Les îles Kouriles, éternelle monnaie d’échange

Certes, Vladimir Poutine n’a pas rencontré Donald Trump à l’occasion du dernier sommet du G20, qui vient de s’achever à Buenos Aires. En revanche, il est parvenu à s’entendre avec le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, pour progresser sur la signature d’un traité de paix entre les deux pays – jamais conclu, formellement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale –, donc, sur la résolution du litige qui les oppose quant à la souveraineté des îles Kouriles du Sud.

Manifestement, MM. Poutine et Abe s’apprécient. Ils se sont déjà rencontrés à vingt-quatre reprises et semblent partager une franche amitié. Cependant, ces derniers temps, ils ne peuvent se croiser sans faire la une des grands médias.

Il faut dire que les deux dirigeants ont décidé de parvenir à signer – enfin – un traité de paix russo-japonais.

En effet, bien que les deux pays soient unis par des liens solides, que la Russie possède une ambassade à Tokyo et le Japon, une représentation dans la capitale russe, la fin de la guerre de 1945 n’a jamais été fixée entre eux de jure.

À l’époque, c’est Staline qui refuse de signer la paix, exigeant des concessions territoriales. Aujourd’hui, les exigences viennent de Tokyo. Le litige, jamais réglé, porte sur quatre îles du sud de la chaîne des Kouriles : Itouroup, Kounachir, Chikotan et Khabomaï.

Tokyo n’a jamais voulu reconnaître la souveraineté soviétique ‒ une position partagée par toutes les couches de la société nippone, des libéraux aux communistes.

Pour tout dire, la souveraineté du petit archipel des Kouriles faisait déjà l’objet d’un contentieux entre les deux empires il y a siècle et demi. Mais en 1855, le tsar, par la signature d’un traité d’amitié russo-japonais, avait fini par les céder à son voisin pour de longues années.

Après la Seconde Guerre mondiale et la capitulation du Japon impérial face à l’URSS et aux États-Unis, alors alliés, ces îles – d’une superficie totale équivalente à celle de l’État du Qatar – repassent sous juridiction soviétique, rattachées à la région de l’île de Sakhaline (qui inspira à Anton Tchekhov un célèbre récit de voyage). Tokyo n’a, toutefois, jamais voulu reconnaître la souveraineté soviétique ‒ une position partagée par toutes les couches de la société nippone, des libéraux aux communistes.

Les îles Kouriles. Frontières russo-japonaise. Dans le cercle, les îles Kouriles du Sud : (de haut en bas) Itouroup, Kounachir, Chikotan et Khabomaï, puis la côte du Japon. Crédits : Stratfor/DR
Les îles Kouriles. Frontières russo-japonaise. Dans le cercle, les îles Kouriles du Sud : (de haut en bas) Itouroup, Kounachir, Chikotan et Khabomaï, puis la côte du Japon.
Crédits : Stratfor/DR

L’occasion manquée de 1956

Les choses bougent en 1956, avec l’arrivée de Nikita Khrouchtchev à la tête du Parti communiste d’URSS et sa politique de « Dégel », qui s’étend aussi aux relations internationales. Le successeur de Staline entame un dialogue avec le Japon sur la conclusion d’un traité de paix ; il est mû par des considérations avant tout pragmatiques. Khrouchtchev est, en effet, très conscient du potentiel représenté par ce voisin – qui a connu un développement fulgurant depuis la fin de la guerre, sous la tutelle de l’ennemi juré américain – en termes de partenariat économique et commercial. Qui plus est, une bonne entente avec le Japon pourrait faire contrepoids aux relations de plus en plus tendues que l’URSS entretient avec la Chine socialiste – dirigée par un Mao Zedong qui se voit en nouveau Staline.

Khrouchtchev est prêt à « lâcher » deux îles sur quatre, les plus petites en termes de superficie.

En octobre 1956, Moscou et Tokyo rétablissent donc leurs relations diplomatiques et adoptent une « Déclaration commune ». Le document fixe la fin de la guerre de 1939-1945 et affirme la volonté des deux pays d’aboutir à la signature d’un traité de paix. À propos du différend des Kouriles du Sud, le texte dit : « Entendant le souhait du Japon et consciente des intérêts du gouvernement japonais, l’URSS accepte de céder les îles Khabomaï et Chikotan, fixant comme condition préalable la signature d’un traité de paix. » En d’autres termes, Khrouchtchev est prêt à « lâcher » deux îles sur quatre, les plus petites en termes de superficie. Tokyo semble alors s’en satisfaire, et la déclaration commune est ratifiée par les deux chambres du parlement japonais et par le Soviet suprême de l’URSS. Pourtant, le gouvernement japonais fait rapidement machine arrière. Si certains historiens attribuent ce recul à des pressions américaines, la plupart incriminent l’URSS elle-même.

Peu après la ratification, en effet, la Pravda, organe officiel du Parti communiste, affirme qu’aussitôt passées sous juridiction japonaise, les îles serviront à installer de nouvelles bases militaires américaines. Le quotidien exige que la cession des îles soit conditionnée à un retrait total des troupes américaines stationnées au Japon. Tokyo voit dans cette réaction un manquement de l’URSS à ses engagements, et suspend les négociations. La situation se fige, de nouveau, pour plusieurs décennies.

Les cadeaux du « tsar Boris »

Les Kouriles sont à deux doigts de devenir japonaises au lendemain de l’effondrement de l’URSS, dans les années 1990. Le premier président élu de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, connu pour son caractère imprévisible et capricieux, s’apprête alors à céder les quatre îles d’un coup, à son « ami Ryu » (Ryutaro Hashimoto), Premier ministre japonais de l’époque. Deux membres de l’entourage présidentiel interviennent de justesse : le vice-Premier ministre Boris Nemtsov et le conseiller du Kremlin Sergueï Iastrjembski. Nemtsov racontera par la suite comment Iastrjembski et lui ont imploré Eltsine, « à genoux », de renoncer à ce geste inconsidéré – et ont fini par le convaincre.

Réunion informelle de Boris Eltsine (au centre) avec le Premier ministre japonais Ryutaro Hashimoto (à droite), pendant un voyage du président à à Krasnoïarsk. Février 1997. Crédits : RIAN
Réunion informelle de Boris Eltsine (au centre) avec le Premier ministre japonais Ryutaro Hashimoto (à droite), pendant un voyage du président à à Krasnoïarsk. Février 1997. Crédits : RIAN

Les deux hommes ne sont pas loin d’être les seuls, dans la Russie de l’époque, à se soucier du sort de ces îles lointaines… Certains proposent, en effet, d’échanger les Kouriles contre une « avalanche » de produits électroménagers et high-tech japonais, d’autres « envient déjà » les habitants des îles, qui deviendront bientôt « citoyens d’un pays développé »…

« Un des scénarios possibles serait l’instauration de la souveraineté de Tokyo sur les îles par étapes. »

Le débat est relancé de façon assez inattendue en septembre 2018, quand Vladimir Poutine propose à Shinzo Abe de signer un traité de paix « sans conditions préalables ». Sur le moment, le Premier ministre japonais, jusque-là très réservé et prudent sur la question, semble perplexe. Mais dès le mois de novembre, Moscou et Tokyo décident d’entamer des négociations sur la base de la Déclaration commune de 1956. Les observateurs annoncent une « percée » dans un avenir très proche.

L’ombre de l’OTAN

La société japonaise, dans sa grande majorité, a longtemps exigé le « retour » pur et simple des Kouriles – et des quatre îles à la fois. Mais les mentalités évoluent. Selon un sondage réalisé récemment par Nikkei, le plus grand quotidien du pays, 67 % des Japonais approuvent les négociations entre Moscou et Tokyo sur la base de la Déclaration de 1956. Pour autant, beaucoup d’incertitudes demeurent : on ne sait ni sous quelle forme ni dans quel délai les deux îles en question seront cédées au Japon, si les parties parviennent à s’entendre sur la signature d’un traité.

« Un des scénarios possibles serait l’instauration de la souveraineté de Tokyo sur les îles par étapes, c’est-à-dire que celle-ci ne deviendrait pleine et entière que dans plusieurs décennies », explique au Courrier de Russie Pavel Goudev, expert de l’Institut Primakov d’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de Russie.

À Moscou comme à Tokyo, on évite, pour l’heure, d’entrer dans les détails. À l’occasion du sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), à Singapour, en novembre dernier, Vladimir Poutine s’est contenté de souligner que la Déclaration de 1956 ne « disait rien » du transfert de souveraineté – immédiate ou par étapes – après la cession des îles au Japon. Peu après, son porte-parole, Dmitri Peskov, a tenu à préciser, qu’il « ne saurait être question d’un quelconque transfert automatique » des Kouriles du Sud au Japon. « La Russie est un pays qui tire les leçons du passé et a une très longue expérience en matière de relations avec l’OTAN… », a-t-il déclaré.

Vladimir Poutine et le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, au sommet du G20 2018. Crédits : kremlin.ru
Vladimir Poutine et le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, au sommet du G20, le premier décembre 2018. Crédits : kremlin.ru

L’allusion est limpide : pour le Kremlin, les Occidentaux avaient promis au dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, à la toute fin des années 1980, que l’OTAN n’élargirait pas sa présence dans l’Est de l’Europe – et ils n’ont pas tenu parole (une version que l’OTAN dément). De fait, laisse entendre Dmitri Peskov, Moscou – échaudée – n’acceptera désormais de faire des concessions à Tokyo qu’à la condition d’obtenir l’assurance écrite que les îles, après leur cession, n’accueilleront pas de garnisons américaines.

Vladimir Poutine prend des risques : selon un récent sondage du Centre Levada, 74 % des Russes sont opposés à une cession des îles Kouriles du Sud au Japon.

Au demeurant, contrairement à ce que l’on croit, Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l’Union soviétique, s’est toujours montré très ferme, voire intransigeant, sur la question de la souveraineté des Kouriles. Il a notamment refusé fermement une aide financière très conséquente de Tokyo, en échange de concessions politiques dans ce contentieux territorial. « Au fond, c’était une tentative… de nous imposer la négociation », écrit l’ancien président soviétique à propos de cet épisode dans son dernier livre, Dans un monde qui change.

Un marchandage sans fin ?

Régler le différend avec Tokyo permettrait à Vladimir Poutine de sortir quelque peu la Russie de l’isolement politique dans lequel elle se trouve depuis la crise ukrainienne de 2014. Sur le plan intérieur, cela représenterait également un succès non négligeable pour un président qui entame son quatrième et dernier mandat, et qui a récemment vu sa cote de popularité sérieusement entamée par la très impopulaire réforme des retraites. Mais le jeu n’est pas sans risque : s’il est toujours souhaitable de bien s’entendre avec ses voisins, les Russes sont assez majoritairement réticents à l’idée de céder les Kouriles. Selon un récent sondage du Centre Levada, 74 % d’entre eux sont opposés à une cession des îles Kouriles du Sud au Japon.

Récemment, les députés du parlement régional de l’île de Sakhaline (directement frontalière de celle d’Hokkaido, au Japon), où le parti pro-Kremlin Russie unie est pourtant majoritaire, ont même demandé ‒ à l’unanimité ‒ au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, que le sujet des îles Kouriles soit « exclu de l’ordre du jour des négociations » russo-japonaises.

« Toutes les propositions que Tokyo pourra faire à notre avantage seront immédiatement torpillées par les Américains. »

Pour finir, la polémique autour des Kouriles concerne moins les îles en tant que telles que la sécurité militaire de la Russie : « Cette zone, où sont notamment stationnés des sous-marins atomiques, revêt pour nous une importance stratégique considérable. L’anse des Kouriles est la première ligne de défense de tout l’Extrême-Orient russe », rappelle au Courrier de Russie Mikhaïl Khodarionok, journaliste spécialiste des questions militaires de la radio Vesti FM. Si les Japonais récupèrent ces deux îles, ils n’hésiteront pas une seconde à y installer des infrastructures militaires, l’expert en est convainu. En outre, la mer d’Okhotsk cessera d’être une mer intérieure russe, et les navires de guerre étrangers seront donc autorisés à y pénétrer, ajoute Mikhaïl Khodarionok.

Vue aérienne des îles Kouriles. Crédits : wikimedia
Vue aérienne des îles Kouriles. Crédits : wikimedia

Par ailleurs, rappellent tous les observateurs, le mandat de Shinzo Abe doit s’achever en 2021. Et si l’actuel Premier ministre japonais a bien promis à Vladimir Poutine qu’en cas de cession, les îles ne serviraient pas à abriter des bases militaires américaines, rien ne garantit au Kremlin que son successeur ne voie pas les choses autrement. « Dans le contexte mondial actuel, il nous est extrêmement difficile de discuter avec les Japonais, résume Pavel Goudev, de l’Institut Primakov. Toutes les propositions que Tokyo pourra faire à notre avantage seront immédiatement torpillées par les Américains. Nous devons donc demeurer extrêmement fermes dans les négociations, et nous en tenir à la position : Fixez votre prix, nous réfléchirons… »

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