Détroit de Kertch : Du bon usage de la loi du plus fort

L’arraisonnement de trois navires ukrainiens par les gardes-côtes russes dans le détroit de Kertch, le 25 novembre dernier, a provoqué un incident diplomatique d’une ampleur imprévue pour Moscou. Cet « incident frontalier » mineur, selon les mots de Vladimir Poutine, a notamment eu pour conséquence l’annulation de la rencontre, prévue le 1er décembre, en Argentine, dans le cadre du sommet du G20, entre le président russe et son homologue américain.

L’incident survenu dans le détroit de Kertch le 25 novembre dernier n’a fait aucune victime et s’est simplement terminé, pour Kiev, par la saisie de trois de ses navires, de faible tonnage. C’est peu, en comparaison du passage sous pavillon russe de l’ensemble de la flotte ukrainienne lors de l’annexion de la Crimée par la Russie, et des milliers de victimes de la guerre que se livrent depuis quatre ans Moscou et Kiev dans le Donbass. Vladimir Poutine lui-même, avant de partir pour Buenos Aires, a tenu à minimiser l’importance d’un « accrochage » qui a pourtant focalisé les discussions du président russe avec Emmanuel Macron et Angela Merkel en Argentine. En effet, pour les États-Unis comme pour l’Union européenne, l’incident du détroit de Kertch n’a rien de banal. Les différences de réactions de Moscou à Washington révèlent l’abîme qui sépare les conceptions russe et occidentale en matière de politique de défense.

Navire léger blindé d'artillerie et remorqueur d'attaque de la marine ukrainienne, arrêtés par le service des gardes-frontières russes dans le port de Kertch. Crédits : RIAN
Navire léger blindé d’artillerie et remorqueur d’attaque de la marine ukrainienne, arrêtés par le service des gardes-frontières russes dans le port de Kertch. Crédits : RIAN

Supériorité militaire

Moscou s’est attachée, pendant les quatre années qui ont suivi l’annexion de la Crimée, à s’assurer une supériorité lui garantissant la possession pérenne de ce nouveau territoire. Depuis 2014, la Russie intensifie méthodiquement sa présence militaire à proximité de la frontière ukrainienne. Des unités de la 20e Armée de la Région militaire occidentale sont ainsi déployées à l’est de l’Ukraine, en particulier les 3e et 144e divisions d’infanterie mécanisée et la 1re division blindée. La Russie a aussi positionné la 150e division d’infanterie mécanisée de la 8e armée de la Région militaire sud à la frontière sud-est de l’Ukraine. Cette avant-garde peut, au besoin, être renforcée par la 1re Armée blindée et par des unités de parachutistes.

De l’autre côté de la frontière, Kiev dispose bien de deux dizaines de brigades interarmes, mais leur aptitude opérationnelle n’est pas évidente. Ces unités sont épuisées par le conflit du Donbass, et leurs équipements datent de l’époque soviétique. Enfin, l’armée de l’air ukrainienne est très largement inférieure à son homologue russe.

Aujourd’hui, la flotte ukrainienne se réduit à la frégate Hetman Sahaydachniy, un navire de débarquement, à treize vedettes et quelques navires auxiliaires. C’est tout.

En mer, le rapport de forces est encore moins favorable à Kiev. Après 2014, le Kremlin a érigé en priorité le développement de sa puissance de frappe en Crimée. Ces dernières années, les chantiers navals militaires russes travaillent en priorité pour la flotte de la mer Noire, qui s’est enrichie des toutes nouvelles frégates Amiral Makarov, Amiral Grigorovitch et Amiral Essen, ainsi que de six sous-marins à propulsion diesel-électrique. Tous ces bâtiments sont équipés de missiles « Kalibr » d’une portée supérieure à 2 000 kilomètres.

Si la flotte de la mer Noire est encore inférieure en nombre à ce qu’elle affichait au temps de l’URSS, elle représente néanmoins, aujourd’hui, une armada puissante composée d’environ vingt navires de fort tonnage, dont un croiseur lance-missiles et des navires de débarquement. La péninsule de Crimée est extrêmement militarisée. Le 22e corps d’armée y est stationné, il comprend des unités d’infanterie et d’artillerie, une brigade d’infanterie navale et un bataillon de parachutistes. On y recense aussi une division anti-aérienne équipée des nouveaux systèmes de défense S-400 et de véhicules Pantsir, ainsi qu’une division aérienne.

Aujourd’hui, la flotte ukrainienne se réduit à la frégate Hetman Sahaydachniy, un navire de débarquement, à treize vedettes et quelques navires auxiliaires. C’est tout. La majeure partie des navires ukrainiens est restée en Crimée au moment de l’annexion. Depuis, seules des navettes blindées de type Gurza, impliquées dans l’incident du 25 novembre, sont venues en renfort.

En ce qui concerne les pays de l’OTAN, leur soutien à Kiev semble devoir se limiter à battre régulièrement pavillon en mer Noire. Dans ces conditions, les fréquents appels des politiciens ukrainiens à récupérer la péninsule par la force sonnent relativement creux.

Systèmes de missiles antiaériens S-400 Triumph en position de de combat à Djankoï, en Crimée, le 29 novembre 2018. Crédits : Kommersant
Systèmes de missiles antiaériens S-400 Triumph déployé à Djankoï, en Crimée, le 29 novembre 2018. Crédits : Kommersant

Au vu de l’incontestable supériorité militaire de la Russie sur l’Ukraine, la politique du Kremlin se résume, au fond, à invoquer le droit du plus fort, comme au XIXe siècle. Dans ce contexte, l’immutabilité du statu quo contraindra, tôt ou tard, les pays occidentaux, et avec eux l’Ukraine, à accepter l’annexion de la Crimée. En outre, Kiev devra se résoudre, ainsi que le prévoit Moscou, à voir la mer d’Azov devenir entièrement russe. Les bateaux ukrainiens continueront d’y naviguer à condition de suivre les règles instaurées par le puissant voisin.

Ce genre de perspective n’est évidemment pas du goût de Kiev, qui a décidé d’exploiter la moindre occasion – quitte à user de provocations militaires, au risque d’essuyer des pertes – de rappeler au monde l’illégalité du « rattachement » de ce territoire à la Russie. L’Ukraine entend réaffirmer par là qu’elle ne reconnaît pas – et ne reconnaîtra jamais – l’extension du droit russe à la péninsule et aux eaux qui la bordent. De ce point de vue, les manœuvres du 25 novembre sont plutôt réussies.

Le suzerain et son vassal

Du côté russe, le 25 novembre, la situation se présentait sous la forme d’une alternative : laisser passer les navires ukrainiens ou les arraisonner. Les laisser passer signifiait la répétition d’une scène survenue en septembre. Deux navires de guerre ukrainiens avaient alors pacifiquement traversé le détroit de Kertch, guidés par des pilotes russes. L’amirauté ukrainienne s’était ensuite répandue en déclarations sur cette « expédition héroïque », qui aurait mis les deux bâtiments aux prises avec les gardes-côtes russes. Moscou n’a guère apprécié et a donc décidé de répondre par une « bataille » navale à l’« offensive menée dans les eaux territoriales russes ».

Petro Porochenko, qui, à la veille des événements du 25 novembre, n’avait que peu de chances d’être réélu au printemps prochain, se retrouve soudain projeté sur le devant de la scène politique internationale, en défenseur de la patrie.

Ce choix n’a pas été sans conséquences. La communauté internationale, dans sa large majorité, s’est empressée de réitérer son attachement au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine – ce dont Kiev avait grand besoin. Rappelons à ce propos qu’aux yeux du monde entier (y compris des partenaires de Moscou au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, qui regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan), il n’existe pas d’eaux territoriales russes bordant la Crimée, la péninsule appartenant, du point de vue du droit international, à l’Ukraine. A l’étranger, l’exigence formulée par Moscou à l’égard des navires ukrainiens, qui doivent lui demander l’autorisation de franchir le détroit de Kertch, n’est pas recevable. Cela ressemble plus à un tribut ou au droit de passage qu’un vassal paierait à son suzerain en reconnaissance de sa supériorité. En principe, ce genre de pratique n’a plus cours au XXIe siècle.

Un des marins arrêtés sur les navires de la marine ukrainienne, dans la région du détroit de Kertch. Simferopol, en Crimée, le 28 novembre 2018. Crédits : Kommersant
Un des marins arrêtés sur les navires de la marine ukrainienne, dans la région du détroit de Kertch. Simferopol, en Crimée, le 28 novembre 2018. Crédits : Kommersant

Porochenko en chef de guerre

Le président ukrainien, Petro Porochenko, dont le bilan en matière de réformes économiques et sociales est famélique, et qui, à la veille de l’arraisonnement de ses navires de guerre, n’avait que peu de chances d’être réélu au printemps prochain, se retrouve soudain projeté sur le devant de la scène politique internationale, en défenseur de la patrie : il a réussi à présenter l’incident du détroit de Kertch comme annonciateur d’une nouvelle offensive russe en Ukraine, justifiant l’instauration de la loi martiale dans dix régions du pays, pour trente jours.

En réalité, l’incident ne servira pas de prétexte à une attaque russe, au demeurant peu probable. Toutefois, les déclarations de Petro Porochenko ont fait leur effet. Les pays occidentaux envisagent déjà l’instauration de nouvelles sanctions, en plus du maintien des anciennes. Tous les récents efforts déployés par Moscou afin de sortir de l’isolement sont réduits à néant. La politique ukrainienne de la Russie, fondée exclusivement sur la force à l’égard d’un pays largement plus faible, a échoué.

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