Veuillez patienter

J’ai lu, à l’automne dernier, qu’un Russe était mort à Oufa pendant qu’il faisait la queue à un guichet du Centre d’État de gestion du trafic automobile. L’article ne précisait pas depuis combien de temps il attendait. Pourtant, tous ceux qui ont eu à attendre à un guichet en Russie comprendront pourquoi cette question a de l’importance. En revanche, la suite de l’histoire est stupéfiante : le décès une fois constaté par les employés, ceux-ci recouvrirent le corps d’un drap bleu et laissèrent là notre homme. Les personnes présentes restèrent debout en file à côté, et des enfants jouaient près du cadavre.

Bien que je n’aie encore jamais vu personne mourir en pareilles circonstances, les Russes m’ont toujours semblé avoir un rapport particulier à la file d’attente. La première fois que je pris le bus à Moscou, je me pressai naturellement à l’endroit où se trouverait la porte avant, sous les regards courroucés de ceux qui attendaient. Je constatai alors qu’ils s’étaient naturellement rangés en file indienne dès qu’il avait commencé à y avoir un peu de monde : ainsi, les premiers arrivés montaient, et si le bus était trop plein, ceux qui étaient arrivés plus tard attendaient le suivant. L’expérience m’apprit au fil du temps que, loin d’être une bizarrerie, cet ordre naturel était très répandu dans la ville.

Nombre de Russes eux-mêmes semblent rarement ennuyés de devoir attendre. En témoigne leur paisible résignation lorsqu’un bus tarde à venir, leur habitude de se donner rendez-vous dans une station de métro « entre neuf heures et neuf heures quarante » (ce qui semblait inconcevable à la Française ponctuelle que j’étais alors), ou encore ce fait bien connu survenu en 1990 : lors de l’ouverture du premier McDonald’s à Moscou, il se forma devant l’entrée une file de plusieurs kilomètres de long.

Certains guichetiers semblent d’ailleurs tout aussi peu gênés de vous faire attendre : un jour que j’avais patienté vingt minutes à la gare pour acheter un billet, j’appris au dernier moment que le guichet auquel je me trouvais ne prenait pas la carte bleue. Me voilà repartie pour une attente de trente minutes à celui d’à côté. Alors que c’était enfin mon tour, l’employée me mit devant le nez un petit écriteau « pause », et refusa catégoriquement de me dire si elle prenait ou non les cartes bancaires : la pause, c’est sacré. À son retour quinze minutes plus tard, elle m’annonça que non, elle ne les prenait pas, et m’envoya donc vers un troisième guichet.

Prise dans ce système, je finis moi-même par attendre avec facilité, sans plus compter mon temps et sans états d’âme particuliers ; le sommet de ma carrière d’apprentie Russe fut atteint un soir où j’attendis quatre heures sous la neige, par moins quinze degrés, dans l’espoir d’avoir une place pour voir le Lac des Cygnes au Bolchoï. Je dirais même que cette résignation patiente, dont l’apprentissage m’a rapprochée des Russes qui m’étonnaient tant, est une forme d’espérance qu’il est bon de cultiver : l’un des plus célèbres poèmes russes, écrit durant la Seconde Guerre mondiale, Жди меня и я вернусь [Attends-moi et je reviendrai], ne contient-il pas en seulement trente vers près de vingt occurrences du mot « attends » ?

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