Le poutinisme après Poutine

Le 11 février dernier, le quotidien Nezavissimaïa gazeta publiait un article signé Vladislav Sourkov, le conseiller du président Vladimir Poutine. Vingt-quatre heures plus tard, le texte, intitulé « L’État persistant de Poutine », avait été lu plus de cent mille fois sur le site du journal.

L’article de Vladislav Sourkov compte parmi les textes dont la signature donne tout son sens au contenu.

L’auteur est conseiller de Vladimir Poutine depuis 2013 et fait partie du cercle restreint des hauts fonctionnaires ayant un accès direct au président. Officiellement, il est responsable des relations entre la Russie et les républiques autoproclamées d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud (dont l’indépendance a été reconnue en 2008 par sept pays, dont la Russie) ; dans les faits, il s’occupe aussi du conflit dans le Donbass. Vladislav Sourkov représente ainsi les intérêts russes lors des négociations concernant le conflit armé de l’Est ukrainien : en 2016, les autorités allemandes lui avaient délivré un visa Schengen afin qu’il puisse se rendre à Berlin pour les négociations du Format Normandie (qui réunit des représentants allemands, français, russes et ukrainiens), bien qu’il figure sur la liste des personnes interdites d’entrée dans l’Union européenne en raison de sa proximité avec le Kremlin.

Dans les années 2000, Vladislav Sourkov a occupé plusieurs postes au cœur du pouvoir. Premier vice-directeur de l’administration présidentielle de 1999 à 2011, vice-Premier ministre de 2011 à 2013, il a été en charge de dossiers très variés : médias, organisations religieuses, justice, jeunesse, emploi. Il est à l’origine de la création de plusieurs mouvements de jeunesse pro-Kremlin comme « Nachi » (« Les Nôtres ») et la Jeune Garde de Russie unie, très actifs dans la seconde moitié des années 2000.

L’article publié par Nezavissimaïa gazeta se veut « une description du système poutinien de gouvernance, ainsi qu’une réflexion sur le poutinisme comme idéologie d’avenir ».

Dans les lointaines et « désastreuses » (dixit l’auteur) années 1990, Vladislav Sourkov (né Aslanbek Doudaïev, d’un père tchétchène et d’une mère russe en 1964) a travaillé au service des relations publiques de la banque Menatep, sous la direction de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Le futur patron du pétrolier Ioukos, emprisonné en 2003 pour escroquerie et fraude fiscale, avait engagé comme garde du corps le jeune homme rencontré en 1987, en pleine perestroïka. Celui-ci avait servi dans les services spéciaux du renseignement militaire (GRU).

De la « démocratie souveraine » à l’ « État persistant »

Vladislav Sourkov est considéré comme un des idéologues du régime politique actuel. On lui doit, par exemple, le concept de « démocratie souveraine », qu’il définissait ainsi en 2006 devant les responsables du parti au pouvoir, Russie unie : « C’est l’expression politique d’une société ayant à sa tête une autorité, dont les organes et les décisions sont déterminés, constitués et dirigés exclusivement par la nation russe dans sa diversité et son intégralité, afin d’assurer à tous les citoyens, groupes sociaux et peuples qui la composent, bien-être matériel, liberté et justice. »

Vladislav Sourkov lors d’un conseil des ministres, en 2013. Crédit : Ukraina.ru

Cette notion de démocratie souveraine, qui contredit la conception occidentale de la démocratie, est problématique, comme l’ont souligné nombre d’analystes politiques depuis une dizaine d’années. En cause, notamment, l’articulation entre le pouvoir centralisé (en dépit du fédéralisme affirmé par la Constitution) et une population multiple (sur les plans géographique, ethnique, religieux…), dont il est censé traduire la volonté politique. En outre, le processus électoral apparaît, dans la conception de Vladislav Sourkov, non comme l’expression concurrentielle des intérêts particuliers composant le corps politique, mais comme le signe de l’unité entre le pouvoir et le peuple.

L’article publié par Nezavissimaïa gazeta, qui se veut « une description du système poutinien de gouvernance et une réflexion sur le poutinisme comme idéologie d’avenir », n’est donc pas la première tentative de Vladislav Sourkov de conceptualiser l’État russe et d’en esquisser les grandes tendances de développement.

Sourkov oppose à l’« État profond » (Deep Sate), centre présumé du pouvoir en Occident, le « peuple profond » russe, majorité silencieuse dont les aspirations sont perçues par le seul maître du Kremlin.

Le « théoricien » y affirme le rôle essentiel joué par l’appareil policier. « L’État Russie se maintient, c’est un État d’un nouveau type, jamais connu auparavant. […] Les aspects les plus brutaux de sa structure sont mis en avant, dépouillés de tout ornement inutile. La bureaucratie ne prend même plus le soin de dissimuler ses abus, comme s’il considérait que, de toute façon, tout le monde sait à quoi s’en tenir. La forte pression exercée dans le pays, nécessaire au maintien de l’ordre sur un territoire immense et hétérogène, et la présence permanente du pays au cœur du grand jeu géopolitique donnent à la police et à l’armée une place de choix dans l’organisation du pouvoir. » Il ressort, en outre, du texte de Vladislav Sourkov que les valeurs occidentales « progressistes » sont incompatibles avec la culture et avec le caractère national supposé du peuple russe.

« État profond » versus « peuple profond »

Dans l’État décrit par le conseiller du président Poutine, le chef du pays entretient des relations directes avec la nation. Les intermédiaires institutionnels habituels – administrations locales, parlement, médias – perdent en grande partie leur utilité. Et le chef de l’État puise sa légitimité dans sa cote de popularité (Vladislav Sourkov se garde de mentionner la forte baisse de Vladimir Poutine dans les sondages – jusqu’à vingt points de moins selon certains instituts – depuis que la hausse de l’âge de départ à la retraite a été annoncée l’été dernier).

« La qualité principale de l’État poutinien – qui en fait un phénomène unique – est sa capacité à écouter et à comprendre le peuple, à le sonder en profondeur et à agir en conséquence. Il est en accord avec lui, il l’accompagne et ne peut donc être atteint par les forces destructrices portées par la conjoncture historique. D’où son efficacité et sa pérennité », affirme l’ancien vice-Premier ministre.

Vladimir Poutine rencontre une habitante de Khahassie touchée par les graves incendies ayant ravagé la région. 21 avril 2015. Crédit : Kremlin

Aux États-Unis, « sous une enveloppe institutionnelle ostensiblement démocratique », se cacherait, selon l’auteur, « l’organisation austère et absolument anti-démocratique, détentrice du pouvoir réel », que constituent les services secrets. Vladislav Sourkov oppose à cet « État profond » (Deep State) le « peuple profond » russe, majorité silencieuse dont les aspirations sont perçues par le seul maître du Kremlin. En ce sens, les institutions démocratiques établies par la Constitution, importées de l’étranger en 1993 (inspirées notamment par la Constitution française de 1958), semblent dépourvues de contenu. Le conseiller les compare à « un vêtement d’apparat » qu’on porte afin que « la culture politique [propre à la Russie] ne saute pas aux yeux, qu’elle n’irrite ni n’effraie » les autres pays.

Ces derniers (les démocraties occidentales, pour être précis) sont décrits dans des termes tout sauf élogieux. « La méfiance et la jalousie, qui sont les principaux moteurs sociaux de la démocratie, mènent inexorablement à l’absolutisation de la critique et à une fébrilité généralisée. Les haters et autres trolls constituent une majorité braillarde qui s’est emparée de la position dominante, naguère occupée par l’honorable classe moyenne. Le nivellement s’effectue désormais par le bas, par l’équilibre dynamique de la bassesse, de l’envie et de la mesquinerie. Que quelqu’un fasse entendre une voix dissonante, et il est écrasé par la main invisible de l’État profond. »

Le système politique né sous Vladimir Poutine persistera, lui, au-delà de 2024 (la Constitution interdit d’effectuer trois mandats présidentiels consécutifs, Vladimir Poutine en est à son deuxième). « La machine politique poutinienne monte en puissance […]. Elle est loin d’avoir atteint le sommet de ses capacités : la Russie restera longtemps l’État de Poutine, de même que la France actuelle se définit comme la Cinquième République de De Gaulle », écrit Vladislav Sourkov.

Le monde a peur…

Le Kremlin a réagi à l’article dès le 12 février. Le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a qualifié le texte de « très consistant et profond », tout en soulignant qu’il reflétait avant tout « le point de vue » de son auteur. Le président l’a-t-il lu ? En tout cas, l’article figurait dans la revue de presse quotidienne préparée à son intention.

À l’étranger non plus, le texte n’est pas passé inaperçu. Michael McFaul, ancien ambassadeur des États-Unis en Russie, a déclaré sur Twitter : « Si la traduction [anglaise du texte] est correcte, il faut saluer la sincérité de [Vladislav] Sourkov. Néanmoins, les Russes et le reste du monde devraient mourir de peur en lisant ce qu’il y déclare. » Le diplomate pense sans doute à un passage dans lequel l’ancien vice-Premier ministre semble reconnaître – quoique avec une certaine ironie – l’ingérence russe dans les processus électoraux de différents pays occidentaux. « Des politiciens étrangers attribuent à la Russie des ingérences dans les élections et les référendums sur toute la planète. La réalité est bien plus grave. La Russie imprègne leur cerveau et ils ne savent plus quoi faire de leur conscience sous influence… », écrit-il dans Nezavissimaïa gazeta.

Vladislav Sourkov tenterait de se replacer dans l’espace public et de rappeler son existence au président et à son entourage.

À Londres, le directeur de l’institut russe du Collège royal, Sam Green, est plus prudent. « Avant de monter sur nos grands chevaux devant les déclarations d’un des cerveaux de Vladimir Poutine, accordons-nous un instant de réflexion. Peut-on vraiment croire que cet homme qui souligne régulièrement que la politique est un jeu de faux-semblants ait finalement décidé de tout révéler ? M. Sourkov se joue de nous. C’est tout. »

L’ancien ambassadeur américain Michael McFaul, devant le ministère russe des Affaires étrangères. Mai 2013. Crédit : Business Insider

Andreï Kolesnikov, spécialiste de la politique intérieure russe au centre Carnegie de Moscou, voit dans la publication de la Nezavissimaïa gazeta « une nouvelle campagne de communication » destinée à enrayer la baisse de popularité du pouvoir sur fond de difficultés économiques.

L’homme qui ne se laisse pas oublier

Il est vrai que la démarche du conseiller présidentiel n’a rien d’évident. Pourquoi un des apparatchiks les plus habiles de Russie, dont il est de notoriété publique qu’il ne prend aucune décision hâtive ou inconsidérée, a-t-il choisi de s’exprimer aussi ouvertement ? Et pourquoi en ce début d’année ? Cherche-t-il une nouvelle fois à plaire au président, afin d’affermir sa position dans le cercle proche ? Compte-t-il lancer le débat sur l’après-Poutine, cinq ans avant la fin du mandat présidentiel ?

En octobre 2018, le quotidien RBC révélait une prochaine réduction drastique des effectifs de la Direction de la collaboration socio-économique avec les pays de la CEI, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud (et, de manière toute officieuse, le Donbass), à la tête de laquelle se trouve Vladislav Sourkov. L’information n’a pas été confirmée officiellement, mais un décret présidentiel du 2 octobre 2018 a changé le nom de l’organisme, devenu la Direction de la collaboration transfrontalière. Une source au Kremlin, citée par le journal, y voit une légère « mise en retrait » du conseiller : la CEI lui échapperait désormais, il ne serait plus en charge que de l’Ukraine et des deux petites républiques caucasiennes autoproclamées. C’est la preuve, selon une autre source proche du dossier, interrogée par le Courrier de Russie, de la perte d’influence de l’ancien garde du corps de Mikhaïl Khodorkovski.

Dans ces conditions, Vladislav Sourkov tenterait de se replacer dans l’espace public et de rappeler sa présence au président et à son entourage. Au vu du large écho reçu par son article, son but semble au moins partiellement atteint.

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