Moscou – La Havane : Salsa Anti-Trump

Après l’annonce du retrait américain du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), les relations entre Moscou et Cuba, ancien satellite communiste aux portes des États-Unis, sont de nouveau à l’ordre du jour. Jusqu’où Moscou et La Havane peuvent-elles développer leur coopération, notamment sur le plan militaire ? La visite récente du président cubain Miguel Díaz-Canel à Moscou donne quelques indications sur le sujet.

Miguel Díaz-Canel, le nouvel homme fort de Cuba, qui a remplacé Raúl Castro en avril dernier, a effectué au début du mois de novembre sa première visite en Russie, où il a été accueilli avec tous les honneurs dus à son rang. Il s’est entretenu avec le président Vladimir Poutine au Kremlin avant de rencontrer le Premier ministre Dmitri Medvedev. Le président cubain a invité son homologue russe à venir à Cuba l’année prochaine. À l’en croire, les Cubains souhaiteraient revoir Vladimir Poutine, qui s’était rendu pour la dernière fois sur l’île en 2014 à l’occasion d’une « visite historique ».

Miguel Díaz-Canel à Moscou le 1er novembre 2018. Crédits : TASS
Miguel Díaz-Canel à Moscou le 1er novembre 2018. Crédits : TASS

La Russie fournira du pétrole et redorera le Capitole

En novembre 2019, Cuba, fêtera ses 500 ans. Le Kremlin, qui a longtemps été en froid avec La Havane après l’interruption, en 1991, des subventions massives que lui accordait l’URSS, cherche aujourd’hui à tout prix à se défaire de sa réputation de « traître » auprès de son allié historique. Des artisans russes participent ainsi à la restauration de la coupole d’or du Capitole de La Havane, copie conforme de celui de Washington.

Lors de la visite de Miguel Díaz-Canel à Moscou, des thèmes plus importants ont, bien entendu, été abordés. Au cours d’une conférence de presse, Vladimir Poutine s’est félicité que les échanges commerciaux entre les deux pays aient augmenté de 17 % en 2017, reconnaissant toutefois qu’en chiffres absolus, ceux-ci restent modestes (290 millions de dollars).

Cuba s’intéresse avant tout à sa coopération énergétique avec la Russie, laquelle se développe rapidement depuis quelques années. En 2017, la Russie a expédié 200 000 tonnes de pétrole et 19 000 tonnes de combustibles divers à son partenaire cubain . Par ailleurs, Rosneft a entamé la prospection géologique du plateau continental de Cuba, dont les réserves de pétrole sont évaluées à 20 milliards de barils.

Lors de sa visite à Cuba en 2014, Vladimir Poutine a annulé près de 30 milliards de dollars de la dette cubaine auprès de l’URSS et de la Russie, qui s’élevait à 33 milliards de dollars. Les Cubains espèrent que le président russe effacera le solde l’an prochain.

Il y a deux ans, Raúl Castro avait demandé à Vladimir Poutine d’examiner la possibilité d’organiser des livraisons stables de pétrole et de produits pétroliers russes sur l’île. Cette requête s’expliquait par la baisse considérable des exportations pétrolières en provenance du Venezuela, déjà au bord de la faillite en 2016. Dans les années 2000, sous la présidence d’Hugo Chávez, Caracas fournissait à Cuba près de 105 000 barils de pétrole par jour. Après la mort de l’idole vénézuélienne, en mars 2013, ces livraisons sont descendues à 90 000 barils journaliers, puis ont encore chuté de 40 %. Cuba a alors cédé à une véritable panique, alimentée par le souvenir de la « période spéciale », économie de guerre en temps de paix, décrétée par le régime au début des années 1990, juste après l’annonce de la fin des subventions russes. Entre 1991 et 1994, le pays est ainsi, pour citer les Cubains, « revenu à l’âge de pierre » : les tracteurs ont été remplacés par des bœufs, les automobiles par des bicyclettes importées de Chine, et des millions d’habitants de l’île, qui se contentaient déjà d’une maigre ration, ont souffert de la faim.

Outre l’arrêt des livraisons de pétrole à bas prix, l’île a cessé de toucher une partie de la rente en dollar qu’elle percevait pour le travail de ses 50 000 médecins et employés médicaux engagés dans différents pays (dont 30 000 au Venezuela). En 2014, selon l’ancien ministre de l’économie José Luis Rodríguez García, Cuba engrangeait ainsi près d’onze milliards de dollars, soit plus de trois fois ses recettes touristiques, pour les prestations de son personnel médical à l’étranger. Aujourd’hui, les médecins cubains fuient le Venezuela, frappé par une grave pénurie alimentaire, pour gagner d’autres États d’Amérique latine. La coopération entre Cuba et le Brésil peut également être considérée comme appartenant au passé : le tout fraîchement élu président d’extrême droite Jair Bolsonaro a fait part de sa volonté de rompre tous les liens, y compris diplomatiques, avec l’île, où, d’après lui, règne une « dictature ».

Pour pallier ces difficultés, La Havane compte, à nouveau, sur l’aide de Moscou, son alliée de longue date. Lors de sa visite sur l’île en 2014, Vladimir Poutine a annulé près de 30 milliards de dollars de la dette cubaine auprès de l’URSS et de la Russie, qui s’élevait à 33 milliards de dollars. Les Cubains espèrent que le président russe effacera le solde, l’an prochain.

La Havane. « Entre 1991 et 1994, [...] les tracteurs ont été remplacés par des bœufs, les automobiles par des bicyclettes importées de Chine... » Crédits : Jeison Higuita - unsplash
La Havane. « Entre 1991 et 1994, […] les tracteurs ont été remplacés par des bœufs, les automobiles par des bicyclettes importées de Chine… » Crédits : Jeison Higuita – unsplash

Unis contre Trump

Mais, les analystes se sont surtout intéressés au volet militaire des négociations entre la Russie et Cuba. Le Kremlin a, dans un premier temps, refusé de commenter l’information parue dans les médias selon laquelle la Russie pourrait octroyer à Cuba un crédit de 50 millions de dollars pour l’achat d’armements russes. Si le vice-ministre des Finances Sergueï Stortchak s’est montré plus loquace en évoquant un contrat de 38 millions d’euros, il a néanmoins refusé de préciser de quels armements il s’agissait. Il a indiqué qu’une délégation cubaine devrait arriver à Moscou à la mi-novembre pour y discuter des détails d’un éventuel accord. Selon nos informations, celui-ci porterait sur des chars T-60, des chasseurs MiG d’ancienne génération, ainsi que des hélicoptères de transport – soit les équipements livrés au Venezuela par la Russie ces dernières années.

Dès 2014, les Cubains ont fait comprendre à Vladimir Poutine qu’ils s’opposaient non seulement à une nouvelle crise des missiles mais également au ravitaillement des bombardiers stratégiques de Moscou et à la création d’une base navale russe sur l’île.

En aidant Cuba, le Kremlin poursuit un autre objectif : maintenir le Venezuela dans le giron russe. La Havane – dont Caracas a été le principal sponsor pendant quinze ans – continue en effet à exercer une énorme influence, via ses instructeurs militaires et ses agents de renseignement, sur l’armée et le gouvernement vénézuéliens.

L’octroi d’un crédit à La Havane s’inscrit, par ailleurs, dans une visée manifestement anti-américaine. Il est tout à fait possible que cette décision provoque la fureur de Donald Trump, qui, après son arrivée au pouvoir, a mis un terme à la politique de normalisation des relations avec Cuba entamée par son prédécesseur, Barack Obama. Toutefois, le contrat ne porte probablement que sur une modernisation des armements antédiluviens livrés à Cuba par l’URSS dans les années 1960 et 1970. « Le montant peu élevé du crédit s’explique par la volonté de lancer un simple avertissement aux États-Unis », explique M. Stortchak.
La répétition du scénario de 1962 est, en effet, exclue. Dès 2014, les Cubains ont fait comprendre à Vladimir Poutine qu’ils s’opposaient non seulement à une nouvelle crise des missiles mais également au ravitaillement des bombardiers stratégiques russes sur l’île, ainsi qu’à la création d’une base navale souhaitée par Moscou.

Il est tout aussi peu probable que le Kremlin, même dans le cadre de son bras-de-fer avec les États-Unis, décide de ressusciter l’ancienne station soviétique SIGINT de Lourdes, près de La Havane, une demande récemment émise par des militaires russes et certains députés de la Douma d’État.

Lors de la visite du président Miguel Díaz-Canel à Moscou, l’entreprise Roscosmos a signé un contrat de livraison de matériel satellite à Cuba. Elle entamera prochainement l’installation sur l’île du système russe de positionnement par satellites Glonass.

La station SIGINT a été ouverte en 1967 dans le but d’intercepter les appels téléphoniques et les échanges radio sur le territoire américain. En 2001, Vladimir Poutine a ordonné sa fermeture afin de renforcer les bonnes relations qui existaient alors avec l’administration du président George W. Bush.

La décision de fermer la station de Lourdes a cependant une autre explication : après l’interruption des subventions russes au régime cubain, les frères Castro, tels de véritables capitalistes, ont exigé de la Russie un « loyer » de 200 millions de dollars pour sa location annuelle. Indignés, les généraux russes ont rétorqué qu’à ce prix-là, ils pouvaient construire des dizaines d’autres stations d’écoute. Qui plus est, les équipements vétustes de Lourdes ne permettaient déjà plus une interception optimale des communications.

Aujourd’hui, la majorité des informations sont obtenues à l’aide de satellites et non plus depuis des bases et des installations terrestres. Au cours de la visite du président cubain à Moscou, l’entreprise Roscosmos a signé un contrat de livraison de matériel satellite à Cuba. Elle entamera prochainement l’installation sur l’île du système russe de positionnement par satellites Glonass.

la station SIGINT de Lourdes. Crédits : defence.ru
la station SIGINT de Lourdes, près de La Havane. Crédits : defence.ru

La main tendue vers Moscou, le regard tourné vers les États-Unis

La politique cubaine à l’égard de Moscou est toutefois ambivalente. Malgré ses appels à l’aide, le régime cubain compte de plus en plus sur d’autres États. Ses espoirs reposent en premier lieu sur l’afflux de touristes étrangers, notamment américains. Entre janvier et mai 2018, Cuba en a accueilli près de deux millions – un chiffre qui s’explique par l’ouverture des liaisons aériennes commerciales entre Cuba et les États-Unis en 2016. Certes, la position anti-cubaine de Donald Trump et les nouvelles restrictions imposées sur les voyages en direction de l’île ont, depuis, entraîné une baisse du nombre de touristes américains. Néanmoins, cette chute a été de courte durée. La compagnie Americain Airlines prévoit d’ouvrir ce mois-ci une nouvelle ligne entre Miami et Santiago de Cuba, la seconde ville du pays.

Les transferts d’argent effectués par les Cubains émigrés en Floride à destination de leurs familles restées sur l’île jouent également un rôle majeur : en 2017, ils ont atteint le montant record de 3,35 milliards de dollars, soit l’équivalent des recettes touristiques du pays.

Cet automne, lors de sa première intervention à l’Assemblée générale des Nations unies, Miguel Díaz-Canel, a affirmé qu’à l’instar de ses prédécesseurs, les frères Castro, il empêcherait l’avènement du capitalisme sur l’île. Après son intervention, il a consacré une bonne partie de la nuit à une rencontre informelle avec une délégation de Cubains émigrés aux États-Unis. Ayant personnellement salué chacun d’eux, il a même esquissé quelques pas de danse et joué de divers instruments de musique. Selon l’entrepreneur américano-cubain Saul Berenthal, le nouveau président « s’est comporté comme s’il était un des nôtres ».

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