Moscou, jeu dangereux en Libye

À la conférence sur la Libye, qui s’est tenue les 12 et 13 novembre à Palerme, en Sicile, la Russie devait être représentée par un des adjoints du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Toutefois, au dernier moment, c’est le Premier ministre Dmitri Medvedev qui s’est envolé pour l’Italie…

Deux pouvoirs concurrents existent aujourd’hui en Libye : le gouvernement d’entente nationale, reconnu par les Nations unies (y compris la Russie), dirigé par le Premier ministre Fayez el-Sarraj, et la Chambre des représentants, parlement élu en 2014, soutenue par « l’armée nationale libyenne », qui répond aux ordres de l’influent maréchal Khalifa Haftar. Le premier a son siège à Tripoli ; le second a pour « capitale » Tobrouk (située dans la région orientale de Cyrénaïque, près de la frontière égyptienne), ville depuis laquelle il contrôle les régions de l’Est du pays, où se trouvent de vastes gisements de pétrole et d’importants terminaux pétroliers.

en rouge : l'armée nationale syrienne. En bleu : le gouvernement d'accord national. En violet : les milices touaregs. Crédits : libya.liveuamap.com
En bleu : les forces du gouvernement d’entente nationale. En violet : milices touaregs, alliées du gouvernement d’entente nationale. En rouge : l’armée nationale libyenne. Crédits : libya.liveuamap.com

El-Sarraj et Haftar sont des adversaires irréconciliables. Derrière chacun d’eux se tiennent différents États. La Russie affiche ses sympathies pour le maréchal libyen : ce dernier a étudié dans l’ex URSS, il parle le russe et se rend fréquemment à Moscou (la dernière fois, à la veille de la conférence de Palerme). Lors d’une récente interview pour la presse arabe, Abdallah al-Thani, Premier ministre du gouvernement de Tobrouk et l’une des personnalités politiques travaillant avec Haftar, a qualifié les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Italie d’ennemis du peuple libyen, ces pays soutenant selon lui « l’islam politique en Libye ». Le Kremlin mène toutefois ici un jeu plus subtil qu’en Syrie et ne se limite pas à entretenir des relations avec son « protégé » militaire. Ainsi, ces dernières années, Moscou a également reçu des membres du gouvernement de Tripoli et d’autres forces, qui ont pu y critiquer ouvertement le maréchal Haftar.

L’ombre du conflit Syrien

La diplomatie russe n’est cependant pas insensible au fait que ce dernier bénéficie du soutien de la France, de l’Égypte, des Émirats arabes unis et d’autres monarchies du golfe Persique, qui apprécient sa position de fermeté à l’égard des islamistes, notamment des Frères musulmans.
Les États-Unis se sont, quant à eux, retirés du règlement politique en Libye. Un grand nombre de politologues – tant en Amérique qu’en Europe occidentale – pensent néanmoins que Washington doit rapidement changer de stratégie et soutenir Haftar, avant que Moscou ne prenne le contrôle de la Libye et n’en fasse une deuxième Syrie. Selon de nombreux analystes militaires, bien que le maréchal Haftar dirige les principales forces armées du pays, il n’est pas en capacité d’atteindre son objectif ‒ unir toute la Libye sous son autorité – s’il se refuse au moindre compromis avec le gouvernement de Tripoli.

Khalifa Haftar lors de sa réunion avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. 14 août 2017. Crédits : RIAN
Khalifa Haftar lors de sa réunion avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. 14 août 2017. Crédits : RIAN

À Palerme, Dmitri Medvedev a exprimé publiquement la volonté de la Russie de participer à la reconstruction de l’économie libyenne : « Il faut aider ce pays afin qu’il retrouve une vie normale, reconstruire ses structures publiques et redynamiser son économie. Nous sommes prêts à nous en charger », a-t-il déclaré.

Tripoli espère que les entreprises russes recommenceront bientôt à travailler dans le pays. Elle songe, notamment, leur confier la construction d’une ligne à grande vitesse entre Syrte et Benghazi.

La guerre libyenne de 2011 a privé Moscou de tous les contrats qu’elle avait signés avec Mouammar Kadhafi. Selon Sergueï Tchemezov, président de Rostec (l’une des principales entreprises d’État travaillant pour le complexe militaire russe), l’introduction d’un embargo sur les armes en Libye a coûté quatre milliards de dollars à la Russie.

Les sociétés russes ont également perdu quantité de gros contrats dans le secteur énergétique, tandis que ceux portant sur la construction d’infrastructures publiques ont été gelés. Avant la guerre, des entreprises russes telles que Gazprom, RZD (chemins de fer) et Tatneft (pétrole) était présentes en Libye. Les contrats de RZD, à eux seuls, étaient estimés à 3,5 milliards de dollars. En 2012, Abdel Rahim al-Kib, alors Premier ministre de Libye, avait laissé entendre que les entreprises russes ne seraient pas réadmises dans le pays, le gouvernement libyen étant mécontent de la position de retrait adoptée par la Russie durant la guerre civile de 2011. On se rappelle en effet que le Kremlin (dont le locataire était Dmitri Medvedev), après avoir, dans un premier temps, consenti à l’intervention militaire occidentale contre le régime de Mouammar Kadhafi, s’était ensuite indigné du sort réservé au colonel libyen et avait protesté contre le changement de régime politique intervenu suite à l’assassinat de celui-ci, pour lequel il n’avait pas donné son accord.
Les temps changent, toutefois, et il semblerait que la Russie soit de retour en Libye. Le 13 novembre dernier, Moscou a accueilli une délégation libyenne conduite par le ministre de l’Économie et de l’Industrie, Nasir Shaglan. Du côté de Tripoli, on espère que les sociétés russes recommenceront bientôt à travailler dans le pays. Priorité est donnée au projet de la RZD de construire une ligne à grande vitesse entre Syrte et Benghazi ainsi qu’aux perspectives d’importation de céréales et de fourrage russes pour un montant pouvant aller jusqu’а 700 millions de dollars.

Mercenaires et bases navales

Moscou a toutefois d’autres desseins, encore plus ambitieux. La Russie a envoyé plusieurs dizaines de membres des forces spéciales (Spetsnaz) et d’agents de la Direction générale des renseignements (ancien GRU) dans l’Est de la Libye afin de soutenir le maréchal Haftar, indique le journal londonien The Sun, citant des sources provenant du gouvernement britannique. En outre, d’après le même quotidien, la Russie aurait livré au chef militaire des armes lourdes : des missiles multirôles Kalibr et des systèmes de missiles sol-air S-300.

D’après The Sun, à Benghazi et Tobrouk, deux villes situées sur la côte orientale de la Libye, deux camps militaires russes ont été ouverts par le Groupe Wagner – une société militaire privée, dirigée, selon les médias russes, par le « cuisinier du Kremlin » et homme d’affaires Evgueni Prigojine. L’arrivée des mercenaires du Groupe Wagner en Lybie est étayée par la présence de M. Prigojine au sein de la délégation russe, lors des négociations qui se sont tenues entre le maréchal Haftar et le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, à Moscou, le 7 novembre dernier.

Ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, au centre, et Evgueni Prigojine, en costume. Délégation russe aux négociations avec le maréchal Haftar à Moscou, le 7 novembre 2018. Crédits : Youtube - Chaîne "Bureau d'information - Commandement général des forces armées libyennes"
Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, au centre, et Evgueni Prigojine, en costume. Délégation russe en négociations avec le maréchal Haftar à Moscou, le 7 novembre 2018. Crédits : Youtube – Commandement général des forces armées libyennes

Par ailleurs, selon des sources occidentales, le Kremlin aurait obtenu l’autorisation de construire une base militaire sur le territoire contrôlé par les forces du maréchal libyen.

L’arrivée d’un acteur étranger dans le conflit pourrait rompre l’équilibre précaire qui s’est instauré ces derniers mois et relancer de plus belle la guerre civile.

Jusqu’à présent, le gouvernement russe, entièrement accaparé par le dossier syrien, s’était montré extrêmement prudent vis-à-vis de la Libye. Moscou a, semble-t-il, changé de position à la veille de la conférence de Palerme. Selon l’analyste politique Kirill Semenov, les Émirats arabes unis, principal allié et sponsor du maréchal Haftar, ont probablement joué, en l’occurrence, un rôle crucial. La position des Émirats sur le conflit en Syrie, jusque-là anti-Assad, est en effet devenue plus bienveillante à l’égard du régime syrien. Il n’est donc pas exclu que Moscou et Abou Dabi aient conclu un accord.

Kadyrov entre dans la danse

Par ailleurs, selon Kirill Semenov, les informations attestant de la présence sur le sol libyen de systèmes de missiles S-300 et de missiles Kalibr « ne sont probablement pas véridiques ». Pour lui, Haftar n’a pas besoin de ce genre d’armes et, dans tous les cas, de telles livraisons auraient été détectées par les services de renseignement des pays de l’OTAN. Quant à la création de points d’appui militaire russes en Libye, elle pourrait effectivement être à l’ordre du jour. Certaines sources militaires à Moscou laissent entendre que l’État-major russe envisagerait d’ouvrir des bases navales à Tobrouk et Benghazi. Tout dépendra du rôle politique futur de Khalifa Haftar.
Auteurs d’une analyse détaillée parue sur le site de l’agence de presse RBC, les arabisants Leonid Issaпev et Andreп Zakharov estiment que « l’impossibilité d’une victoire militaire pour chacune des parties dans le conflit libyen permet d’espérer un accord reposant sur une fédéralisation du pays ». La Libye pourrait être divisée en trois provinces ou plus, prédisent les deux experts. Par ailleurs, si une des parties tentait d’impliquer un acteur étranger, dans l’espoir de faire pencher la balance en sa faveur, cela pourrait rompre l’équilibre précaire qui s’est instauré ces derniers mois et relancer de plus belle la guerre civile. L’apparition de sociétés militaires russes privées sur le territoire libyen est, à cet égard, préoccupante.
Par ailleurs, à la surprise générale, le leader tchétchène, Ramzan Kadyrov, qui rêve maintenant d’influer sur le destin du monde musulman, a décidé de se mêler lui aussi du conflit libyen. Kadyrov s’oppose ouvertement au maréchal Haftar. Certains cercles d’affaires influents à Moscou manifestent également de la bienveillance à l’égard du gouvernement de Tripoli. Mais, si le Kremlin peut donner l’impression de prêter l’oreille aux arguments des uns et des autres, les projets du lobby militaro-industriel et du ministère de la Défense russes, qui, eux, protègent Haftar, importent davantage au président Poutine.

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