Biriouliovo, cinq ans après les émeutes

Situé au sud de Moscou, le quartier de Biriouliovo est l’un des plus défavorisés de la capitale. En octobre 2013, le quartier a été secoué par des émeutes xénophobes, retransmises sur toutes les chaînes de télévision. Cinq ans après, Nikita Aronov est revenu sur les lieux pour la revue en ligne Moskvich Mag. Extraits.

Le métro ne va pas à Biriouliovo. À partir de la station Oulitsa Akademika Ianguelia, située presque au terminus de la ligne grise, il faut encore marcher un kilomètre et demi jusqu’à la gare de Krasny Stroïtel, passer le pont et le guichet abandonné couverts de petites annonces – majoritairement des publicités pour des chaînes Telegram de revendeurs de drogue – et vous voici enfin arrivé.

D’abord la zone industrielle. À droite, d’anciens entrepôts de légumes couverts de bâches en plastique jaune et bleu ; à gauche, les fumées de la centrale électrique s’élèvent vers le ciel. L’endroit sert de dépôt (ou de rebut) pour les camionnettes des services communaux. Une annonce peinte à même la palissade propose une petite maison à vendre près de Krasnodar (dans le sud de la Russie) : les habitants du quartier ayant pratiquement délaissé la zone, celle-ci emploie majoritairement des « provinciaux ».

«  Seuls les immigrés acceptent les logements délabrés. Ils se mettent à plusieurs pour le loyer et emménagent ensemble. »

Les habitations commencent à partir de l’allée Vostriakovski, constituée d’une série de cours identiques, séparées les unes des autres par des immeubles de huit étages. C’est ici qu’Egor Chtcherbakov, un habitant du quartier âgé de vingt-cinq ans, a été tué par un ressortissant azerbaïdjanais en octobre 2013. Ce meurtre avait été le point de départ d’émeutes parfois violentes [plusieurs milliers de manifestants plus ou moins pacifiques étaient descendus dans les rues, scandant des slogans tels que « la Russie aux Russes » et demandant des comptes aux autorités locales pour la montée de l’insécurité dans le quartier, ndlr].

« Les événements de 2013 ? Quels événements de 2013 ? » feignent de s’interroger des jeunes du coin assis sous un porche, à deux pas des lieux de ce crime vieux de cinq ans. À Biriouliovo, il y a des choses qu’on n’aime pas se rappeler.

Après la bataille

Au-delà de l’allée Vostriakovski commence le boulevard Chkolny. Il y a cinq ans, des patrouilles d’auto-défense, majoritairement composées de Russes ethniques, y circulaient toutes les demi-heures, communiquant entre elles par talkie-walkie.

La situation était devenue intenable. Le décès d’Egor Chtcherbakov était au moins le quatrième conflit entre les populations locale et immigrée. Viols, pillages et agressions faisaient partie du quotidien. Pour cette raison, presque tous les habitants du quartier soutenaient les patrouilleurs. Même s’il leur arrivait aussi de blâmer les nationalistes de passage, qui profitaient du chaos ambiant pour saccager en douce une supérette ici ou là.

Mémorial en l’honneur d’Egor Chtcherbakov à Biriouliovo. Crédit : Postimes

« Les patrouilles ont disparu d’elles-mêmes au bout de six mois, faute d’organisation et de soutien financier, se souvient Andreï, ancien membre de ce genre de milice. Les immigrés originaires du Caucase ou de régions plus exotiques sont sans doute toujours aussi nombreux, mais leur comportement est devenu moins agressif. »

En 2013, des camionnettes GAZelle et des Lada Priora tunées à la caucasienne – avec leurs ressorts de suspension coupés – encombraient les trottoirs. Si l’on voit toujours quelques Priora « rabaissées » dans le quartier, l’impression de se trouver sur un parking de Makhatchkala [la capitale du Daghestan, ndlr] a en effet disparu.

« Rien n’a vraiment changé, déplore toutefois Iouri, un autre ancien patrouilleur. Pendant un mois, les immigrés avaient quasiment tous disparu. Puis, ils sont revenus. »

Tous ne sont pas de cet avis. « Après 2013, le nombre d’immigrés a diminué. Avant, ça faisait vraiment peur, mais plus aujourd’hui, raconte Nadejda. Ou alors je me suis habituée… En apprenant que je viens d’ici, les gens lèvent les yeux au ciel, catastrophés. Moi, ça ne me fait ni chaud ni froid. Après tout, j’ai toujours vécu ici. »

L’immobilier le moins cher de Moscou

Nadejda connaît bien la population de Biriouliovo : elle est agent immobilier, et les immigrés ont toujours représenté une grande part de ses locataires.

« Naturellement, tout le monde essaie de louer son appartement à des Russes. Mais seuls les immigrés acceptent les logements délabrés. Ils se mettent à plusieurs pour le loyer et emménagent ensemble, explique la jeune femme. Ici, la vie n’est pas très agréable. Surtout l’été, où il y a des beuveries en permanence et où les gens organisent des barbecues au bord de l’étang. »

L’un des appartements les moins chers de Moscou se trouve d’ailleurs ici. Le F1 s’est vendu à 4,5 millions de roubles [60 000 euros] pour une superficie de 38 m2. « Nous sommes à Biriouliovo : qui voudra payer davantage ? » interroge Svetlana, l’ancienne propriétaire du logement.

De temps à autre, pour frimer, les habitants appellent leur quartier « Beverly ».

À la fin des années 2000, aucun appartement ne se vendait à moins de cinq millions de roubles à l’intérieur de l’autoroute périphérique MKAD, qui sépare Moscou de sa région. Depuis, les prix ont chuté, principalement à Biriouliovo, dans sa partie est ou ouest. Les grands appartements y coûtent également moins cher que dans le reste de la ville. À l’automne dernier, selon l’agence immobilière Inkom-Nedvijimost, le F3 le moins cher de la capitale (6,1 millions de roubles) se trouvait à Biriouliovo-Ouest, et le F4 le moins cher (6,8 millions de roubles) à Biriouliovo-Est.

Biriouliovo. Crédit : Redsearch

Dans un commentaire pour Kommersant, Sergueï Chloma, analyste chez Inkom, met en garde contre la transformation du quartier en ghetto. « Depuis deux ans, la demande a en effet baissé de 10 % à Biriouliovo-Est, et de 32 % à Biriouliovo-Ouest. Et peu de Moscovites « extérieurs » cherchent à s’y installer », explique-t-il.

« L’écrasante majorité des gens qui visitent les appartements sont du coin ou ont des proches ici, explique Nadejda. Les autres sont des familles modestes qui préfèrent vivre séparément dans deux petits appartements à l’intérieur du MKAD plutôt qu’ensemble dans un grand trois-pièces hors de Moscou.

Avec une demande aussi faible, quoi d’étonnant à ce que rien ne se construise ? Le paysage immobilier est dominé par des bâtiments en béton gris, jaunes et bleuâtres datant des années 1970. Récemment, lors d’un sondage mené localement, à la question : « Que trouvez-vous de plus intéressant, beau et inhabituel à Biriouliovo ? », certains habitants ont répondu : « Les aires de jeux. » Ces dernières évoquent tantôt Big Ben, tantôt une pagode mongole, tantôt l’univers magique des contes russes… Ce sont les seules taches de couleurs vives dans la grisaille de Biriouliovo.

Un nom prophétique

« À la fin du XIXe siècle, il n’y avait personne ici, raconte Sergueï Tchoussov, historien spécialiste du district sud de Moscou. Seulement des forêts, des marécages, des friches et les champs du village de Pokrovskoïé. »

Tout change en 1900 avec la création de la ligne de chemin de fer Riazan-Oural. Une gare est construite, d’abord baptisée en l’honneur du village voisin, Zagorié. Mais ce nom existant déjà dans le réseau ferroviaire russe naissant, il est abandonné pour celui de Biriouliovo, un autre village, situé plus à l’ouest. En 1928, un bourg ouvrier se forme autour de la gare. La population y occupe des baraquements en bois et des wagons désaffectés. Des terrains à bâtir sont ensuite distribués aux ouvriers pour améliorer leurs conditions de vie. Dans les années 1930, un silo à grain est construit à l’est et une briqueterie à l’ouest. C’est le début de la fameuse zone industrielle. En 1940, un premier aqueduc apparaît à Biriouliovo et, en 1960, le bourg est rattaché à Moscou. L’urbanisation fait son œuvre : à la fin de la décennie, Biriouliovo prend l’apparence bétonnée qu’on lui connaît aujourd’hui, et se divise en deux quartiers : Est et Ouest.

Leurs habitants vivent d’ailleurs séparément. Ils ne se côtoient que dans les gares et sur les réseaux sociaux. Ces deux populations restent toutefois « unies » par leur toponyme commun : Biriouliovo, parfois Biriouli. De temps à autre, pour frimer, ils appellent leur quartier « Beverly ».

En attendant le bus… Crédit : Moskvichmag

Une étymologie fantaisiste rattache le nom du quartier au jeu de mikado (birioulki en russe). Selon une autre version le village de Biriouliovo devrait son nom aux Biriliovyïé, une famille noble dont les liens historiques avec la localité ne peuvent toutefois être prouvés. L’hypothèse la plus sérieuse est tatare. « Les mots ber et ioul signifient un et chemin. Un seul chemin traversait les forêts profondes que l’on trouvait ici », explique l’historienne Tatiana Klotchkova. [Jusqu’au XVe siècle, la Rus – l’ancêtre de la Russie – était sous domination tatare. L’influence mongole se retrouve encore aujourd’hui, notamment dans la toponymie, ndlr.]

Si cette version est véridique, le toponyme a quelque chose de prophétique : Biriouliovo ne possède qu’une route qui le relie au centre de Moscou. Il va sans dire qu’elle est embouteillée matin et soir.

Un « triangle vide »

Autre point commun entre Biriouliovo-Est et Biriouliovo-Ouest : la jeunesse s’en va. Nadejda, elle aussi, souhaite partir. Plusieurs membres des patrouilles populaires de 2013 ont déjà déménagé. Ici, les emplois sont rares, les établissements d’enseignement supérieur, inexistants, et les transports, peu performants.

«  Un jour, mon futur mari est venu chez moi et nous nous sommes longtemps creusé la tête pour trouver un endroit où nous promener. Nous sommes finalement restés à la maison. »

« Le métro n’arrivera jamais jusqu’ici, soupire la retraitée Anna Petrovna. C’est un mauvais endroit pour la jeunesse. Mais pour les personnes âgées, c’est plutôt pas mal, c’est vert. »

Olga a quitté Biriouliovo à onze ans, avec ses parents, pour s’installer dans le quartier de Krylatskoïé [dans l’ouest de Moscou]. Ces derniers voulaient que leur fille fréquente une bonne école. Récemment, elle a vendu à prix cassé l’appartement de Biriouliovo et définitivement fait ses adieux à son quartier natal. Elle ne le regrette absolument pas.

« Biriouliovo, c’est un triangle, une sorte d’île : où que tu ailles, au bout de vingt minutes, tu tombes soit sur la voie ferrée, soit sur le MKAD, soit sur la forêt, affirme-t-elle. Et à l’intérieur de ce triangle, il n’y a rien. Un jour, alors que notre appartement de Krylatskoïé était en travaux, je suis retournée à Biriouliovo pour quelques jours. Mon futur mari est venu chez moi et nous nous sommes longtemps creusé la tête pour trouver un endroit où nous promener. Nous sommes finalement restés à la maison. »

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