Houellebecq / Sorokine : Médocs et cuisine

Au moment de la parution de Soumission, il y a exactement quatre ans, il n’était pas inintéressant de se pencher sur d’éventuels points de contact entre cette œuvre de Michel Houellebecq et le roman Telluria de Vladimir Sorokine, sorti en Russie quelque deux ans plus tôt*. A priori, la tâche semblait vaine, les deux écrivains différant par leur style, leur histoire, leurs personnalités… Ils ont néanmoins plusieurs traits essentiels en commun : une vision distanciée des évolutions du monde (un monde plus français pour Houellebecq, nettement plus large pour Sorokine) et une redoutable intuition. N’est-ce pas là la marque d’une « vraie » littérature de plus en plus rare ?

Aujourd’hui, Michel Houellebecq publie Sérotonine**. Deux ans auparavant, Vladimir Sorokine a publié (en russe) Manaraga***. La répétition de ce calendrier relève sans doute de la pure coïncidence. Mais pourquoi ne pas se poser, aujourd’hui, la même question que pour les précédentes parutions de ces deux écrivains majeurs ?

Deux errances

Deux héros, deux errances. L’un, Florent-Claude Labrouste, quarante-cinq ans, est un ingénieur-agronome en contrat avec le ministère français de l’Agriculture. Il fonctionne aux médocs, notamment au Captorix, un antidépresseur qui « libère » la sérotonine ‒ la molécule du bonheur. Mais, du jour au lendemain, Florent-Claude Labrouste abandonne tout ce qui fait sa vie et part – cas de figure assez fréquent dans les romans de Houellebecq. Commence alors une sorte de tour de France – de la France contemporaine.

L’autre héros, Gueza, trente-trois ans, est né à Budapest, d’un père juif de Biélorussie et d’une mère tatare polonaise, réfugiés en Hongrie. Nous sommes aux environs de 2050, après diverses révolutions islamiques et une guerre qui ont ravagé l’Europe. Errance, donc, dès la naissance, renforcée par l’activité professionnelle de Gueza : il est un cuisinier reconnu, tant et si bien qu’il ne travaille plus que sur demande, dans le monde entier. Un cuisinier un peu particulier, nous y reviendrons.

L’errance du héros de Houellebecq lui fait parcourir une France en pleine décrépitude, paumée, comme l’est Florent-Claude, lancé dans ce qui est pour lui une équipée de la dernière chance.

L’errance de Gueza lui est, outre les nécessités de sa profession, en quelque sorte consubstantielle : il est, deux générations plus tard, un pur enfant des déracinements et bouleversements que le monde – et en particulier l’Europe – connaît actuellement.

Deux temps

Le personnage de Houellebecq est entièrement tourné vers le passé : vers ce qu’il a raté dans sa vie, vers ce qui existait en France avant que ne s’impose mondialement l’idéologie du libre-échange total et du commerce über alles. Son errance le conduit en Normandie, soit dans une région naguère prospère, mais riche, aujourd’hui, de sa seule histoire. Une région de traditions qui semblent ne plus servir à rien. Une région d’agriculture et d’élevage – deux domaines français d’excellence en perdition. La critique française a amplement souligné l’aspect « prophétique » du dernier roman de Houellebecq, à travers les manifestations paysannes qu’il évoque : n’était-ce pas une préfiguration géniale des « Gilets jaunes » ? Pourquoi pas ?… Néanmoins, des manifestations d’agriculteurs désespérés ont eu lieu en France – notamment en Bretagne et en Normandie –, qui étaient plus « Bonnets rouges » que « Gilets jaunes ». Mais il faut reconnaître à Houellebecq, certes moins dans Sérotonine que dans Soumission, cette façon très particulière de saisir les atmosphères, de capter les « ondes » et d’en tirer très vite, bien avant les hommes politiques en tout cas, des conclusions aussi justes que déprimantes. Là encore, il s’agit d’un avantage essentiel de la littérature.

Le combat des agriculteurs de Sérotonine est perdu d’avance, comme est perdue d’avance la tentative du héros de recommencer sa vie. Les retrouvailles de Florent-Claude avec la femme qu’il a aimée et croit aimer encore, en signent l’échec définitif. Médocs et suicide paraissent les seules issues. Le passé est définitivement passé, le présent nauséeux, l’avenir impossible.

Michel Houellebecq. Crédit : FlavorWire

Le temps de Manaraga est le futur – un futur assez peu glorieux : l’Europe, exsangue, est partagée entre misère noire et richesse plus ou moins mafieuse (ou carrément cynique). Vladimir Sorokine poursuit des thèmes déjà abordés dans ses précédents romans : les nouvelles technologies envahissantes, une violence généralisée, des mutations qui ont donné naissance, entre autres, à des créatures zoomorphes, bref le « Nouveau Moyen Âge » (et le post-Nouveau Moyen Âge) annoncé par le philosophe Nicolas Berdiaev dans les années 1920****.

Plus concrètement, les hommes sont munis de puces électroniques qui leur permettent de tout connaître sans effort ; elles leur évitent de s’instruire (elles sont capables, n’importe quand, de vous sortir une notice de type Wikipédia sur n’importe quel sujet), de lire, de penser.

L’ère de l’écrit est révolue. Les livres papier ont disparu, faute de lecteurs. Mais il y a toujours des petits malins pour tirer parti de tout. Des gens ingénieux, formant la confrérie dite de la Cuisine, ont ainsi imaginé d’utiliser les éditions originales des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale pour s’enrichir. Ils misent, en l’occurrence, sur des esthètes ou, simplement, des snobs, prêts à payer des sommes folles pour « consommer » ces livres rares – les « consommer » au sens propre du terme ou presque. La Cuisine a donc créé des books’ n’ grill, dont les chefs – le héros, Gueza, en est un – préparent diverses spécialités de la gastronomie mondiale en utilisant ces éditions originales, appelées bûches dans leur jargon, comme combustible.

On peut, par exemple, déguster de l’esturgeon grillé à L’Idiot de Dostoïevski, ou une viande succulente, rôtie au feu de pages de Tolstoï, de Cervantès ou de Borges. Chaque book’ n’ griller a ses spécialités – pour Gueza, c’est la littérature russe. Pas n’importe laquelle : le héros se refuse à cuire à la littérature soviétique et postsoviétique, leur préférant généralement les grands, les « vrais » du XIXe siècle ou du début du XXe. « Il se trouve, déclare-t-il, que j’aime les auteurs classiques russes. Du coup, bien que je n’aie pas lu la moitié d’un seul de leurs romans, jamais je n’irai faire griller un steak aux bouquins d’un écrivain de second ordre, genre Gorki. »

Les activités des chefs membres de la Cuisine sont bien évidemment illicites, et ceux-ci sont en permanence menacés d’être arrêtés, jugés et condamnés. Qu’importe, l’enjeu en vaut financièrement la chandelle, et chaque performance réalisée par le héros libère, à défaut de sérotonine, une adrénaline tout à la fois épuisante et revigorante !

Vient le jour où les responsables de la Cuisine s’aperçoivent que des copies de l’édition originale du roman de Vladimir Nabokov Ada ou l’ardeur, belles à s’y tromper, inondent le marché. La Cuisine décide de réagir, avant qu’il ne soit trop tard et que son business ne soit définitivement compromis. Une enquête révèle bientôt qu’une machine, cachée dans une caverne du mont Manaraga, dans le Nord de l’Oural, réalise ces éditions. Gueza est chargé de l’anénantir…

Le monde de demain décrit par Vladimir Sorokine n’est pas, à l’instar de celui de Sérotonine, des plus réjouissants. L’auteur de Manaraga ne compte pas parmi les grands optimistes de notre temps. Il y a, toutefois, une différence non négligeable entre les deux romans et les deux écrivains. Vladimir Sorokine est un gourmand et un gourmet, ce qui transparaît dans la moindre page de son livre. Le plaisir – sous toutes ses formes – est un élément fondamental de son œuvre. L’humour, la satire aussi (deux caractéristiques qui ne sont d’ailleurs pas absentes, loin s’en faut, du dernier roman de Michel Houellebecq).

Vladimir Sorokine. Crédit : Viktoria Sorochinski

Un « auteur russe un peu oublié »

On retrouve, dans Manaraga, le Sorokine maître du grotesque, qui ‒ à la suite des Nicolas Gogol, Andreï Biely, Mikhaïl Boulgakov et tant d’autres écrivains « classiques » de la littérature russe ‒ accède, dans l’image déformée, tordue, offerte dans ses œuvres, à l’essence même de notre réalité.

« Depuis quelques semaines je m’étais remis à lire, enfin si l’on peut dire, ma curiosité de lecteur n’était pas très étendue, je lisais en fait uniquement Les Âmes mortes, de Gogol, et je ne lisais pas beaucoup, une ou deux pages par jour pas davantage […]. Cette lecture me procurait des plaisirs infinis, jamais peut-être je ne m’étais senti aussi proche d’un autre homme que de cet auteur russe un peu oublié…***** »

Cette citation, tirée de Sérotonine, a de quoi faire bondir non seulement un Sorokine, mais un nombre assez conséquent d’écrivains et de lecteurs, russes ou assimilés : Nicolas Gogol, un « auteur un peu oublié » ! Oublié par qui ? Par les Français, peut-être, qui ne l’ont jamais vraiment compris, lui préférant généralement des auteurs plus « simples » et plus « occidentalisés », tels que Tourgueniev.

Les Âmes mortes sont aussi une quête, à travers une Russie assez désespérante, au cours de laquelle le héros, soit dit en passant, fait montre d’un bel appétit et d’un goût enviable pour la bonne chère. Au cours de son errance, Florent-Claude ingurgite aussi quantité de liquides et de solides, mais cela ressemble plus à de la boulimie de dépressif. Le plaisir n’y est pas, ou alors il est bien caché.

C’est peut-être là la grande différence entre Vladimir Sorokine et Michel Houellebecq.

Le premier s’inscrit dans une tradition russe de la démesure, il ne connaît de limites ni spatiales ni temporelles, il prend à bras-le-corps le continent européen, affronte idéologies, politiques, critiques, pastiche avec un talent époustouflant les écrivains russes classiques ou contemporains, parfois pour en montrer, mine de rien, les travers, parfois pour le simple plaisir.

Le second, lui, avec tout son indéniable talent, demeure franco-français, comme si la France était seule dans l’univers, comme si elle restait à ce jour l’aune universelle. Le résultat est, pour le lecteur, une sensation d’étouffement – ce qui n’est pas une des moindres réussites de l’écrivain : on étouffe, en France, aujourd’hui. Et il est intéressant de noter que c’est par Gogol, écrivain russe par excellence, que son héros éprouve des « plaisirs infinis ».

* Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, Paris, 2015 ; Vladimir Sorokine, Telluria, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Actes Sud, Arles, 2017.

** Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, Paris, 2019.

*** Vladimir Sorokine, Manaraga, AST: Corpus, Moscou, 2017 ; version française à paraître, L’Inventaire/Nouveaux Angles, Paris/Moscou, 2019.

**** Nicolas Berdiaev, Le Nouveau Moyen Âge, traduction de Jean-Claude Marcadé et Sylviane Siger, L’Âge d’Homme, « Sophia », Lausanne, 1985.

***** Michel Houellebecq, Sérotonine, op. cit., p. 289.

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