Le clan Arachoukov au cœur de la lutte anti-corruption

Le 30 janvier dernier, le plus jeune sénateur de la Fédération de Russie, Raouf Arachoukov, était arrêté devant ses collègues. Accusé de meurtre, il se trouve au cœur d’un vaste scandale de corruption politico-financier.

Moscou, 30 janvier au matin. La séance du Conseil de la Fédération (la chambre haute du Parlement) s’ouvre à peine, quand sa présidente, Valentina Matvienko, annonce un huis-clos. Les écrans sur lesquels la presse suit habituellement les débats sont aussitôt éteints, conformément au règlement.

« Le procureur général de Russie, Iouri Tchaïka, et le président du Comité d’enquête, Alexandre Bastrykine, ont alors fait leur entrée dans la salle du Conseil, raconte un témoin, sous couvert d’anonymat. » M. Tchaïka lit aux sénateurs les chefs d’accusation pour lesquels est poursuivi M. Arachoukov, entre autres : assassinats commandités et appel à l’insurrection contre le pouvoir en Karatchaïévo-Tcherkessie, petite république du Caucase du Nord dont il est le représentant à Moscou. Les sénateurs votent ensuite à l’unanimité moins une abstention la levée de l’immunité parlementaire de leur collègue. « Arachoukov a alors tenté de s’enfuir, poursuit le témoin. Mais Matvienko, glaciale, lui a conseillé de regagner sa place et de n’opposer aucune résistance. Le sénateur a alors été arrêté et emmené. »

Arrestations en cascade

Préparée dans le plus grand secret, l’interpellation de Raouf Arachoukov est un cas extraordinaire. Selon la législation russe, l’arrestation d’un membre du Conseil de la Fédération ne peut se faire qu’à la demande du président du Comité d’enquête et avec l’accord du procureur général de Russie et de la présidente du Sénat. Dans toute l’histoire récente du pays (depuis 1991), un seul sénateur a été privé de son immunité parlementaire : le représentant de la région de Tcheliabinsk, Konstantin Tsybko, accusé de corruption en 2014. Il a ensuite été condamné à neuf ans de colonie pénitentiaire.

M. Arachoukov ne semble pas avoir cru immédiatement à la réalité de son arrestation. Le jour même, devant le juge, il est apparu souriant et a eu la facétie d’exiger la présence d’un interprète tcherkesse (comme le prévoit la loi pour les personnes ne maîtrisant pas le russe), alors qu’il n’avait pas paru connaître de difficultés, jusqu’alors, pour s’exprimer dans la langue de Pouchkine.

Le père de Raouf Arachoukov, Raoul, a été arrêté à Saint-Pétersbourg au même moment que son fils. Il est accusé d’avoir volé à Gazprom pour plus de 400 millions d’euros de gaz.

Le sénateur est accusé des meurtres, perpétrés en 2010, du vice-président du mouvement de jeunesse de Karatchaïévo-Tcherkessie « Adyge-Hasse », Aslan Joukov, et d’un conseiller du président de la république, Fral Chebzoukhov. Il aurait aussi exercé des pressions sur un témoin du premier meurtre, et fait partie d’une organisation criminelle. Enfin, selon le journal RBC, son implication dans deux autres assassinats commis en Karatchaïévo-Tcherkessie en 2003 et 2006 ferait aussi l’objet d’une enquête.

Raoul Arachoukov au tribunal de Moscou. Crédit : Agentstvo Gorodskix Novosteï

Le sénateur nie les faits qui lui sont reprochés. Les autorités ont rejeté la demande d’assignation à résidence soumise par son avocat et la caution de 134 000 euros : elles craignent que l’accusé ne tente de se réfugier aux Émirats arabes unis, où il disposerait d’un permis de séjour. La cour a fixé jusqu’au 30 mars la détention de M. Arachoukov à la prison de Lefortovo.

Le père de Raouf Arachoukov, Raoul, a été arrêté à Saint-Pétersbourg au même moment que son fils. Ce conseiller du directeur adjoint de Gazprom Mejregiongaz (la filiale de Gazprom chargée de la distribution régionale du gaz) est accusé d’avoir volé à la compagnie pour plus de 400 millions d’euros de gaz. Selon le dossier, il aurait gonflé les commandes d’entreprises locales afin de revendre les excédents au marché noir.

Les deux jours suivant la double interpellation des Arachoukov père et fils, plusieurs arrestations pour trafic de gaz ont été effectuées dans différentes régions du sud de la Russie. Elles concernent Rouslan Arachoukov, neveu de Raoul Arachoukov et directeur d’un bureau régional de Gazprom (Gazprom Gazoraspredelenie Astrakhan) ; Gouzer Khachoukaïev, ancien directeur de Gazprom Mejregiongaz Tcherkessk et de Gazprom Gazoraspredelenie Tcherkessk ; Igor Travinov, directeur général de Gazprom Mejregiongaz Stavropol ; Nikolaï Romanov, premier adjoint du directeur général de Gazprom Gazoraspredelenie Stavropol ; et Alan Kiatov, directeur d’Essentoukigorgaz.

Une carrière précoce

À trente-deux ans, le benjamin du Sénat russe, Raouf Arachoukov, a une longue expérience tant de la politique que du secteur gazier.

Entre 2002 et 2004, il travaille sous les ordres de son père à Gazprom Mejregiongaz, à Stavropol. À 18 ans, il est élu au conseil municipal de la ville. Quatre ans plus tard, il devient ministre du Travail et du Développement social de la république de Karatchaïévo-Tcherkessie. En 2010, il est élu au parlement régional et, en 2016, nommé représentant de la Karatchaïévo-Tcherkessie au Conseil de la Fédération. Il a alors trente ans.

« L’arrestation du sénateur s’inscrit dans la tendance actuelle du pouvoir à procéder à des opérations anti-corruption significatives au sein de l’élite politique »

Sa carrière politique ne l’empêche pas de s’occuper des affaires familiales. Il aide notamment sa femme Aïda à développer sa marque de vêtements islamiques, Araida, dessinés par les meilleurs couturiers émiratis. Selon la presse russe, la femme du sénateur prévoyait, en 2019, d’ouvrir une boutique dans une rue chic de Moscou, de créer une franchise et de se lancer à l’international.

Une victoire de la lutte anti-corruption ?

L’arrestation de Raouf Arachoukov a été largement couverte par la presse nationale. Les chaînes de télévision se sont notamment plu à montrer les luxueuses propriétés du sénateur, ses collections de sabres, ses voitures anciennes et le parc hôtelier appartenant à la famille.

Dans le sud du pays, toutefois, la nouvelle n’a pas surpris les rédactions. Dès 2010, les journaux locaux évoquaient, témoins à l’appui, l’enquête pour meurtre dont le jeune homme politique faisait l’objet. Le scandale, cantonné aux contreforts du Caucase, n’avait pas empêché M. Arachoukov d’être nommé au Sénat. Le ciel a finalement commencé à s’assombrir en 2018, après que le dossier a été transmis aux autorités fédérales. Et l’orage a éclaté au début de 2019.

Ce calendrier ne doit rien au hasard. « L’arrestation du sénateur s’inscrit dans la tendance actuelle du pouvoir à procéder à des opérations anti-corruption significatives au sein de l’élite politique », souligne Alexeï Malachenko, politologue spécialiste du Caucase du Nord. La campagne anti-corruption avait connu un de ses principaux faits d’armes il y a un an avec l’arrestation de plusieurs membres du gouvernement du Daghestan, considéré comme la région la plus corrompue du pays. « Pour Moscou, l’affaire Arachoukov est un nouveau signal envoyé à la Karatchaïévo-Tcherkessie et à toute la Russie », prévient M. Malachenko.

Palace Adijuh dans la république de Karatchaïevo-Tcherkessie, détenue par la famille Arachoukov. Crédit : Ufocar

Le politologue émet en outre l’hypothèse que les derniers développements de l’affaire de la dette colossale contractée par la Tchétchénie à l’égard de Gazprom ont permis une accélération de l’enquête. « L’annulation de la dette tchétchène, décidée le 18 janvier par le tribunal de Grozny [désavoué ensuite par les autorités fédérales], a contraint Moscou à se plonger dans le dossier. La corruption massive dans la distribution du gaz au niveau de la région est alors devenue manifeste », explique-t-il au Courrier de Russie.

L’affaire Arachoukov est pleine d’enseignements pour l’ensemble de la classe politique. Récemment, encore, un mandat parlementaire était considéré comme une protection en cas de « coup du sort » (l’ouverture d’une enquête pénale contre un proche, par exemple) et le couronnement d’une carrière (dans l’administration ou les affaires). La détermination des enquêteurs et la simplicité avec laquelle Raouf Arachoukov a été « cueilli » au Sénat réduisent largement l’attrait de l’immunité parlementaire. « Avant cette affaire, le délai existant entre le lancement de la procédure et la levée effective de l’immunité laissait une chance au suspect de fuir le pays. Ce n’est plus possible aujourd’hui », souligne le politologue, interrogé par RBC.

« Il est difficile de croire que la disparition de plusieurs centaines de millions d’euros de gaz se soit produite dans une parfaite discrétion. Toutefois, on ne connaîtra sans doute jamais les noms de ceux qui ont couvert les vols en haut lieu. »

L’arrestation du sénateur peut aussi être interprétée comme une opération tentée par le pouvoir afin de restaurer son autorité et son image auprès de la population. En effet, le premier sondage de l’année 2019, réalisé à la fin de janvier par le Centre panrusse d’étude de l’opinion publique (VtsIOM), plutôt proche du Kremlin, confirme la baisse de la cote de popularité de Vladimir Poutine, entamée l’été dernier sur fond de très impopulaire réforme des retraites. Aujourd’hui, seuls 33,4 % des Russes feraient confiance au président russe – un niveau jamais atteint depuis plus de dix ans. L’arrestation de M. Arachoukov, depuis longtemps dans le viseur des enquêteurs – selon des sources proches du dossier –, aurait été suspendue dans l’attente d’un signal « venu d’en-haut ».

Raoul Ararchoukov au 3e forum international du gaz de Saint-Pétersbourg en 2013 . Crédit : Tass

Cette interprétation de la chronologie ne fait toutefois pas l’unanimité. Dans un article publié par le centre Carnegie de Moscou, la politologue Tatiana Stanovaïa souligne la position relativement effacée de Vladimir Poutine dans cette affaire. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est ainsi contenté de préciser que le président était « informé » de l’arrestation de M. Arachoukov. « Il semblerait que les services de sécurité intérieure [le FSB] soient à l’initiative sur ce dossier. Sans doute ont-ils informé le président, mais il est probable qu’ils n’aient pas insisté sur les détails de l’affaire et sur le mode opératoire adopté pour l’arrestation », écrit la politologue.

Selon Tatiana Stanovaïa, les événements du 30 janvier n’auront aucun effet positif sur la cote de popularité des dirigeants russes. Au contraire : « Les opérations anti-corruption contre de hauts responsables politiques ou administratifs engendreront immanquablement des dommages collatéraux pour la réputation de tous les services de l’État. Le système est en train de se mettre lui-même à nu… », estime-t-elle.

Alexeï Malachenko tempère toutefois cette dernière affirmation. « Il est difficile de croire que la disparition de plusieurs centaines de millions d’euros de gaz se soit produite dans une parfaite discrétion. Il est évident que l’affaire est connue en haut lieu depuis longtemps. Toutefois, on ne dévoilera sans doute jamais les noms de ceux qui ont couvert les vols », déplore le spécialiste du Caucase du Nord.

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