Lettre aux Gilets jaunes

Chers Gilets jaunes,

Je voudrais commencer par vous souhaiter de joyeuses fêtes de fin d’année. Croyez bien que nous sommes nombreux, ici, à penser à vous et à partager votre allégresse, car sachez-le, en Russie, nous suivons votre mouvement avec beaucoup d’intérêt.

Douce France

Cela vous étonnera sans doute, mais vous êtes régulièrement montrés en exemple dans les médias. De manière générale, la télévision publique russe aime à critiquer et à moquer l’Europe. Je pense même que, si vous pouviez voir les reportages diffusés et les débats entre « experts » proposés à votre sujet, il vous prendrait aussitôt l’envie de plier bagage et de quitter à jamais la douce France.

Si vous regardiez la télévision russe, vous sauriez ainsi qu’il n’y a plus que des migrants qui habitent votre pays. Vous découvririez aussi qu’on ne trouve plus, de Lille à Marseille, l’ombre d’un hétérosexuel, et que, dès l’école primaire, les cours sur la tolérance et l’égalité entre les sexes ont remplacé l’enseignement des mathématiques et de la grammaire.

« On nous explique que votre démocratie tant vantée est devenue en réalité une dictature libérale. »

À en croire les médias publics russes, les agriculteurs français sont ruinés depuis que la Russie ne leur achète plus de fromages en réaction aux sanctions économiques et financières prises par l’Union européenne contre Moscou. On ne manque pas non plus de nous expliquer que votre démocratie tant vantée est devenue en réalité une dictature libérale, et qu’il ne reste plus qu’un leader politique honnête en France : Marine Le Pen.

Enfin, il paraît que, dans votre grande majorité, vous nous enviez, mais que vous êtes bien trop fiers pour l’avouer.

Bienveillances policières

Le mouvement des « Gilets jaunes » a ajouté un élément nouveau à cette vieille rengaine : les médias sous le contrôle du pouvoir nous abreuvent aujourd’hui de passages à tabac de manifestants par des policiers français. En plateau, les commentateurs ironisent : « Est-ce cela, la démocratie ? Qu’on nous parle, après cela, des violences policières en Russie ! » En effet, qu’on se le dise, la liberté de rassemblement est protégée par la Constitution russe ! De Kaliningrad à Vladivostok, les citoyens russes ont le droit de manifester pacifiquement, sans armes, d’organiser des marches, des meetings, et d’y exprimer leur opinion – voire leur mécontentement.

Des CRS appréhendent un manifestant lors d'affrontements lors d'une manifestation des gilets jaunes à Paris, le 8 décembre 2018. Crédits : Reuters
Des CRS appréhendent un manifestant lors d’affrontements lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris, le 8 décembre 2018. Crédits : Reuters

Notons qu’en Russie comme en France, toute manifestation doit être autorisée. Les demandes d’autorisation doivent être déposées auprès des pouvoirs publics deux semaines à l’avance, et ces derniers sont libres de donner ou non leur accord. A Moscou comme à Paris, l’administration peut aussi décider de changer le lieu – en transportant une manifestation loin du centre pour des raisons de sécurité ou pour lui donner moins de visibilité médiatique.

« Selon les médias de Russie, la police russe ferait le « sale boulot » de manière plus douce que chez vous, avec une certaine bienveillance. »

En revanche, les manifestations non autorisées, comme celles organisées par les Gilets jaunes, sont sanctionnées par des peines d’emprisonnement de plusieurs jours et par des amendes aussi salées qu’un toast au caviar. Quant au jet de bouteille sur un représentant des forces de l’ordre, il est susceptible d’envoyer son auteur derrière les barreaux pour plusieurs années. Et croyez-le bien, chers Gilets jaunes, les tribunaux russes n’ont que faire des « rappels à la loi » : ils l’appliquent, un point, c’est tout.

Au fait, en Russie aussi, le recours à la matraque est de mise en fin de manifestation, lorsqu’il s’agit de disperser les retardataires et de faire place nette. Toujours selon les médias de notre pays, la police russe ferait toutefois le « sale boulot » de manière plus douce que chez vous, avec une certaine bienveillance. Admettons. Je voudrais néanmoins vous souhaiter, chers Gilets jaunes, de ne jamais prêter le flanc à ce genre de bienveillance.

Colère, révolte, révolution…

Dans l’opposition aussi, les Gilets jaunes sont montrés en exemple, mais pour d’autres raisons. « Regardez les Français ! Voilà ce qui s’appelle manifester, s’enthousiasment ses leaders ! Eux savent faire pression sur le pouvoir et obtenir des concessions. Mais vous [la foule silencieuse des mécontents, ndlr], vous n’êtes bons qu’à vous répandre en insultes sur internet ; dès qu’il faut agir, il n’y a plus grand monde – seuls les plus motivés ou les plus désespérés descendent dans la rue, les autres se contentant de sympathiser de loin. »

N’en déplaise aux têtes d’affiche de l’opposition russe, cette apathie a ses raisons. Sous les différents mandats de Vladimir Poutine, des manifestations de masse ont bien eu lieu (jusqu’à une centaine de milliers de personnes se seraient rassemblées, à la fin de décembre 2011, place Bolotnaïa, à Moscou, pour contester les résultats des élections législatives), avec pour seul résultat l’arrestation de centaines de manifestants. Or, comme on dit, chat échaudé craint l’eau froide…

Vue sur la place de la République à Paris, lors d'une journée nationale de protestation des gilets jaunes, le 8 décembre 2018. Crédits : Reuters
Vue sur la place de la République à Paris, lors d’une journée nationale de protestation des gilets jaunes, le 8 décembre 2018. Crédits : Reuters

Il existe une autre raison, plus profonde. La pression des leaders de l’opposition s’explique en partie par leur désir de prendre le pouvoir. Cette ambition peut toutefois susciter une certaine inquiétude, y compris parmi leurs sympathisants.

Le XXe siècle a été terrible pour la Russie comme pour toute l’Europe. Il y a d’abord eu la Première Guerre mondiale, puis la révolution de 1917, qui a failli faire disparaître notre pays. Ensuite, nous avons dû survivre à une guerre civile et à plusieurs vagues de terreur. Enfin, la Seconde Guerre mondiale, que nous appelons la Grande Guerre patriotique, a mis à feu et à sang la partie occidentale de l’Union soviétique (plus de trente millions de morts civils et militaires).

Ce tragique XXe siècle continue de nous hanter. Aujourd’hui comme il y a cent ans, les Rouges haïssent toujours autant les Blancs, les nostalgiques du stalinisme rêvent de nouvelles répressions, et la victoire de 1945, avec ses célébrations grandioses et son patriotisme obligatoire, a de faux airs de religion officielle.

« La simple idée que les horreurs du XXe siècle puissent recommencer, retient les Russes de manifester trop ouvertement leur mécontentement. »

Votre révolution de 1789 a aussi eu sa Terreur, mais c’était il y a bien longtemps. Chez nous, les blessures restent vives, et l’on craint toujours qu’une manifestation ne dégénère suffisamment pour porter au pouvoir le genre de chefs que nous avons déjà connus. Nous savons trop bien les conséquences que peut entraîner l’enthousiasme des premiers changements : villes en ruines, rationnement des vivres, millions de morts amis et ennemis.

Leçon russe

Chez les patriotes les plus exaltés, bercés par le souvenir de la prise de Berlin par l’Armée rouge en 1945, il est de bon ton de coller de gigantesques banderoles proclamant : « On peut le refaire » sur leur voiture (de marque très rarement russe, le patriotisme ayant ses limites). De toute évidence, personne – pas même ces va-t-en-guerre du tuning – ne souhaite revivre le terrible XXe siècle russe. Pourtant, effectivement, nous sommes capables de « le refaire » : si vous avez lu Dostoïevski, vous savez combien nous autres, Russes, sommes incontrôlables et impulsifs.

La simple idée – voire le vague pressentiment – que ces horreurs pas si anciennes puissent recommencer, nous retient en grande partie de manifester trop ouvertement notre mécontentement.

Quant à vous, puisque vous y êtes habitués, que vous le faites plutôt pas mal (vos cortèges sont parfois agréables à regarder et à écouter) et que cela vous réussit souvent (en dépit des dénégations, les autorités ne sont pas insensibles à vos revendications), continuez ! Et même s’il est toujours malaisé de donner des conseils par-delà les frontières, prenez garde à ne pas emprunter une route que nous connaissons trop bien. Comme l’écrivait il y a deux siècles Piotr Tchaadaïev, la Russie n’existe peut-être qu’afin que les autres peuples tirent les leçons de ses erreurs.

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