Maria Boutina, entre ombre et lumière

Accusée d’espionnage au profit de la Russie, Maria Boutina a été arrêtée aux États-Unis le 15 juillet dernier. L’affaire, évoquée dans les plus hautes sphères du pouvoir à Moscou, a pris un tour inattendu le 12 décembre dernier, lorsque la jeune femme, âgée de 30 ans, a reconnu, devant la justice, être « un agent du Kremlin » ayant pour mission d’instaurer des contacts informels avec des Américains influents. Jugement prévu le 12 février.

Au moment de son arrestation, Maria Boutina vivait depuis près de quatre ans sur le territoire américain, où elle était arrivée avec un visa étudiant. Elle y entretenait des contacts réguliers avec des membres de la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby pro-armes, et des membres du Parti républicain, qui lui valent aujourd’hui de se retrouver dans une cellule de prison à Alexandria, en Virginie.

Une double inculpation

En juillet dernier, la jeune femme se retrouve sous le coup d’une double inculpation. Le procureur du district de Columbia l’accuse de connivence avec un citoyen américain dont le nom est tenu secret par la justice américaine (ce « citoyen des États-Unis n° 1 », pour reprendre l’expression utilisée dans le dossier, serait Paul Erickson, un cadre du Parti républicain qui aurait entretenu une relation intime avec la jeune femme) au profit de la Russie. Maria Boutina encourt à ce titre une peine maximale de cinq ans de prison.

Maria Boutina. Crédits : Maria Boutina

Elle est aussi menacée de dix ans d’emprisonnement supplémentaires pour avoir « travaillé, depuis les États-Unis, sous la direction d’un haut fonctionnaire de l’État russe et de la Banque centrale de Russie, et tenté d’entrer en contact avec des personnalités américaines influentes afin d’orienter la politique de Washington en faveur des intérêts de la Fédération de Russie ». Des activités menées sans que les autorités locales en aient été informées (aux États-Unis, les personnes œuvrant en faveur d’un État étranger ont l’obligation de se faire enregistrer comme telles).

Si, aux États-Unis, la Russe de trente ans est considérée comme un agent étranger, en Russie, au contraire, on la présente comme une détenue politique.

Depuis l’arrestation de Maria Boutina jusqu’au mois de décembre, la défense de la jeune femme consistait à nier toute culpabilité. Pour son avocat, Robert Driscoll, elle s’est bornée à fréquenter des hommes politiques qui partageaient ses opinions, sans chercher d’aucune manière à les influencer. Mais, peu avant les fêtes de Noël, l’accusée se voit imposer par la cour un nouveau conseil juridique, un certain A. J. Kramer, qui la pousse à coopérer avec les enquêteurs.

Elle avoue alors avoir tenté de porter préjudice aux intérêts des États-Unis. Le second chef d’accusation (activité d’agent étranger non enregistré) est aussitôt levé. En définitive, la peine requise par l’accusation devrait n’être que de six mois de prison et 9 500 dollars d’amende. Selon toute vraisemblance, le 12 février prochain, le tribunal condamnera Maria Boutina à une peine qu’elle a déjà purgée, et elle sera alors immédiatement expulsée vers la Russie.

Des aveux sous influence ?

Dans cette affaire, Moscou et Washington ont adopté des positions diamétralement opposées. Si, outre-Atlantique, la Russe de 30 ans est considérée comme un agent étranger, en Russie, au contraire, on la présente comme une détenue politique.

Le 11 décembre, à Moscou, à la veille des aveux de Maria Boutina, Vladimir Poutine tempêtait devant le Conseil des droits de l’homme : « Notre malheureuse compatriote, [Maria] Boutina, est menacée d’une peine de quinze ans de prison. À quel titre ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je ne sais pas ce qu’ils [les Américains, ndlr] vont encore pouvoir inventer et ce qu’ils vont trouver pour l’accabler. » À l’annonce de l’arrestation de la jeune femme, cet été, le maître du Kremlin se serait renseigné auprès des services secrets : « Personne ne sait rien d’elle », affirmait encore M. Poutine début décembre.

Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a aussi accusé la partie américaine de chercher à « briser la volonté de Maria Boutina afin de la pousser à avouer un crime qu’elle n’a de toute évidence pas commis ». La jeune femme serait notamment détenue dans une cellule non chauffée, où la température avoisinerait 0°C.

Il faut reconnaître que la soudaine décision prise par l’accusée de plaider coupable pose question. Pour la quasi-totalité de la presse russe, la jeune femme a subi des pressions. Le journal Gazeta.ru rappelle que « dans 97 % des affaires pénales, aux États-Unis, les accusés plaident coupable en échange d’un allègement de peine ».

La belle rousse, amatrice d’armes de guerre, a travaillé sous les ordres d’Alexandre Torchine, ancien premier adjoint du président du Conseil de la Fédération, devenu ensuite vice-gouverneur de la Banque centrale russe.

C’est, par exemple, le cas d’un autre ressortissant russe détenu aux États-Unis, Viktor Bout. Ce dernier, qui purge actuellement une peine d’incarcération de vingt-cinq ans pour trafic d’armes, s’est vu proposer de témoigner sur « la corruption du Kremlin ». En échange, les autorités américaines lui garantissaient, ainsi qu’à sa famille, protection et titre de résidence aux États-Unis. Une proposition qu’il a fermement refusée. Aujourd’hui Viktor Bout invite l’opinion publique russe à ne pas accabler Maria Boutina : pour lui, les enquêteurs américains déploient plus d’efforts à faire pression sur les suspects pour leur arracher des aveux qu’à pousser leurs investigations et à réunir des preuves.

Des accusations démenties, sans surprise, le 12 décembre, par la principale intéressée devant le tribunal. À la question de la juge Tanya Chutkan : « Reconnaissez-vous librement votre culpabilité sans y être forcée et en pleine connaissance des conséquences que cela implique ? », Maria Boutina répond : « Oui ». Et l’échange de se conclure ainsi : « Reconnaissez-vous votre culpabilité, non parce qu’on vous a promis quelque chose, mais parce que vous êtes coupable ? – Oui, je suis coupable. »

Force est de constater, néanmoins, que les aveux de l’accusée Boutina facilitent grandement la tâche du Parquet et du Bureau fédéral d’investigation (FBI). Pour la partie américaine, la preuve est désormais établie que l’étudiante militante, originaire de la lointaine Barnaoul (dans l’Altaï), obéissait aux ordres du Kremlin et du Service du renseignement extérieur (SVR).

Il est vrai que la belle rousse, amatrice d’armes de guerre, a travaillé sous les ordres d’Alexandre Torchine, ancien premier adjoint du président du Conseil de la Fédération (2012-2015), devenu ensuite vice-gouverneur de la Banque centrale russe. À ce propos, peu après l’arrestation de Maria Boutina, M. Torchine est tombé malade et n’est pas réapparu à son bureau jusqu’à l’automne. Il a quitté ses fonctions à la Banque centrale le 30 novembre.

Maria Boutina et Alexandre Torchine. Crédits : Maria Boutina

La main de la mafia

Dans ses aveux, Maria Boutina déclare avoir rédigé, en 2015, un rapport intitulé : « Bilan diplomatique », dans lequel elle qualifie d’« inefficaces » les relations officielles entretenues par Moscou avec les responsables politiques américains. D’où sa proposition d’entrer elle-même en contact avec des personnalités influentes, notamment au sein du Parti républicain.

Selon la dernière déposition de la jeune femme, le républicain Paul Erickson serait intervenu en tant que conseiller : il l’aurait aidée à identifier les hommes politiques susceptibles de l’intéresser. Maria Boutina aurait ensuite envoyé son rapport à Alexandre Torchine, accompagné d’une demande de 125 000 dollars, une somme destinée à financer sa participation à des conférences et à organiser des rencontres avec les personnes « sélectionnées ». Le haut fonctionnaire lui aurait assuré que sa demande serait satisfaite « au moins en partie ».

L’intérêt des enquêteurs américains a également été retenu par l’activité de Maria Boutina dans les années 2016-2017, c’est-à-dire pendant la campagne présidentielle et la première année du mandat de Donald Trump. Outre l’organisation de rendez-vous, la jeune femme rédigeait, à l’attention d’Alexandre Torchine, des notes sur le paysage politique américain à la veille de l’élection de 2016. Le haut fonctionnaire lui indiquait aussi les personnes qu’il souhaitait la voir contacter, de même que les hommes d’affaires russes désireux de participer à certains événements. La présence d’une délégation russe au petit-déjeuner de prière nationale donné par Donald Trump à Washington en février 2017, doit ainsi beaucoup aux efforts de Maria Boutina. Alexandre Torchine sera lui-même invité l’année suivante.

Aux États-Unis, le moindre fonctionnaire russe est désormais suspect. À l’inverse, les ONG américaines ont été priées de quitter la Russie.

Dans ses dépositions, la jeune Russe indique que, autant qu’elle sache, M. Torchine agissait avec l’assentiment du ministère des Affaires étrangères et celui de la direction de la Banque centrale. En outre, le nom de Vladimir Poutine apparaît au moins sept fois dans la correspondance entre le haut fonctionnaire et sa protégée.

L’affaire Boutina a permis, par ailleurs, au Parquet américain de découvrir une autre facette du dirigeant de la Banque centrale russe. M. Torchine figurerait ainsi en bonne place dans l’enquête lancée par Madrid ‒ qui a duré plus de dix ans ‒ sur les activités de la mafia russe en Espagne. L’ancien sénateur serait, ni plus ni moins, suspecté d’être le « trésorier de la mafia » dans ce pays.

Une question se pose : cet homme si influent défend-il les intérêts du Kremlin, des services secrets ou de la mafia ? Et quels rôles comptait-il faire jouer aux personnes contactées par son « agent » ?

Tensions diplomatiques

De manière générale, l’affaire Boutina témoigne de l’état exécrable des relations entre Moscou et Washington. Officiellement, elle n’a aucun rapport avec l’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller sur une éventuelle ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016. Toutefois, la jeune femme pourrait bientôt devenir la première Russe condamnée outre-Atlantique pour avoir tenté d’influencer la politique américaine en période préélectorale. L’ombre de Moscou sur ce scrutin est un sujet quasi quotidien dans la presse américaine. En décembre dernier, The Washington Post se faisait ainsi l’écho du rapport, présenté au Sénat, « sur la campagne de désinformation menée par la Russie afin de soutenir Donald Trump et de le porter au pouvoir ». Le document se fondait notamment sur l’analyse de millions de publications destinées à influencer les internautes américains. La réponse de Moscou à ces allégations est simple : les États-Unis font la même chose. Il ne se passe pas un jour sans que la presse et la télévision russes n’accusent Washington d’ingérence en Ukraine et dans d’autres pays de l’ex-espace soviétique afin d’y entretenir un fort sentiment antirusse.

Outre-Atlantique, le moindre fonctionnaire russe est désormais suspect. À l’inverse, les ONG américaines ont été priées de quitter la Russie, et leurs homologues russes n’ont plus accès (ou de manière très restreinte) aux financements étrangers. La plupart des cérémonies prévues à l’ambassade de Russie à Washington ont été annulées. Le bâtiment, sis avenue du Wisconsin, à deux pas de la place Boris-Nemtsov (récemment rebaptisée en l’honneur de l’opposant russe assassiné en 2015), a aujourd’hui des airs de forteresse assiégée. À Moscou, la Spaso House, résidence de l’ambassadeur américain, est désertée par les fonctionnaires russes et par les représentants de la société civile.

Enfin, le vendredi 28 décembre, la police russe a arrêté Paul Whelan, un ancien soldat de l’armée américaine. Soupçonné d’espionnage, l’homme encourt jusqu’à vingt ans de prison.

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