Quand les Soviétiques inventaient le cinéma en 3D

Fondé en 1929 pour équiper en caméras la jeune industrie cinématographique soviétique, l’Institut expérimental de cinématographie a inventé le cinéma en trois dimensions dès les années 1940. Aujourd’hui, le laboratoire survit grâce à des commandes privées, tandis que les prototypes prennent la poussière dans un vieil immeuble stalinien du centre de Moscou.

C’est l’un de ces grands ensembles néo-classiques staliniens que l’on trouve à travers Moscou, avec ses arches monumentales, ses colonnades en brique beige et ses bas-reliefs défraîchis à la gloire du prolétariat. Alentour, de vastes esplanades, de larges artères encombrées de voitures et des rues baptisées en l’honneur des héros du travail socialiste. Nous sommes dans la Moscou stalinienne, celle du soviétisme triomphant d’après-guerre. L’Institut scientifique expérimental de cinématographie et de photographie (NIKFI) y occupait autrefois un bâtiment entier, juste en face de l’académie des cadres du Parti communiste de l’Union soviétique. Aujourd’hui, cette dernière est devenue une université d’économie, tandis que le NIKFI s’est ratatiné. Seuls deux étages d’une petite aile de lui sont réservés, dans un édifice qu’il partage désormais avec un centre d’affaires, une banque, deux restaurants japonais, une pizzeria et une agence de voyages.

Si l’immeuble date des années 1950, l’histoire du NIKFI remonte à la fin des années 1920. À cette époque, le gouvernement soviétique décide de centraliser et d’organiser le cinéma en URSS. Les célèbres studios Mosfilm (à Moscou) et Lenfilm (à Leningrad/Saint-Pétersbourg) sont créés, et une machine de propagande efficace se met en place. Le NIKFI, fondé en 1929, joue un rôle crucial dans ce dispositif : il doit concevoir et fabriquer caméras, projecteurs, bobines, appareils photos, microphones, haut-parleurs et écrans, à destination d’une industrie cinématographique dépendante du matériel étranger.

Conception de prototypes par le NIKFI. Crédits : facebook @NIKFI.OAO
Conception de prototypes par le NIKFI. Crédits : facebook @NIKFI.OAO

Les techniciens et les ingénieurs de l’institut travaillent alors sur de nouvelles techniques de prise de vue et sur des méthodes de sonorisation et de visionnage toujours plus avancées. En 1952, les différents services s’installent dans le bâtiment actuel. On y trouve plusieurs laboratoires, des chambres sourdes dont les parois absorbent les ondes sonores, plusieurs salles de projection, une chaîne d’assemblage, des chambres noires et des équipements chimiques destinés à la création de nouveaux modèles de pellicules.

Le cinéma en 3D, soixante ans avant l’heure

Aujourd’hui, les sombres couloirs du vieux bâtiment, truffées de prototypes étonnants, ont été transformées en musée. En les parcourant, on apprend que dès les années 1930, le cinéma en relief est érigé en priorité. Les ingénieurs du NIKFI conçoivent des caméras utilisant la méthode anaglyphe (la 3D « en rouge et bleu »), puis, en 1941, les premières caméras à 3D polarisée. Cette technologie, inventée en URSS il y a quatre-vingts ans dans l’anonymat le plus total, est encore utilisée, de nos jours, par les superproductions hollywoodiennes. Ainsi, deux gigantesques projecteurs Stereo-70 en fonte trônent-ils fièrement dans la salle de projection : la qualité d’image de ces caméras 3D n’a rien à envier à celle des meilleurs appareils modernes. À ce propos, les vétérans du NIKFI se plaisent à raconter comment Graeme Ferguson, inventeur de l’IMAX, s’est inspiré de leur technologie pour l’exposition internationale d’Osaka, en 1970.

Le musée présente aussi des projecteurs et des écrans panoramiques à 180 degrés, un projet de cinéma pour aveugles, une caméra portative stabilisée par gyroscope conçue en 1980 pour les Jeux olympiques de Moscou, des projecteurs holographiques, des systèmes 3D sans lunettes. Sans oublier le Sovpolikadr, un appareil permettant de projeter plusieurs films sur un même écran, créant ainsi des compositions cinématographiques qui ne sont pas sans rappeler les collages photographiques de la propagande des années 1920.

Exemple de Sovpolikadr. Crédits : NIKFI
Exemple de Sovpolikadr. Crédits : NIKFI

Un déclin inexorable

Après l’effondrement de l’URSS, le NIKFI n’est plus financé, et ses ingénieurs doivent cesser leurs expérimentations. « Aujourd’hui, plus personne n’a besoin de ces caméras », soupire Sergueï Rojkov, responsable du laboratoire de stéréoscopie, qui troque son costume-cravate pour une blouse grise élimée afin d’inspecter un de ses appareils. L’heure est au numérique. Les projecteurs Stereo-70 pèsent plusieurs tonnes ; ils nécessitent des pellicules de 70 mm, introuvables aujourd’hui, ainsi qu’un entretien permanent et complexe. Les effets spéciaux par ordinateur ont rendu le Sovpolikadr obsolète. Le dernier cinéma 3D équipé de Stereo-70 a fermé ses portes en 2005 à Saint-Pétersbourg.

Seuls les laboratoires de stéréoscopie et d’acoustique ont réchappé du chaos économique des années 1990. Aujourd’hui, sans financements publics, leurs ingénieurs conçoivent du matériel de pointe pour des clients privés : un microphone qui enregistre sans écho, même dans des espaces confinés ; une caméra macroscopique en 3D ; une intelligence artificielle capable de repérer des éléments précis et d’effectuer des recherches automatiques dans des archives vidéo. Le NIKFI s’essaie aussi à la réalité augmentée, pour le compte des autorités russes. Enfin, il organise régulièrement des visites de ses locaux et des démonstrations d’inventions bientôt centenaires, devant un public clairsemé qui s’installe sur les sièges râpés des salles de projection.

Pour l'invention du système Stereo-70, Geena Davis remet à Sergueï Rojkov le prix de la réalisation technique en 1991. Crédits : facebook @NIKFI.OAO
Pour l’invention du système Stereo-70, Geena Davis remet à Sergueï Rojkov, en 1991, le prix de la réalisation technique par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Crédits : facebook @NIKFI.OAO

« Les grandes inventions faites par les pionniers soviétiques, dans les années d’après-guerre, restent au cœur du cinéma moderne, assure Alexeï, employé au laboratoire de stéréoscopie. Toutes les technologies utilisées dans le cinéma d’aujourd’hui sont nées ici, puis se sont répandues à travers le monde. Malheureusement, tous les ingénieurs et techniciens qui ont travaillé à ces inventions sont très âgés, et leur histoire n’est pas documentée. Ils disparaissent les uns après les autres ; leur mémoire et leurs idées sont perdues à jamais. »

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