Robert Falk : une vie en exposition

Du 15 septembre au 9 décembre 2018, le musée de la Nouvelle-Jérusalem, dans la région de Moscou, organise une exposition consacrée au peintre russe Robert Falk, mort il y a soixante ans. Les 57 toiles et esquisses présentées dévoilent, pour reprendre le titre de l’exposition, « les facettes d’un artiste » à la vie tumultueuse.

Parmi les œuvres exposées, treize proviennent des collections du musée Pouchkine de Moscou. Pendant la préparation de l’exposition, une toile datant de 1909, L’Artiste de cirque, que l’on pensait définitivement perdue, a été retrouvée dans les caves de la galerie Gorchine de Khimki, dans la banlieue de Moscou. Le tableau est montré au public pour la première fois.

Le Valet de carreau

Robert Falk naît le 27 octobre 1886, à Moscou. Très tôt, il s’intéresse à la peinture. Une passion que son père, le juriste et joueur d’échecs renommé Rafaïl Falk, ne voit pas spécialement d’un bon œil. Néanmoins, le jeune garçon est autorisé à suivre les leçons de deux jeunes artistes, Konstantin Youon et Ilya Machkov. En 1905, il est admis à l’Académie des Beaux-arts de Moscou. Il y apprend son métier auprès de grands maîtres, Viktor Vasnetsov, Valentin Serov, Konstantin Korovine, qui exercent une influence décisive sur son œuvre.

En 1910, il est exclu de l’Académie avec plusieurs de ses camarades pour avoir protesté contre l’autoritarisme de l’administration. Le jeune homme part alors pour l’Italie. Il visite Venise, Rome et Florence.

De retour en Russie, la tête pleine des chefs-d’œuvre de la Renaissance, il participe à la fondation du groupe « Le Valet de carreau ». Aux côtés de peintres comme Aristarkh Lentoulov ou Piotr Kontchalovski, il mêle sujets russes et technique occidentale. Cette première période de Falk déborde de vitalité et d’énergie créatrice.

Paris-Moscou, d’une révolution à l’autre

Entre 1918 et 1921, le peintre participe à la Commission moscovite pour l’art et l’industrie artistique, qui dépend de la section « Beaux-arts » du Commissariat du peuple à l’éducation de la République socialiste soviétique de Russie. Il est également l’un des fondateurs des « Ateliers d’État des artistes libres », et enseigne dans différentes académies. Robert Falk se forge aussi une réputation de grand décorateur grâce à sa participation aux spectacles du Théâtre juif d’État.

À l’époque, ses œuvres proposent un dialogue constant et assumé entre l’artiste avant-gardiste et les grands noms qui l’ont marqué, en particulier Paul Cézanne. Casimir Malevitch disait de lui : « À propos de ses tableaux des années 1922, 1923 et 1924, Falk affirme avoir été inspiré par Renoir, Monet, Cézanne, Chardin, Watteau, Velasquez, Le Greco ou encore Titien. Cette grande variété d’influences lui a permis de construire son propre univers artistique ».

Portrait d’une femme au col en dentelle. 1930

En 1928, Robert Falk entreprend un voyage d’étude à Paris. Il pense y séjourner six mois, mais y reste neuf ans. L’esprit créatif qui règne dans la capitale française a un effet libérateur sur son art. C’est là qu’il peint la dernière muse du poète Vladimir Maïakovski, Tatiana Iakovleva : Portrait d’une femme au col en dentelle. Ce tableau d’une grande tendresse ouvre l’exposition présentée à la Nouvelle-Jérusalem.

Andreï Sarabianov, historien de l’art soviétique et russe, spécialiste de l’avant-garde, résume ainsi la période parisienne de Falk : « Toutes les qualités exprimées par l’artiste dans les années 1920 explosent au cours de la décennie suivante. À Paris, il commence par renoncer aux anciennes contraintes de son art. Il peint en toute liberté, parfois jusqu’à la folie. Séduit par la beauté légère des rues, des boulevards, des quais, des ponts, il s’efforce d’en reproduire le mouvement. Son œuvre marque une sorte de renaissance de l’impressionnisme… avant que l’artiste ne renonce à ces expériences. Il redevient alors contemplateur et philosophe, se replonge dans les tourments d’une création artistique sans limites ».

Lorsque Robert Falk rentre en URSS, en 1937, c’est le début de la Grande Terreur. Sa popularité n’est plus ce qu’elle était. Les critiques se déchaînent. En cause, son « formalisme ». Isolé de la communauté artistique, le peintre ne trouve pas de travail, même au théâtre. Ses tableaux de l’époque expriment la peur qui s’empare de lui et l’empêche de créer. Robert Falk est désespéré.

En août 1941, le peintre est évacué en Bachkirie (sud de l’Oural), puis à Samarkand, en Ouzbékistan. Il enseigne dans une école d’art et peint des paysages.

Héritage et résurrection

Après la mort de Staline, en 1953, Robert Falk devient, pour beaucoup de jeunes peintres avant-gardistes soviétiques, une sorte de symbole d’un « Âge d’or » de la peinture. Ils voient en lui un pont entre le début du XXe siècle et le dégel khrouchtchévien.

En 1958, Falk organise une dernière exposition. Il meurt quelques mois plus tard.

Dans les années 1960, les tableaux de ce peintre presque tombé dans l’oubli, sont à nouveau exposés, au compte-gouttes, en URSS. Deux de ses toiles sont présentées à la célèbre exposition du Manège consacrée au trentenaire de l’Union moscovite des artistes : les tableaux de Falk contribuent à provoquer la fureur de Nikita Khrouchtchev, qui interdit la poursuite de l’événement. Toutefois, dès 1966, une grande rétrospective de l’œuvre de Falk se tient à Moscou. La femme du peintre, Angelina Schekin-Krotova, confie alors à l’écrivain Varlam Chalamov : « Cette exposition est un tel miracle que je me demande parfois s’il n’est pas possible que Robert ressuscite ».
C’est un peu ce qui se produit en ce moment à la Nouvelle-Jérusalem.

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