La Centrafrique, tête de pont russe sur le continent noir

Sous l’impulsion du président Vladimir Poutine, la Russie fait son retour en Afrique. Pour tenter d’y concurrencer les États-Unis, l’Europe (en particulier la France) et la Chine, et d’ouvrir ses entreprises, touchées par les sanctions occidentales, à de nouveaux marchés, Moscou mise sur la carte militaire.

Le 30 juillet 2018, les corps d’Orkhan Djemal (reporter), d’Alexandre Rastorgouïev (documentariste) et de Kirill Radtchenko (cameraman) sont découverts dans une voiture, à 180 kilomètres au nord de Bangui, capitale de la Centrafrique. Pour les autorités locales et russes, ils sont tombés dans une embuscade. Mais selon une enquête du centre d’investigation Dossier (financé par l’ancien magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, aujourd’hui en exil et principal opposant de Vladimir Poutine) publiée le 11 janvier dernier dans Novaïa gazeta, il s’agirait plutôt d’un assassinat visant à empêcher les trois journalistes de révéler la présence et les activités présumées de mercenaires russes dans le pays.

Sous l’œil des gendarmes

Quelques jours plus tard, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, déclare, citant le chauffeur des journalistes, que la voiture a été arrêtée à la sortie de la petite ville de Sibut : une patrouille aurait cherché à dissuader les journalistes de poursuivre leur route, arguant de la dangerosité de la région. Mais les trois hommes, envoyés en Centrafrique par le Centre d’investigation TsUR (également financé par Mikhaïl Khodorkovski, le TsUR a cessé ses activités à la fin du mois d’août 2018) pour recueillir des informations sur la société militaire privée russe Wagner, auraient décidé de passer outre la mise en garde. D’où la conclusion provisoire des autorités russes : ils seraient tombés dans une embuscade tendue par des bandits (la Centrafrique est un des pays les plus dangereux au monde, et ce genre d’incident n’est pas rare).

Toutefois, selon le centre Dossier, les relevés téléphoniques feraient état de quarante-sept communications entre le chauffeur du véhicule, seul rescapé de l’attaque, et le gendarme Emmanuel Kotofio, dont le portable se serait connecté à des antennes relais situées non loin des lieux du crime. En outre, la patrouille rencontrée par les Russes aurait, peu avant leur passage, aperçu un véhicule transportant plusieurs individus… dont Emmanuel Kotofio.

« Nous avons prouvé que les journalistes n’avaient pas été tués en résistant à leurs agresseurs, mais qu’ils avaient été assassinés de sang-froid, professionnellement, comme on se débarrasse de témoins gênants. »

Khodorkovski contre la Russie

L’enquête de Dossier donne aussitôt lieu à une violente passe d’armes entre les autorités russes et Mikhaïl Khodorkovski. Le Comité d’enquête de la Fédération de Russie, chargé de faire la lumière sur l’affaire, accuse le TsUR d’avoir envoyé les trois hommes dans une zone du monde particulièrement dangereuse, sans prévoir l’escorte nécessaire à leur sécurité. Il conteste aussi tout lien supposé entre le chauffeur et la gendarmerie locale : « De toute évidence, avec ce genre de publication, le Centre d’investigation tente de justifier les erreurs d’organisation qu’il a lui-même commises, il met en avant sa propre version et rejette la faute sur les autres », déclare la porte-parole du comité, Svetlana Petrenko.

La réaction de l’ancien patron de la compagnie pétrolière Ioukos ne se fait pas attendre. Pour lui, l’investigation menée par le centre Dossier réfute la « simple embuscade » évoquée dans la version du ministère des Affaires étrangères. « Nous [le centre Dossier] avons prouvé que les journalistes n’avaient pas été tués en résistant à des agresseurs, mais qu’ils avaient été assassinés de sang-froid, professionnellement, comme on se débarrasse de témoins gênants, écrit M. Khodorkovski, le 11 janvier, sur sa page Facebook. Nous avons prouvé que le chauffeur mis au service des victimes était un agent de la gendarmerie locale, et que le gendarme Emmanuel Kotofio était présent sur les lieux du crime ce jour-là… »

Mémorial à Moscou en l’honneur des trois journalistes russes tués en Centrafrique. Crédit : Izvestia

En outre, le centre Dossier affirme que rien ne permet d’attester l’existence d’un dénommé Martin, un fixeur chargé de simplifier le séjour des journalistes. L’homme leur aurait été recommandé par un certain Kirill Romanovski, de l’Agence fédérale d’information (FAN) – fondée par le célèbre et sulfureux homme d’affaires Evgueni Prigojine. Son numéro de téléphone, transmis aux trois journalistes, n’aurait été actif que trois jours, les 5, 7 et 10 juillet 2018. La ligne aurait d’ailleurs été ouverte sur présentation d’un faux passeport allemand. Toutefois, le représentant de la FAN maintient sa version. Interrogé à la mi-janvier par le portail d’information The Insider, il affirme que Martin existe bel et bien. Il conteste, d’ailleurs, tout lien avec la mort des journalistes.

M. Khodorkovski rappelle aussi que, selon l’enquête de Dossier, le gendarme Emmanuel Kotofio, en plus d’être en contact avec le chauffeur des victimes, aurait été en liaison permanente (une centaine de conversations en deux mois) avec Alexandre Sotov, un collaborateur d’Evgueni Prigojine, spécialisé dans le renseignement. M. Sotov aurait lui-même contacté à maintes reprises un autre « homme de Progojine », Valeri Zakharov, qui officie en tant que conseiller du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra. L’ancien magnat du pétrole accuse les hommes de Prigojine de graisser la patte des hauts responsables du pays afin qu’ils empêchent toute enquête sérieuse d’aboutir. « Je suis convaincu que les journalistes ont été tués à cause de ce qu’ils savaient sur le trafic d’armes et sur l’emploi de mercenaires russes », écrit-il sur Facebook.

Cuisinier, boucher…

Comme Vladimir Poutine, Evgueni Prigojine, 57 ans, est né à Saint-Pétersbourg. Il doit sa fortune, évaluée à un peu plus de 100 millions d’euros par le journal Delovoï Peterbourg en 2016, à ses activités dans différents secteurs – affaires, restauration (les réceptions qu’il organise pour le président russe lui valent le surnom de « cuisinier de Poutine »), médias.

Evgueni Prigojine. Crédit : Mikhail Metsel, Tass.

Mais le nom de Prigojine est également associé à des affaires criminelles ou douteuses. En 1981, ce dernier est condamné à douze ans de colonie pénitentiaire pour escroquerie et incitation de mineurs à la prostitution. Gracié en 1988, il sort de prison en 1990. Aujourd’hui, il est soupçonné d’être à l’origine de l’« usine à trolls » chargée de relayer la propagande du Kremlin sur les réseaux sociaux. Il financerait aussi la compagnie militaire privée Wagner. Dans les années 2014-2015, cette dernière aurait combattu dans le Donbass, aux côtés des séparatistes des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, puis aurait participé à la guerre en Syrie, notamment en formant les forces spéciales syriennes chargées de « faire la chasse à Daech » – un groupe réputé pour la cruauté de ses méthodes. Les nouvelles activités d’Evgueni Prigojine lui valent désormais, dans la presse, le surnom de « boucher ». Le milliardaire figure aussi, depuis 2017, sur la liste noire des personnes sanctionnées par le Trésor américain.

L’Afrique, un morceau de choix

L’Afrique aurait aujourd’hui supplanté la Syrie au premier rang des priorités de la compagnie Wagner. Les hommes de Prigojine seraient en Centrafrique depuis avril 2018. Selon les estimations, le nombre de Russes présents dans le pays varie entre 250 et 1 000, écrivait Reuters en octobre 2018. Le site russe Newsru l’évalue, quant à lui, à 1 000 ; ils seraient jusqu’à 5 000 sur l’ensemble du continent africain (principalement au Soudan, au Soudan du Sud et en Libye).

La ministre centrafricaine de la Défense, Marie-Noëlle Koyara, a exprimé sa gratitude envers la Russie, seul pays au monde à envoyer armes et instructeurs militaires à son pays, actuellement sous embargo de l’ONU.

En août 2018, Moscou et Bangui ont signé un accord intergouvernemental de partenariat militaire. Un centre d’entraînement militaire, dans lequel des instructeurs russes enseignent maniement des armes et méthodes de combat à des soldats centrafricains, a ainsi été créé près du palais de Berengo (l’ancienne résidence présidentielle de Bokassa, située près de la capitale). Environ 1 300 hommes ont déjà été formés. En outre, selon le journal Moskovski komsomolets du 21 janvier 2019, qui cite la correspondance électronique de deux hauts fonctionnaires russes proches du dossier, des responsables centrafricains (dont le procureur général et son adjoint) auraient été envoyés à Saint-Pétersbourg, en septembre 2018, pour suivre « des séminaires de formation auprès d’une compagnie privée ».

Centre d’entraînement militaire de Berengo, en Centrafrique. Crédit : Mirtesen

La Russie ne compte pas s’arrêter là. Au dire des autorités centrafricaines, une base militaire permanente pourrait voir le jour sur leur territoire. « Le sujet n’a pas été abordé en détail, mais cette possibilité n’est pas exclue », a déclaré à RIA Novosti, début janvier, la ministre de la Défense, Marie-Noëlle Koyara. Celle-ci a aussi exprimé sa gratitude envers la Russie, seul État à envoyer armes et instructeurs militaires à son pays, qui se trouve actuellement sous embargo de l’ONU (la France a toutefois obtenu une autorisation spéciale, en décembre dernier, pour la livraison d’un peu plus d’un millier de fusils d’assaut aux forces centrafricaines).

Toujours en août 2018, à Khartoum (Soudan), des pourparlers ont été organisés par la Russie entre les chefs rebelles centrafricains. Le site internet du ministère russe des Affaires étrangères a aussitôt communiqué sur la signature d’un engagement en faveur d’une paix durable dans le pays. La délégation de Moscou comptait dans ses rangs l’homme d’affaires Evgueni Prigojine.

Du côté des dictateurs

Khartoum est un terrain d’autant plus fertile pour les entreprises du « cuisinier de Poutine », que celles-ci s’occupent de vendre des armes, de former des soldats… ou d’extraire de l’or. En juin dernier, le portail russe The Bell révèle que la compagnie M-invest a commencé l’exploitation de mines soudanaises peu après la rencontre entre MM. Poutine et Béchir (le président du Soudan), organisée à Sotchi, à la fin de 2017. Précisons que le traiteur du sommet russo-soudanais n’était autre que l’entreprise Konkord-M de M. Prigojine.

Les mercenaires de la société Wagner seraient aussi très présents au Soudan. Selon le Times, ils seraient notamment chargés de disperser les manifestations de l’opposition qui agitent le pays depuis décembre 2018. Le 23 janvier 2019, à Moscou, le ministère des Affaires étrangères a reconnu la présence d’entreprises privées russes de maintien de l’ordre à Khartoum, tout en leur déniant toute mission officielle.

L’opposition soudanaise craint que le Kremlin n’évolue vers un soutien inconditionnel du régime autocratique d’Omar el-Béchir, au moment même où la dictature militaire, pour la première fois en 30 ans, doit faire face au mécontentement de la population. Selon les journalistes britanniques, le président soudanais, comme son homologue syrien Bachar el-Assad, préférera plonger son pays dans la guerre civile plutôt que de quitter le pouvoir et de se retrouver devant la Cour pénale internationale de La Haye, où il est poursuivi pour des crimes contre l’humanité perpétrés au Darfour au début des années 2000.

Le Times souligne que la présence de mercenaires au Soudan coïncide avec la volonté du Kremlin de développer contrats d’armement et relations économiques sur le continent africain. À l’heure actuelle, la Russie a investi quelque 620 millions de dollars dans différents secteurs : platine et charbon au Zimbabwe, bauxite en Guinée et nucléaire en Égypte.

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