« Gilets jaunes » : la piste russe dans l’impasse

Les services secrets russes sont-ils derrière le mouvement des « Gilets jaunes » ? Si une enquête officielle a été lancée en France, en Russie, la question agace.

Le 8 décembre dernier, sur les Champs-Elysées, à Paris, deux « gilets jaunes » déploient le drapeau noir-bleu-rouge de la république autoproclamée de Donetsk. La photo des manifestants est aussitôt publiée sur la chaîne Telegram pro-Kremlin WarGonzo, avant d’être reprise sur un certain nombre de comptes Facebook et Twitter. Pour de nombreux internautes, c’est la preuve de la présence de Moscou derrière le mouvement.

Cette théorie complotiste est notamment relayée par les Services de sécurité ukrainiens (SBU). Le 9 décembre, sur leur page Facebook, ils publient la photo, accompagnée d’un long commentaire mettant en garde les pays européens contre l’ingérence russe dans leurs affaires intérieures : « Le Kremlin emploie des méthodes abjectes afin de déstabiliser l’Europe, qu’il considère comme une menace. Depuis plusieurs années, Moscou tente ainsi de manipuler les mouvements sociopolitiques radicaux de différents pays », accuse le directeur du SBU, Vassyl Hrytsak.

« Comme l’écrivait Vladimir Maïakovski : si les étoiles s’allument, c’est que cela sert à quelqu’un. »

Dans le même temps, des médias anglo-saxons comme le Times ou l’agence Bloomberg évoquent une possible ingérence de Moscou dans le mouvement. Pour eux, entre 200 et 600 comptes Twitter liés à la Russie utiliseraient le mot-clé #giletsjaunes. Selon une étude de l’entreprise américaine New Knowledge, spécialisée dans la cybersécurité, ces comptes auraient massivement publié des photos de blessés antérieures aux manifestations des « gilets jaunes » (voire prises dans d’autres pays) afin d’accuser la police française d’exactions.

Enfin, les médias occidentaux n’ont pas manqué de remarquer la place importante accordée au mouvement par les versions françaises des médias d’État russes Sputnik et Russia Today, que le président Emmanuel Macron avait déjà qualifié, en mai 2017, d’« organes d’influence et de propagande mensongère ».

Dénégations

L’annonce de l’ouverture d’une enquête sur une prétendue ingérence russe, confiée au Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), n’est pas passée inaperçue en Russie : « Comme d’habitude, quand quelque chose ne va pas en Amérique ou en Europe, on cherche automatiquement une présence russe derrière les désordres », entend-on le 10 décembre sur la chaine de télévision NTV. « Comme l’écrivait Vladimir Maïakovski : si les étoiles s’allument, c’est que cela sert à quelqu’un. En l’occurrence, cela sert probablement les intérêts du Kremlin », ajoute-t-on sur la chaîne d’information publique Rossia 24.

De son côté, le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, dément catégoriquement toute implication de Moscou dans les manifestations : « La position russe est claire : ces événements relèvent exclusivement de la politique intérieure française. La Russie ne se mêle pas des affaires internes de quelque pays que ce soit, y compris de la France », souligne-t-il, ajoutant que toute accusation d’ingérence relève de la « diffamation ».

Nous préférerions largement que la France soit le partenaire puissant et indépendant avec lequel la Russie souhaite collaborer.

Au Conseil de la Fédération, la Chambre haute du parlement russe, les réactions se font moins policées : « Dès que les néolibéraux occidentaux se trouvent en difficulté, c’est la faute des Russes ! Le Brexit, c’est Poutine. La défaite de Clinton [à l’élection présidentielle américaine de 2016], c’est un complot de Trump et des Russes. La victoire des eurosceptiques en Italie ? Encore et toujours les Russes ! Et maintenant, les manifestations à Paris… Ça commence à bien faire ! », s’indigne sur Twitter le sénateur et présentateur de télévision Alexeï Pouchkov. Et de pester : « Allez expliquer aux Gilets jaunes qu’ils sont téléguidés par les services secrets russes, vous verrez comment ils vous recevront. Il n’y a que Kiev pour colporter ce genre d’absurdités! »

Les avertissements du SBU suscitent également une avalanche de commentaires. « Que les responsables du SBU répondent à cette question : quel intérêt les émeutes de Paris présenteraient-elles pour la Russie ? Nous préférerions largement que l’Allemagne et la France jouent leur rôle de moteur d’une Union européenne unie, et que la seconde soit le partenaire puissant et indépendant avec lequel la Russie souhaite collaborer », assure, pour sa part, Bogdan Bezpalko, qui siège au Conseil des relations internationales près le président de Russie.

Les participants au mouvement des "gilets jaunes" sont encore une fois descendus dans les rues de Paris le 15 décembre pour réclamer la mise en place d'une procédure référendaire d'initiative civile. Crédits : RIAN
Les participants au mouvement des « gilets jaunes » sont encore une fois descendus dans les rues de Paris le 15 décembre pour réclamer la mise en place d’une procédure référendaire d’initiative civile. Crédits : RIAN

Mépris de…

« Les accusations d’ingérence n’ont au fond rien d’étonnant », estime Gleb Kouznetsov, directeur de l’Institut spécialisé de recherche sociale (EISR). Pour lui, ce genre de déclaration, attribuant à des puissances extérieures les causes de problèmes internes, s’observe un peu partout dans le monde, notamment en Russie.

« Quelle image peut-on avoir de la France pour supposer que sa population y est le jouet d’un autre pays? »

« Il y a toutefois des différences. Si un gouverneur du fin fond de la Sibérie accuse les espions américains d’être à l’origine de sa chute de popularité, il s’attirera tout au plus les moqueries des internautes. À l’inverse, lorsque, aux États-Unis, en Espagne, en France ou en Grande-Bretagne, on laisse entendre que les Russes ont influé sur des élections, qu’ils sont derrière le Brexit ou qu’ils ont poussé la Catalogne à l’indépendance, on ouvre une enquête », souligne le politologue.

Gleb Kouznetsov reconnaît qu’en Russie, les principaux médias et une grande partie des internautes expriment une certaine sympathie pour les mouvements occidentaux « hors-système ». « Cela reste insuffisant pour conclure que la Russie influence ces mouvements. En outre, affirmer que les gens descendent dans la rue parce qu’ils sont manipulés par elle témoigne d’une forme d’irrespect et de mépris des manifestants : quelle image peut-on avoir de la France pour supposer que sa population y est le jouet d’un pays lointain, bien moins riche, largement ignorant de la langue et de la culture françaises ? », interroge-t-il.

Que le politologue se rassure : dans les médias français, la théorie de l’ingérence russe enthousiasme de moins en moins les commentateurs. L’implication du Kremlin sera difficile à démontrer, reconnaît-on par exemple à BFMTV. Sur son site, la chaîne souligne même que les prétendus comptes russes des réseaux sociaux pourraient être alimentés par des mouvements européens, en particulier d’extrême droite (une piste sous-estimée, voire ignorée, par la majorité des médias). Dans son édition du dimanche 16 décembre, le Journal du dimanche révèle d’ailleurs que l’enquête menée par les services de renseignement français n’a toujours pas établi de lien entre les « Gilets jaunes » et la Russie, un mois après le début du mouvement.

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