Va au diable, Davos !

Les oligarques russes Viktor Vekselberg (président du conseil d’administration du groupe Renova), Oleg Deripaska (PDG des entreprises Rusal et En+ GroupRusal) et Andreï Kostine (directeur de la banque VTB), sous le coup des sanctions américaines, ont été priés par les organisateurs du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, de ne pas se rendre à la prochaine édition de l’événement, en janvier 2019. En réponse, le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a prévenu que, si cette décision était maintenue, l’ensemble des officiels et des grands patrons du pays pourraient, eux aussi, refuser d’y participer. Dans un édito pour Gazeta.ru, Mikhaïl Zakharov revient sur cette éventualité d’un boycott russe de Davos.

L’interdiction signifiée de facto à certains hommes d’affaires russes de participer au prochain forum de Davos pourrait provoquer un scandale encore plus retentissant, sur le plan symbolique, que le énième train de sanctions américaines. En pratique, les conséquences seraient comparables : désagréables, mais pas fatales. Toutefois, si la Russie, dans son histoire récente, ne compte plus les sanctions occidentales, elle n’a, en revanche, jamais manqué un seul Davos. Le boycott qui se profile a, lui, toutes les chances d’être total : si les hauts fonctionnaires et les présidents des grands conglomérats d’État ne vont pas à Davos, personne n’ira.

Davos en Russie est, en effet, un peu plus que Davos. Pour notre élite politique et économique, le forum fait office de grande parade annuelle des réalisations et des réussites du pays.

Davos est un peu à la Russie d’aujourd’hui ce que le parc des expositions VDNKh était à l’URSS. À ceci près que les banquiers et les vice-Premiers ministres ont remplacé les éleveuses de porcs et les bergers…

« Planète tellurique »

Durant de nombreuses années, Davos a été la « planète tellurique » des grands patrons russes. C’est là que se règle, en 1996, la question de savoir si Boris Eltsine sera ou ne sera pas le premier président de la Fédération ; si la Semibankirchtchina – les sept oligarques les plus puissants du pays pendant les années 1990 – en avait décidé autrement (en préférant Ziouganov, par exemple), toute l’histoire de notre pays en en eût peut-être été changée…

Même par la suite, en des époques moins troublées, Davos reste the place to be à l’étranger, pour les représentants du monde russe des affaires, les hauts fonctionnaires, conseillers en communication et autres journalistes. Ce n’est pas un hasard si la délégation russe de 2007 est dirigée par un Dmitri Medvedev qui deviendra bientôt président : certains observateurs parlent alors de smotriny [cérémonie traditionnelle russe au cours de laquelle les jeunes hommes célibataires et leurs parents passaient en revue les filles à marier] organisée pour le choix d’un successeur à Vladimir Poutine.

« La bravoure avec laquelle nos oligarques se jetaient dans la grande et heureuse famille des peuples, dans le Davos de la fin du siècle dernier, n’est plus. »

Longtemps, le simple fait de participer à Davos a constitué, en soi, une légitimation du capitalisme russe et du « destin particulier » de notre pays aux yeux de ses partenaires étrangers. Au même titre que le Forum économique de Saint-Pétersbourg, créé plus tard –, mais sans la balade en Europe à la clef ; et sans le coût faramineux de la participation au forum, les prix d’hôtel exorbitants, pour ne rien dire des soirées légendaires organisées par les grandes entreprises russes, où les filles étaient indécemment belles, et tout le reste – indécemment cher. C’était le bon temps : celui où nos champions de l’industrie et de la finance partaient à la conquête des marchés internationaux, négociaient leurs actions aux bourses de Londres ou de New York, achetaient des actifs à l’étranger et ne se distinguaient que très peu, extérieurement, de leurs collègues autrichiens, tchèques ou indiens. Joyeuse bande de nouveaux riches qui arrivaient le matin avec la gueule de bois pour écouter les grands leaders mondiaux leur raconter des banalités sur le fait qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade…

Mais ça, c’était avant.

Le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, participe à la session du Forum économique mondial du G20 au Centre des congrès de Davos, en Suisse. 24 janvier 2013. Crédits : RIAN
Le Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, participe à la session du Forum économique mondial du G20 au Centre des congrès de Davos, en Suisse. 24 janvier 2013. Crédits : RIAN

L’air du temps

L’annonce du Premier ministre Medvedev selon laquelle ni les officiels ni les représentants des grandes entreprises publiques n’iront à Davos l’année prochaine s’inscrit parfaitement dans l’air du temps, reflétant à merveille l’état d’esprit actuel de l’élite politique et économique russe. Et la faute en revient moins aux vastes problèmes géopolitiques que l’on connaît qu’à la stagnation durable dans laquelle s’est enlisée notre économie. La bravoure avec laquelle nos oligarques se jetaient dans la grande et heureuse famille des peuples, dans le Davos de la fin du siècle dernier, n’est plus.

Les oligarques n’ont pas tellement changé, les hauts fonctionnaires non plus – mais le bonheur s’en est allé. L’horizon est plus brumeux que jamais, et le cocktail Veuve Clicquot-Leningrad n’amuse plus personne.

Évidemment, la politique étrangère du Kremlin y est aussi pour quelque chose – que serions-nous sans elle ?… Lors de l’adoption des premières sanctions occidentales, on a pu croire, un temps, que rien ne changerait réellement pour les tycoons russes ; que les annonces politiques retentissantes étaient une chose, et que le gros business et ses sommes à dix chiffres en dollars ou en euros en étaient une autre.

Mais il apparaît que tel n’est pas le cas.

Il apparaît que l’argent russe est un peu de l’argent de seconde zone.

« Vous ne voulez pas dialoguer avec nous, vous vous en prenez arbitrairement à nos grands patrons ? Eh bien, discutez sans nous ! »

Il apparaît aussi qu’une décision de l’administration américaine (pas même du gouvernement suisse, ni, à la rigueur, des autorités européennes) concernant MM. Deripaska et Vekselberg [ainsi que M. Kostine – LCDR] – décision, au demeurant, moins politique, selon la plupart des analystes, que strictement protectionniste, en soutien aux fabricants d’aluminium américains – peut influer sur les organisateurs du Forum économique mondial de Davos, pourtant censé être, semblait-il, un espace de libre discussion.

C’est là un constat véritablement dur à avaler pour l’élite russe, qui s’aperçoit, au fond, que les règles du jeu qu’elle croyait être les mêmes pour tous – Russes y compris – sont en réalité parfaitement arbitraires, dictées précisément par l’Occident. Tout bien considéré, on nous explique clairement que toutes les grandes entreprises sont égales… mais que certaines sont plus égales que d’autres ; ce qui revient à cracher à la face non plus seulement de tel ou tel oligarque, mais, d’une certaine façon, de toute la Russie.

Ce n’est pas un hasard si le « vétéran » de Davos, Anatoli Tchoubaïs, a abondé dans le sens de Medvedev, déclarant : « La solidarité dont témoignent les organisateurs du forum envers une décision [américaine] qui bafoue les sacro-saints principes de la propriété et de la présomption d’innocence est une grave erreur. […] Pour cette raison, je soutiens la position fermement exprimée sur cette question par Dmitri Medvedev », a conclu le plus célèbre des managers publics russes.

Les oligarques russes Viktor Vekselberg, au second plan, et Andreï Kostine, au premier plan à gauche ont été priés par les organisateurs du Forum économique mondial de Davos, de ne pas se rendre à la prochaine édition de l’événement. Crédits : RIAN
Les oligarques russes Viktor Vekselberg, au second plan, et Andreï Kostine, au premier plan à gauche ont été priés par les organisateurs du Forum économique mondial de Davos, de ne pas se rendre à la prochaine édition de l’événement. Crédits : RIAN

Perdants-perdants

La décision du Premier ministre – à moins, bien sûr, que les organisateurs du forum ne fassent marche arrière – sera sans retour. Vous ne voulez pas dialoguer avec nous, vous vous en prenez arbitrairement à nos grands patrons ? Eh bien, discutez sans nous ! Et nos grands patrons s’y tiendront, sans aucun doute. Le forum en deviendra simplement un peu moins représentatif de l’état de l’économie mondiale, même si aucun des participants n’osera regretter publiquement l’absence des Russes – certains se contentant, peut-être, de hausser les épaules, perplexes. Une partie de nos sempiternels observateurs y verront, d’ailleurs, de la part de la Russie, « un nouveau pas vers l’isolement et une sortie hors du monde civilisé »…

Qu’ils aillent au diable, ces observateurs ! Cependant, il faut bien dire une chose.

« Le système économique mondial voit remise en question l’existence même d’espaces de dialogue authentiquement libres, indépendants de la politique. »

Personne ne sortira gagnant du boycott russe de Davos. En revanche, il y aura des perdants et, en premier lieu, les organisateurs eux-mêmes. Les Russes, en effet, apportaient au budget de l’événement une contribution solide, sinon la plus importante.

Au nombre des perdants, il faut ajouter tout le système économique mondial, qui voit remise en question l’existence même d’espaces de dialogue authentiquement libres, indépendants de la politique ; enfin, l’élite russe elle-même, qui se prive d’une possibilité de communiquer avec ses partenaires étrangers dans une ambiance informelle.

Seul point positif : nos capitaines d’industrie et nos hauts fonctionnaires économiseront l’argent qu’ils comptaient dépenser à Davos. Chaque structure dispose peut-être d’un budget modeste, mais le total est conséquent. La seule participation au forum (billet d’entrée uniquement, hors hébergement et autres frais) coûte environ 70 000 dollars, et pour assister aux conférences des dirigeants mondiaux, il faut compter plus de 300 000 dollars. Et si les Russes décidaient soudain de faire de tout cet argent un meilleur usage ?

Il y a quelques années, la Russie a de facto abandonné un projet de recherche sur la station Vostok, dans l’Antarctique, parce qu’avec la chute du rouble, le pays n’avait plus les moyens de louer l’avion – canadien, je crois – censé transporter sur place les scientifiques et leur équipement. Le programme a été relancé il y a un an, mais le problème n’est pas là. Le budget de la mission s’élevait alors à près d’un million de dollars, soit incomparablement moins que celui de la délégation russe à Davos.

Avec le montant de la participation au forum, on pourrait financer un vaste programme national d’aide aux enfants malades, par exemple, ou encore accorder de jolies primes à tous les employés des entreprises dont les patrons n’iront pas en Suisse en janvier. Cet argent, qui ne servira pas à financer de fructueux petits déjeuners d’affaires et autres joyeuses soirées, pourrait être employé à beaucoup d’autres choses utiles – et ce, en Russie même. Mais, pour l’heure, la situation a absolument tout, pour tout le monde, du tristement célèbre « perdant-perdant ».

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