Pas touche au Casse-noisette ! (et quelques autres pas de danse pour Noël)

En cette période de fêtes de fin d’année, la tradition, dans les théâtres russes, met à l’honneur le ballet Casse-noisette. Le Bolchoï s’apprête notamment à donner vingt-deux représentations d’affilée de cette œuvre de Piotr Tchaïkovski, contant l’histoire d’un prince transformé par un méchant sorcier en pince à briser les noix. Et ce n’est pas un record : le ballet a parfois été joué vingt-cinq fois de suite sur la scène moscovite historique !

Il y a deux ans, le directeur du ballet du Bolchoï, Makharbek Vaziev, en vient à se plaindre, estimant que le travail de création souffre de ces représentations « à la chaîne » – Casse-noisette est souvent joué deux fois par jour, matin et soir – et que la troupe est à bout. Mais il regrette bien vite son imprudence : les amateurs de ballet de la capitale sont furieux, comme si l’on voulait leur enlever ce qu’ils ont de plus cher… Casse-noisette, c’est le spectacle sacro-saint du Nouvel An ; les places s’arrachent dès les premiers jours de la mise en vente, au mois d’octobre, et l’on se rend au théâtre pour le voir comme on va à la messe. Peu importe que les danseurs n’aient même plus le temps de répéter les premières à venir : pas touche au Casse-noisette ! Le Bolchoï entend le souhait de son public et ne change rien à ses habitudes : la pièce continue de mener le bal en décembre et janvier. Pas seulement au Bolchoï, d’ailleurs : durant cette période, la féérie de Tchaïkovski est à l’affiche de tous les théâtres de Russie. Dans des lectures, pourtant, très différentes.

Vue sur le théâtre du Bolchoï depuis la place du théâtre à Moscou. Crédits : Kommersant
Vue sur le théâtre du Bolchoï depuis la place du théâtre à Moscou. Crédits : Kommersant

L’Adieu au rêve

La plupart des salles optent pour la mise en scène de Vassili Vainonen, créée en 1934 par celui qui est alors le maître de ballet du Mariinsky (qui s’appelait à l’époque le théâtre Kirov), à Saint-Pétersbourg. Il s’agit certainement de la version du Casse-noisette la plus enfantine, la plus sereine qui soit.

Difficile, pourtant, si l’on écoute attentivement la musique de Tchaïkovski, de ne pas entendre l’abîme de souffrance, loin, très loin du conte de fées… Le compositeur écrit Casse-noisettes un an avant sa mort – il est déjà éreinté par l’existence, profondément malheureux. Le désir et l’impossibilité d’aimer, le temps qui file entre les doigts comme du sable fin, le chagrin, la douleur, le désespoir : tout cela résonne dans la partition, derrière les mélodies sucrées du voyage au Royaume des Délices de Confiturenbourg.

Mais Vainonen, chorégraphe de 33 ans qui vient de créer un ballet spectaculaire sur la Révolution française, intitulé Flammes de Paris – et s’achevant sur un vigoureux appel à envoyer tous les aristocrates à l’échafaud –, refuse d’entendre cette souffrance. Et il offre au Mariinsky un spectacle sur mesure, simple et accessible, idéal pour célébrer le Jour de l’An (surtout pas Noël, évidemment : époque soviétique oblige !).

Par la suite, le chorégraphe autorise tous ceux qui le souhaitent à adapter sa mise en scène comme bon leur semble ; et chaque théâtre de Russie ou presque, jusqu’aux plus petites troupes de province – celles avec une seule ballerine capable de se tenir sur les pointes sans effort… – en propose sa version.

Ainsi, si le nom de Vassili Vainonen figure au programme – son Casse-noisette est joué, notamment, au Théâtre musical Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko de Moscou –, sachez que vous pouvez y emmener vos enfants sans crainte : il s’agira assurément d’un conte lumineux, charmant, accessible… et inoffensif.

Des artistes du théâtre d'opéra et de ballet académique de l'État de Leningrad, le théâtre Kirov, pendant la Valse Rose du ballet Casse-Noisette. 1965. Crédits : RIAN
Des artistes du théâtre d’opéra et de ballet académique de l’État de Leningrad, le théâtre Kirov, pendant la Valse Rose du ballet Casse-Noisette. 1965. Crédits : RIAN

Cette impossibilité de retenir le bonheur, que Grigorovitch a entendue chez Tchaïkovski, fait de son Casse-noisette plus qu’un simple conte : c’est un poème dansé remarquable, supérieur.

Créé à Saint-Pétersbourg, le Casse-noisette de Vainonen est longtemps joué aussi au Bolchoï, à Moscou, jusqu’à ce que Iouri Grigorovitch en propose son interprétation, en 1966. Fini, le ballet pour tout-petits : le chorégraphe perçoit toute la douleur de Tchaïkovski. À partir du même sujet – une poupée casse-noisettes décrépite qui combat une armée de souris puis se transforme en un ravissant prince ; une fillette laide et chétive qui devient elle aussi, grâce au miracle de la nuit de Noël, une ravissante princesse –, Grigorovitch aborde le thème du renoncement au rêve. Toute l’action se passe pendant le sommeil de l’héroïne, Macha – et tout s’achève à son réveil, et elle ne peut que tendre la main, en vain, vers son amour qui disparaît. Bien sûr, tout ira bien pour la fillette, devenue jeune femme en une nuit : on la donnera à marier à un bon garçon aux joues vermeilles et à l’esprit pratique, comme dans le conte d’Hoffmann qui inspira Tchaïkovski, mais jamais plus il n’y aura de prince, jamais plus il n’y aura rien de grand. Le conte est terminé, la vie a repris le dessus. Et cette impossibilité de retenir le bonheur, que le maître de ballet du Bolchoï a perçue chez Tchaïkovski, fait de sa version de la pièce plus qu’un simple conte. Le Casse-noisette de Iouri Grigorovitch est un poème dansé remarquable, supérieur.

"Casse-Noisette" par le , un ballet artistique de Tchaïkovski. Saint-Pétersbourg. 2015. Crédits : TASS
« Casse-Noisette » par le , un ballet artistique de Tchaïkovski. Crédits : TASS

Le Chtchelkountchik et le Chemiakountchik

La première mise en scène de la célèbre partition de Tchaïkovski est celle de Lev Ivanov, au Mariinsky, en 1892. La tâche aurait dû être confiée à Marius Petipa, qui avait déjà rédigé un livret à partir du conte d’Hoffmann. Mais le maître de ballet en titre des théâtres impériaux, plongé dans une profonde dépression après le décès de sa fille de 15 ans – sa préférée parmi ses huit enfants – se révèle incapable de mener la création jusqu’au bout.

Quoi qu’il en soit, la version originale d’Ivanov est perdue, ce qui laisse libre cours, par la suite, à toutes les innovations : on ne peut reprocher aux chorégraphes successifs du Casse-noisette de s’écarter du « modèle » original – critique suprême des sempiternels vétérans du ballet… Parmi les versions encore reprises de nos jours, outre celles de Vainonen et de Grigorovitch, deux valent la peine d’être citées : le Casse-noisette de Kirill Simonov, créé en 2001 et présenté cette année au Mariinsky, et celui d’Alexeï Mirochnitchenko, joué au Théâtre d’opéra de Perm.

Le Mariinsky prête régulièrement sa scène aux étudiants de l’Académie du ballet russe de Saint-Pétersbourg (qui joue la version de Vainonen). Pour ne pas confondre, le public a donc conservé le titre Casse-noisettes – « Chtchelkountchik », en russe – pour la pièce classique de l’Académie, tandis qu’il a surnommé le spectacle de Kirill Simonov Chemiakountchik, du nom du créateur des costumes et des décors : le peintre et sculpteur Mikhaïl Chemiakine. S’inspirant de l’univers effrayant d’Hoffmann, l’artiste a créé de la neige noire, suspendu au plafond de la maison de l’héroïne des carcasses de bétail béantes et orchestré une parade des souris monstrueuse et triomphante… La pièce est rapidement devenue, pour lui, une sorte de show room, une exposition permanente ; la danse passant au second plan. Simonov le chorégraphe débutant fait pâle figure face à l’énergie puissante, débordante, d’un Chemiakine déjà célèbre.

Anastasia Petuouchkova en costume dans le rôle de La reine des flocons de neige. Un costume imaginé par le peintre et sculpteur Mikhaïl Chemiakine. Crédits : mariinsky.ru
Anastasia Petuouchkova en costume dans le rôle de La reine des flocons de neige. Un costume imaginé par le peintre et sculpteur Mikhaïl Chemiakine. Crédits : mariinsky.ru

À Perm, Alexeï Mirochnitchenko, pour sa part, déplace l’action de son Casse-noisettes dans la Saint-Pétersbourg de 1892, dédiant tout le spectacle à l’ancienne capitale impériale, où il s’est formé à l’Académie de ballet. Dans sa version, le prince et la princesse ne partent plus à Confiturenbourg mais à « Blumenbourg » : la Ville des fleurs. Et le divertissement joyeux et tumultueux des confiseries du livret original devient une danse des plantes tout en raffinement. « Un sermon », plaisante la troupe : on sait combien le sucre est déconseillé aux ballerines…

Le Casse-noisette de Mirochnitchenko, dont la première a eu lieu en janvier dernier, compte parmi les nommés au prestigieux prix théâtral russe du « Masque d’Or », et sera présenté à Moscou en février 2019.

Le Théâtre des Nations propose, à la veille du Nouvel An, des Contes de Pouchkine revisités par l’Américain Bob Wilson : un spectacle d’une incroyable beauté, triomphe absolu du théâtre visuel.

La naissance de Snegourotchka

Le second grand ballet des fêtes de fin d’année, en Russie, est Snegourotchka, ou « La Fille des Neiges », conçu par le chorégraphe soviétique Vladimir Burmeister, sur une musique de Tchaïkovski. En réalité, le compositeur, qui n’a composé en tout que trois ballets – Le Lac des Cygnes, La Belle au Bois dormant et Casse-noisette –, n’a jamais créé cette partition. C’est Burmeister, invité en 1961 à créer un spectacle pour la troupe du London Festival Ballet (l’actuel English National Ballet), qui choisit pour sujet ce conte d’Alexandre Ostrovski et compose lui-même la musique – à partir d’extraits de plusieurs œuvres de Tchaïkovski, notamment sa Première symphonie et ses Sérénades pour cordes. Le chorégraphe travaille dans la plus pure tradition de l’opéra classique de son pays : avec deux grands rôles de ballerines – l’une lyrique et douce, l’autre fougueuse et passionnée –, des ensembles spectaculaires et, dans les danses collectives, l’empreinte – légère, subtile, à peine une saveur – des danses folkloriques russes. La Snegourotchka de Burmeister, créée pour une troupe étrangère, sonne si juste que, dès 1963, elle est rapatriée sur la scène du Théâtre Nemirovitch-Dantchenko. Elle ne la quittera plus ou presque, devenant, dès lors et jusqu’à nos jours, la pièce phare du répertoire hivernal du théâtre.

La ballerine Maria Kochetkova et le soliste du théâtre Mariinski, Timur Askerov sur scène dans Casse-Noisette. Crédits : Kommersant
La ballerine Maria Kochetkova et le soliste du théâtre Mariinski, Timur Askerov sur scène dans Casse-Noisette. 2013. Crédits : Kommersant

L’esprit de Noël

Si la période des fêtes est riche en ballets, elle est généralement pauvre en pièces de théâtre. La Russie ne manque pourtant ni de salles ni de créateurs audacieux… Mais il semble que pour tout le monde du théâtre, jusqu’aux comédiens eux-mêmes, l’art dramatique passe alors au second plan, comme si les spectacles devenaient un simple accompagnement pour les grands classiques du Nouvel An : feu d’artifice et salade Olivier. On compte, par bonheur, quelques exceptions… Le Théâtre des Nations, qui n’a jamais sous-estimé le genre dramatique, propose, les 28, 29 et 30 décembre, des Contes de Pouchkine revisités par l’Américain Bob Wilson. Dans ce spectacle d’une incroyable beauté, triomphe absolu du théâtre visuel, le plus grand des poètes russes, assis en haut d’un arbre, tel un corbeau, devient lui-même, comme il l’avait voulu, un personnage de ses contes. Ensuite, au début de janvier, le Théâtre des Nations jouera Hamlet. Collage, une création de Robert Lepage dans laquelle Evgueni Mironov, également directeur artistique du lieu, endosse avec brio, l’un après l’autre, tous les grands rôles de la pièce de Shakespeare – d’Ophélie à Polonius en passant, naturellement, par Hamlet lui-même.

Les Contes de Pouchkine revisités par l’Américain Bob Wilson. Crédits : robertwilson.com / Lucie Jansch
Les Contes de Pouchkine revisités par l’Américain Bob Wilson. Crédits : robertwilson.com / Lucie Jansch

Le Théâtre dramatique Pouchkine, de son côté, offre au public, en guise de cadeau de Noël, le meilleur de ses spectacles : le music hall O. Henry’s Christmas, de l’Américain Peter Ekstrom, mis en scène par Alexeï Frandetti. La pièce, créée il y a trois ans, a fait le succès de ce jeune metteur en scène, qui monte aujourd’hui près de six spectacles par an, dans toute la Russie. Mais, pour l’heure, son Christmas demeure inégalé… Ce music-hall épuré et intimiste s’inspire de deux récits de l’écrivain américain O. Henry : Le Cadeau des rois mages et La Dernière feuille (« The Last Leaf »). Ici, ni corps de ballet levant haut la jambe ni chants choraux spectaculaires. Ici, simplement, le jeu d’acteurs époustouflant des deux héros, amoureux à vous fendre le cœur, prêts à tout sacrifier l’un pour l’autre. Ici aussi, le génie du scénographe Timofeï Riabouchinski, qui semble faire entrer les personnages dans un grand dessin aux crayons de couleur. O. Henry’s Christmas a largement mérité ses six nominations et deux récompenses au « Masque d’Or ». Et il serait difficile de trouver cette année, à l’affiche moscovite, une pièce correspondant mieux à l’esprit de Noël – et du Jour de l’An – que ce petit music hall…

Last but not least, le Théâtre Ten (« L’Ombre »), dirigé par Maya Krasnopolskaïa et Ilya Epelbaum, véritable féérie pour petits et grands. La salle, minuscule, ne peut accueillir qu’une dizaine de personnes lors de certains spectacles, rarement beaucoup plus. Et les places sont chères : pour réserver, il faut envoyer une demande sur le site, puis attendre le mail qui vous proposera les places encore disponibles. Armez-vous de patience, cependant : en envoyant une demande aujourd’hui, vous pouvez espérer réserver une place… en mars ! Mais l’enjeu en vaut la chandelle : toutes les mises en scène de ce théâtre de marionnettes – pensé aussi pour les adultes – sont de petits chefs-d’œuvre. Incontournable, par exemple, le Grand théâtre des Lilikans, qui parodie – avec une grande tendresse ! – tous les clichés de l’opéra et du ballet. Tentez votre chance… Qui sait, il se peut que des places se libèrent au dernier moment – la période de Noël et du Nouvel An est propice aux miracles, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *