement ceux de « son clan » contre Zelensky, malgré toutes les prises de position de ce dernier pour la défense de la langue russe en Ukraine et son aspiration à des relations apaisées entre Kiev et Moscou. Tout porte à croire en effet que le Kremlin préférera, une fois de plus, soutenir un candidat certes peu populaire, mais qu’il juge «  loyal » – ignorant ce qu’il en est de la réalité de la situation politique ukrainienne aujourd’hui.

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