Russie-Ukraine : Kiev tire le rideau de fer

Depuis la fin du mois de novembre, l’Ukraine ferme ses frontières aux ressortissants russes de sexe masculin âgés de 16 à 60 ans. La mesure a été prise par le président Petro Porochenko à la suite de l’arraisonnement de trois navires de guerre ukrainiens par les garde-côtes russes, survenu le 25 novembre.

Olga Ivanova (le nom a été changé à sa demande), 41 ans, est née en Ukraine, à Odessa. Elle habite en Russie depuis la fin de ses études. Son mari russe et ses deux enfants l’accompagnent fréquemment lorsqu’elle rentre voir sa famille. « Les problèmes ont commencé en 2014. Nous avions effectué toutes les démarches administratives nécessaires pour que mon mari puisse passer la frontière. C’est stressant et ça coûte de l’argent, mais cela nous permettait de voyager ensemble », explique la jeune femme.

La nouvelle loi change complètement la donne. « Nous étions censés aller chez mes parents pour le Nouvel An. Pour l’instant, nous attendons. Nous ne sommes pas sûrs de pouvoir partir. Je n’ose même pas y aller seule avec mes enfants : j’ai peur qu’on ne me laisse pas retourner en Russie », s’inquiète Olga.

Sofia Chouvalova, elle aussi, rentre chaque année en Ukraine pour les fêtes. Elle vit aujourd’hui près de Moscou avec son mari russe. « On veut empêcher mes enfants de voir leur grand-mère, se révolte-t-elle. Je n’ai pas de mots assez forts pour décrire ce que je ressens. C’est un vrai déchirement. Les Russes, les Ukrainiens, nous avons tous des proches dans les deux pays ! » Aujourd’hui, selon les données disponibles à Moscou et à Kiev, environ 2,4 millions d’Ukrainiens vivent en Russie, et 150 000 Russes en Ukraine.

Embarquement à l'aéroport de Kiev Boryspil. Crédits : Wikimedia
Embarquement à l’aéroport de Kiev Boryspil. Crédits : Wikimedia

La fermeture des frontières menace aussi les relations culturelles et professionnelles. Les groupes musicaux russes sont ainsi particulièrement populaires de l’autre côté de la frontière : quelques heures après l’incident survenu dans le détroit de Kertch, le 25 novembre, le groupe Zveri donnait à Kiev un concert à guichets fermés. Le maintien des manifestations culturelles prévues début 2019 est pour l’instant en suspens.

« Je devais partir pour Kiev, début décembre, afin de consulter les archives du KGB qui s’y trouvent. Le décret met un coup d’arrêt à mes recherches », déplore ainsi Dmitri Doubrovski, maître de conférence à la faculté de sciences sociales de la Haute École d’Économie (HSE) de Moscou.

Retour… à Minsk

Sur Twitter, le président ukrainien a justifié son décret par la nécessité d’empêcher la Russie de former, en Ukraine, des groupes de combat « constitués, en réalité, par des militaires russes déguisés en civils ». Selon le chef de l’État, il s’agit de ne pas laisser Moscou réitérer une opération comparable à celle lancée en Crimée, en février 2014, où des soldats sans insigne (les fameux « petits hommes verts ») avaient pris le contrôle de la péninsule. Leur appartenance à l’armée russe avait ensuite été reconnue par Vladimir Poutine dans une interview.

Pour l’heure, la fermeture soudaine des frontières touche surtout de simples voyageurs, pris au dépourvu par la nouvelle. Le 30 novembre, tous les citoyens Russes atterrissant à Kiev, hommes et femmes confondus, étaient refoulés. Même ceux qui ne résidaient pas en Russie étaient bloqués à la frontière, les autorités ukrainiennes leur refusant l’entrée dans le pays pour des raisons administratives (absence de certificat d’assurance, ou de relevé bancaire justifiant des fonds suffisants pour leur séjour).

Les personnes qui, dans les aéroports, se voient interdites d’entrée sur le territoire ukrainien sont refoulées vers le pays depuis lequel elles ont pris l’avion. Les vols directs entre la Russie et l’Ukraine étant suspendus depuis octobre 2015, les voyageurs indésirables sont le plus souvent renvoyés à Minsk, en Biélorussie, par où transitent la plupart des Russes et des Ukrainiens qui se déplacent entre Kiev et Moscou.

Gardes-frontière ukrainien au poste de contrôle de Melovoe, dans la région de Lougansk, qui borde le point de contrôle de Chertkovo dans la région de Rostov du côté russe. Crédits : TASS
Garde-frontière ukrainien au poste de contrôle de Melovoe, dans la région de Lougansk. Crédits : TASS

Selon EmigRussia, une ONG d’aide aux Russes vivant en Ukraine, les voyageurs optant pour le train ou la voiture seraient plus chanceux. L’organisation attribue cet apparent laxisme des gardes-frontières ukrainiens aux conditions « plus propices aux pots-de-vin » en rase campagne que dans les aéroports. Toutefois, les autorités de Kiev ont fait savoir que toute infraction à la nouvelle législation serait punie, pour les citoyens russes, d’une interdiction d’entrée sur le territoire d’une durée de trois ans.

Efficacité maximale

Depuis le 26 novembre, le nombre moyen de Russes pénétrant chaque jour sur le territoire ukrainien a chuté de 5 000 à 1 300. Le nombre de refoulements est quant à lui passé d’une dizaine à environ quatre-vingts par jour. Selon le directeur du Service ukrainien des gardes-frontières, Oleg Slobodian, entre le 26 octobre et le matin du 5 décembre, l’entrée en Ukraine a été refusée à 730 citoyens russes, le pic de refoulement aux frontières ayant été enregistré dans les deux jours qui ont suivi l’entrée en vigueur du décret présidentiel. Par ailleurs, le 1er décembre, le service d’immigration a précisé, sur son site internet, les cas permettant d’obtenir une dérogation : l’interdiction de territoire ne concerne pas les membres du corps diplomatique, ni les citoyens russes se déplaçant pour des raisons « humanitaires » (décès ou maladie grave d’un proche, études, etc.). Un justificatif est alors exigé afin de prouver le droit d’entrée en Ukraine.

Les médias russophones relatent toutefois de nombreux abus, notamment des cas de refoulement de citoyens russes – hommes et femmes – ayant leur résidence permanente en Ukraine. Installée à Kiev, la correspondante de la chaîne de télévision russe Dojd, Evguenia Zobnina, a, par exemple, été empêchée de rentrer chez elle au motif… qu’elle n’était pas en mesure de justifier le but de son séjour.

Des soldats de la Garde nationale ukrainienne fouillent une voiture au poste de contrôle situé près de la ville de Marioupol. 27 novembre 2018. Crédits : TASS

Officiellement, la situation devrait revenir à la normale après la levée de la loi martiale, le 26 décembre. Pourtant, Russes et Ukrainiens anticipent déjà une éventuelle prorogation du décret. « Les mesures temporaires sont souvent maintenues indéfiniment. Nous allons devoir nous organiser pour voir nos amis et nos familles dans des pays neutres. Merci à nos gouvernants de nous pousser à voyager », ironise sur Facebook le journaliste Ilia Jegoulev, dont la femme est ukrainienne.

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