Le cinéma fait sa politique

La polémique entourant le film Prazdnik (« la Fête »), interdit dans les salles en raison d’un traitement trop léger de la Seconde Guerre mondiale et sorti sur internet au début de l’année, témoigne de l’emprise exercée par les autorités russes sur le monde de l’art, selon le réalisateur Alexeï Krassovski.

LCDR : Vous attendiez-vous à une telle polémique autour de votre film ?

Alexeï Krassovski : Je me doutais qu’il provoquerait de l’indignation, et qu’il y aurait des interdictions. Mais de là à avoir de nouveaux ennuis tous les jours, à ce que des cosaques débarquent à la première, que mes téléphones soient mis sur écoute, que deux enquêtes criminelles soient ouvertes, l’une pour « extrémisme » et l’autre sur le financement du film… non, jamais je ne me serais douté d’une chose pareille.

LCDR : Des cosaques ont empêché la projection de votre film… ?

A. K. : Oui, à Saint-Pétersbourg, dans plusieurs salles qui avaient accepté de nous diffuser. Des cosaques sont arrivés et ont empêché la projection sans que la police intervienne. Ils sont restés là plusieurs heures à brailler, à exiger que le film soit interdit. Pendant le tournage, l’alarme incendie a été déclenchée au cours d’une séance de prise de son. On nous a aussi coupé le courant… et finalement, on a changé les serrures du local que nous avions loué, et on nous a jetés dehors. Bien entendu, nous n’avons pas pu récupérer notre matériel. C’est comme cela que le pouvoir lutte contre le cinéma indépendant.

« Quel que soit le sujet choisi, si un film va à l’encontre de la ligne du Parti, il sera interdit. »

LCDR : Votre film parle de la bassesse de certains privilégiés et prend pour exemple le train de vie de l’élite soviétique pendant le blocus de Leningrad (872 jours entre 1941 et 1944). Pourquoi avoir pris pour toile de fond cet événement historique sensible, alors que le sujet est, somme toute, universel ?

A. K. : N’allez pas croire que l’on interdit uniquement les films historiques : on ne peut pas non plus parler du présent. Certaines personnes n’aiment pas ceux qui n’entrent pas dans les cases du système. D’ailleurs, ce n’est pas la première de mes œuvres à être interdite. Mais ce n’est pas toujours aussi « spectaculaire ». La fois précédente, c’était pour la chaîne de télévision Zvezda [qui dépend indirectement du ministère de la Défense russe, ndlr], et personne n’y a prêté attention. Je réalisais pour eux une série télévisée, « Découverte », et deux épisodes ont été censurés. Le premier racontait l’histoire d’un homme enfoui sous des décombres après un attentat – un sujet jugé trop « sombre » par la chaîne  ; l’autre parlait d’un attaché militaire accusé de pédophilie. Mais la pédophilie – surtout chez les hauts fonctionnaires – reste un sujet tabou en Russie. Ce sont tous des saints, et il est strictement interdit d’en douter.

Alexeï Krassovski reçoit le prix du meilleur film à la cérémonie « Éléphant Blanc » à la maison du cinéma de Moscou, le 13 janvier 2017, pour Kollektor. Crédit : DW

Quel que soit le sujet choisi, si un film va à l’encontre de la « ligne du Parti », il sera interdit. Le thème n’est qu’un prétexte.

LCDR : Vous voulez dire que votre film n’a pas été interdit à cause du contexte historique dans lequel il se déroule, mais de son propos ?

A. K. : Il a été interdit parce qu’il parle des privilégiés au pouvoir.

LCDR : On vous a accusé de cynisme, d’avoir volontairement choisi un sujet douloureux pour faire parler de vous…

A. K. : J’ai lu cela aussi. Les gens qui le disent mentent ou n’ont rien compris. Quand nous avons levé des fonds pour notre film, nous avons récolté à peine 127 000 roubles (environ 1 700 euros). Si j’avais voulu, j’aurais pu demander l’aide de blogueurs influents ou de célébrités. Mais non. Notre campagne de financement participatif s’est arrêtée à ce montant-là, et nous sommes quand même parvenus à tourner. La polémique et l’exposition médiatique sont arrivées bien plus tard.

LCDR : Vous parlez de « ligne du Parti ». De quoi s’agit-il ?

A. K. : Il existe au ministère de la Culture un organe, la Société historique et militaire de Russie (RVIO), qui décide, à égalité avec les représentants du secteur, si un film peut ou non sortir avec le soutien de l’État [créée en 2012, cette organisation sociale subventionnée en partie par l’État et présidée par le ministre de la Culture, Vladimir Medinski, compte un représentant au conseil du Fonds cinématographique, l’organisme public chargé de soutenir financièrement le 7e art en Russie, ndlr]. C’est seulement après le verdict de la RVIO que le ministère prend une décision quant à la sortie du film.

Selon moi, c’est une violation grossière de la liberté d’expression : qu’est-ce que c’est que cet organisme sorti de nulle part, qui vous explique ce que vous avez le droit d’inventer ou non ? Il est évident que si j’avais soumis mon film au ministère de la Culture, il n’aurait eu aucune chance d’obtenir le moindre financement.

« Nous vivons dans une société militarisée. »

LCDR : Quels critères régissent l’attribution des financements et des visas d’exploitation ? Pourquoi, par exemple, Matilda (d’Alexeï Outchitel, qui raconte l’histoire d’amour entre le futur empereur Nicolas II et la ballerine Matilda Kchessinskaïa) a-t-il pu être diffusé (non sans difficultés, il est vrai) et pas la Mort de Staline (d’Armando Iannucci) ?

A. K. : Parce que la Mort de Staline se moque de l’ordre établi et ridiculise les gens qui se trouvent au pouvoir aujourd’hui. Or il est strictement interdit de se moquer des chefs du Parti, passés ou présents. En ce qui concerne le financement, personne ne peut répondre à cette question, car le système est volontairement très opaque. Personne ne sait qui touche quelle somme et pourquoi.

LCDR : Dans le milieu du cinéma, on dit que si un producteur veut obtenir un financement pour son film, il lui suffit d’en faire une œuvre patriotique sur la Seconde Guerre mondiale…

A. K. : Oui, c’est vrai. Ces films obtiennent sans problèmes autorisations et financements. Nous vivons dans une société militarisée, on nous fait croire que nous sommes entourés d’ennemis. La télévision et le cinéma sont réquisitionnés pour entretenir cette atmosphère. Même si vous construisez une salle de cinéma sur vos propres deniers, le pouvoir trouvera le moyen de vous faire comprendre ce que vous avez le droit de montrer ou non.

LCDR : De quelle manière ?

A. K. : Parfois très simplement, comme dans mon cas, avec des cosaques qui envahissent la salle. Les propriétaires de cinémas comprennent vite qu’ils n’ont pas intérêt à montrer tel film s’ils ne veulent pas avoir d’ennuis. Parfois, c’est moins agressif : il suffit de s’arranger avec les distributeurs pour que, si un établissement achète une œuvre indépendante, il ne puisse pas, ensuite, diffuser un film grand public plus rentable. La faillite menace alors.

Le ministre de la Culture Vladimir Medinski. Crédit : Esquire

On l’a vu cet hiver : tous les films américains ont été décalés pour laisser le champ libre au film russe T-34 [d’Alexeï Sidorov, qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, ndlr] lors des vacances de fin d’année. Les salles n’ont pas eu le choix. Il a été diffusé bien plus largement que Mary Poppins, par exemple, qui est pourtant un divertissement familial, mais qui a été complètement éjecté des circuits.

« Le ministère de la Culture a une approche très consumériste du cinéma. »

LCDR : Pourtant, parallèlement à ce cinéma « patriotique », il existe un cinéma indépendant, représenté par des réalisateurs récompensés et reconnus, comme Andreï Zviaguintsev ou Kirill Serebrennikov. Ce cinéma-là existe aussi. Où est la ligne de démarcation entre ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas faire ? Un film comme Léviathan (d’Andreï Zviaguintsev) est sorti dans les salles russes, il n’est pourtant pas tendre avec les autorités.

A. K. : Zviaguintsev est bardé de prix [il a par exemple reçu celui du scénario pour Léviathan, à Cannes, en 2014, ndlr], et quoi qu’il puisse dire ou filmer, le pouvoir est obligé de le laisser faire. De plus, ses producteurs ne demandent pas de financements publics, ils ont recours à des aides extérieures, ce qui oblige le pouvoir à le tolérer… sans pour autant l’approuver.

LCDR : Le ministre russe de la Culture, Vladimir Medinski, a déclaré que, quand l’État russe finançait un film, il avait le droit d’en dicter le contenu…

A. K. : C’est une approche très consumériste et c’est aussi un abus pur et simple. Que des gens dont les compétences et les diplômes sont une farce absolue se prétendent les représentants du peuple, de la majorité, et osent exiger quoi que ce soit des artistes… (Soupir). À en juger par le nombre de vues de mon film sur YouTube [plus d’un million en un mois, ndlr] et de personnes à l’avoir soutenu financièrement, la réalité est toute autre. Aucune majorité réelle ne soutient ces gens. Ils en ont inventé une pour justifier leur usurpation du pouvoir.

« Aujourd’hui, on ne peut plus bloquer complètement un film. »

LCDR : Quel avenir voyez-vous pour le cinéma russe ? Cette tendance au contrôle risque-t-elle de l’étouffer ?

A. K. : Le système actuel n’est pas aussi puissant que celui des années 1970-1980, où « le rideau de fer » permettait d’empêcher un réalisateur de sortir du pays et de montrer son film à l’étranger. Aujourd’hui, on peut diffuser son film sur internet, sur les plates-formes de partage ou sur les réseaux sociaux. Il n’est plus possible de bloquer complètement un film ou un réalisateur.

LCDR : D’ailleurs, votre film a finalement été diffusé sur internet, et vous avez mis en place un système pour récolter les dons des internautes. Est-ce que ce « circuit de distribution alternatif » a fonctionné ?

A. K. : Tout à fait ! Nous avons récolté autant d’argent que nous en avions dépensé pour faire le film.

Capture du film Léviathan d’Andreï Zviaguintsev, sorti en novembre 2014. Crédit : RollingStones

La mauvaise nouvelle, c’est que le gouvernement est en train de me « voler » un autre film, sur lequel j’avais travaillé avant Prazdnik et dans lequel, d’ailleurs, jouait Frédéric Beigbeder ! Il a été produit grâce à des financements publics, et les producteurs essaient de le modifier, d’en changer le titre, de m’effacer du générique… ils veulent couper tout lien entre l’œuvre et moi. C’était déjà arrivé en 2004 avec Kirill Serebrennikov, qui avait été retiré du générique de Raguine, inspiré de Chambre no 6 d’Anton Tchékhov. C’est leur façon de lutter contre les gens un peu trop dissidents.

LCDR : Vous vous définissez vous-même comme un opposant au pouvoir. Votre film est-il un acte politique ?

A. K. : (Silence) Il l’est devenu. Je n’avais pas prévu de faire de Prazdnik un acte politique, ce sont les autorités qui s’en sont chargées.

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