Interpol, théâtre de la crise russo-occidentale

Réunie à Dubaï le 21 novembre, la 87e Assemblée générale d’Interpol a élu le Sud-Coréen Kim Jong-yang à la présidence de l’organisation, au détriment du candidat russe Alexandre Prokoptchouk. Habituellement peu médiatisé, l’événement avait, cette fois, des airs de guerre diplomatique.

La police mondiale n’avait plus de patron depuis la « démission » forcée de son président Meng Hongwei, accusé de corruption en Chine, et mystérieusement disparu, début octobre, au cours d’un voyage dans son pays. Son mandat devait s’achever en 2020. Deux candidats briguaient sa succession : le Sud-Coréen Kim Jong-yang, qui assure l’intérim depuis la disparition de Meng Hongwei, et Alexandre Prokoptchouk, haut fonctionnaire russe, vice-président de l’organisation, officiellement soutenu par Moscou.

Pressions diplomatiques de Kiev et Washington

Pour les États-Unis et l’Ukraine, et bien que le poste en jeu soit essentiellement représentatif, la perspective de se retrouver avec un Russe à la tête de l’organisation policière internationale relevait du cauchemar. Le lundi 19 novembre, à deux jours de l’élection du nouveau président, le ministre ukrainien de l’Intérieur, Arsen Avakov, dénonçait une candidature « absurde et contraire à l’esprit et aux buts d’Interpol. » Kiev menaçait même de quitter l’organisation si ses arguments n’étaient pas entendus.

Alexandre Prokoptchouk n’est pourtant pas un étranger en Ukraine : il y est né au début des années 1960. Après avoir étudié les lettres et les langues étrangères à l’université de Kiev, il s’installe à Moscou en 1990, peu avant l’effondrement de l’Union soviétique.

En 2003, après avoir occupé différentes fonctions au sein du ministère de l’intérieur, M. Prokoptchouk obtient le grade de général de police. Il commence à travailler avec Interpol en 2006, en tant que responsable adjoint du bureau russe de l’organisation.

Ce polyglotte qui parle allemand, polonais, italien, anglais et français a également été en charge de la coopération avec Europol, l’agence européenne de police criminelle, puis nommé au comité exécutif d’Interpol en 2014, avant d’en être élu vice-président en novembre 2016.

Son frère Igor occupe, lui aussi, une position importante… dans la diplomatie ukrainienne ! Il est, en effet, le représentant de Kiev auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Hélas, la famille Prokoptchouk n’aura ni le temps ni le loisir d’incarner les liens qui unissent toujours l’Ukraine et la Russie.

Outre-Atlantique, peu avant le scrutin, quatre sénateurs américains, démocrates et républicains, décident d’unir leurs voix et d’écrire au président Donald Trump. Pour eux, il ne saurait être question de « confier le poulailler à un renard ». Une initiative appréciée comme il se doit par le Kremlin. Selon le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov, « [la lettre des parlementaires américains] constitue une évidente tentative d’ingérence dans le processus électoral d’une organisation internationale ». Peu après, le Secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, indique que la Maison-Blanche « soutien fermement » Kim Jong-Yang.

Kim Jong-yang. Alexandre Prokoptchouk. Crédits : RFE/RL
Kim Jong-yang. Alexandre Prokoptchouk. Crédits : RFE/RL

Front commun contre Moscou

Le 20 novembre, à moins de 24 heures du vote, la Lituanie, autre voisine de la Russie peu encline à lui faire le moindre cadeau, profère des menaces semblables à celles de l’Ukraine. Son ministre de l’Intérieur, Eimutį Misiūną, affirme que la diplomatie lituanienne met tout en œuvre pour empêcher le candidat russe d’accéder à la plus haute fonction de l’organisation : « Avec les pays de l’Union européenne et nos alliés de l’OTAN, nous tentons de démontrer qu’Interpol deviendrait une arme politisée aux mains du régime russe, si son représentant l’emportait. » Pour justifier ses craintes, M. Misiūną rappelle que la Russie a l’intention d’ouvrir une enquête préliminaire contre les magistrats lituaniens qui ont eu à juger les « événements de Vilnius »… du 13 janvier 1991 (suite à la déclaration d’indépendance des États baltes, le Kremlin décide alors de rétablir son autorité et envoie ses soldats et ses chars remettre de l’ordre dans la capitale lituanienne : 14 morts). Selon le ministre lituanien, une fois M.  Prokoptchouk élu, la Russie tenterait probablement d’obtenir des mandats d’arrêt contre ces magistrats, par le biais d’Interpol.

Le parlement lituanien, le Seimas, n’est pas en reste. Il adopte une résolution au ton plus que menaçant : « Si Alexandre Prokoptchouk est élu au poste de président d’Interpol, la Lituanie et d’autres pays démocratiques devront immédiatement envisager de quitter l’organisation ». Une position partagée par la députée écologiste allemande au Parlement européen, Rebecca Harms, qu’Alexandre Tchepa, vice-président de la commission des Affaires internationales de la Douma russe, accuse aussitôt de vouloir déstabiliser la scène politique internationale.

Depuis Londres, c’est l’oligarque russe en exil Mikhaïl Khodorkovski qui, à son tour, affirme qu’Alexandre Prokoptchouk « se conformera à tous les ordres du Kremlin ». Du côté de Paris, tout en faisant remarquer que la désignation d’un Chinois à la présidence d’Interpol, en 2016, n’avait pas suscité d’indignation particulière, on reconnaît qu’après l’affaire Skripal, l’arrivée d’un Russe à la tête de l’organisation n’est pas souhaitable.

La polémique a finalement raison du candidat de Moscou. Alors qu’une partie de la presse internationale voyait déjà le Russe président d’Interpol (« Un Russe sur le point de remporter la bataille d’Interpol pour le Kremlin », titrait The Times le 17 novembre), le Sud-Coréen Kim Jong-yang est finalement élu. Un soulagement pour Kiev, Washington et Riga ; un camouflet pour Moscou. L’élection n’était pourtant pas si cruciale. Le président de l’organisation, basée à Lyon, joue un rôle essentiellement représentatif, voire honorifique. C’est au secrétaire-général – aujourd’hui l’Allemand Jürgen Stock – que reviennent les décisions importantes : c’est lui qui valide ou non les demandes et la diffusion des mandats d’arrêt (les notices rouges). La propension des nations à s’écharper sur une élection qui ne changera pas fondamentalement la face d’Interpol, en dit long sur l’état des relations entre la Russie et l’Occident.

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