Igor Boutman : « En Russie, le jazz est en pleine expansion »

En novembre, le saxophoniste de jazz russe Igor Boutman a donné pas moins de trois concerts à Moscou. Un événement en soi, quand on sait combien l’agenda des tournées de cet artiste de renommée mondiale est chargé… Dans quelle mesure le jazz, cette musique venue du Sud, s’est-il acclimaté dans la froide Russie, et est-il populaire parmi les jeunes ? Le Courrier de Russie a eu le temps de poser ces questions à Igor Boutman avant qu’il ne s’envole pour un prochain concert.

 Igor Boutman. Crédits : RIAN
Igor Boutman. Crédits : RIAN

LCDR : Pourquoi le jazz est-il moins populaire en Russie que la pop, selon vous ?

Igor Boutman : Citez-moi un pays où il le serait plus…

LCDR : Eh bien, le jazz est probablement plus populaire aux États-Unis que dans notre pays…

I. B. : Les États-Unis ont simplement plus de jazzmen de niveau mondial. Mais les Russes s’intéressent tout autant à cette musique que les Américains. Et au Japon, par exemple, elle est même plus populaire qu’aux États-Unis.
En réalité, en Russie, le jazz est en pleine expansion. En témoigne le nombre de musiciens professionnels, de clubs, d’émissions musicales qui lui sont consacrées, à la radio et à la télévision… Et nous autres, jazzmen, œuvrons constamment à le rendre de plus en plus populaire ici.

LCDR : Est-ce à dire que le jazz est plus populaire dans la Russie d’aujourd’hui qu’il ne l’était en URSS ?

I. B. : Évidemment ! Sans comparaison ! À l’époque soviétique, le pays comptait en tout et pour tout six ou sept groupes de jazz professionnels russes. L’URSS n’avait pas un seul festival consacré à cette musique, et le niveau des musiciens, même pro, était relativement faible Aujourd’hui, on trouve ici de très nombreux jazzmen professionnels, une multitude de festivals sont organisés chaque année.

« Aujourd’hui, tu joues du jazz, demain, tu vendras ton pays »

LCDR : Le jazz entretenait des relations compliquées avec le pouvoir soviétique : si le genre a fleuri dans les années 1920-1930, le début de la « guerre froide » l’a contraint à entrer dans la clandestinité. Il n’en est ressorti qu’à la faveur du Dégel de Khrouchtchev, au milieu des années 1950. Les Anciens se souviennent tous du célèbre slogan de propagande, qui disait : « Aujourd’hui, tu joues du jazz, demain, tu vendras ton pays »

I. B. : Très franchement, je ne saurais expliquer pourquoi le pouvoir soviétique voyait dans le jazz une menace, ou, comme on disait à l’époque, une « musique de pauvreté spirituelle et de décadence ». Mais ce que je peux affirmer avec certitude, c’est qu’à l’époque, la Russie comptait beaucoup moins de jazzmen qu’aujourd’hui… et beaucoup moins d’artistes pop – un style qui, lui, n’a pourtant jamais été interdit. L’URSS avait quelques groupes et quelques grands solistes, mais qui se comptaient tous sur les doigts d’une main.

Leningradski Dixieland. Leningrad. 1967. Crédits : RIAN
Leningradski Dixieland. Leningrad. 1967. Crédits : RIAN

Aujourd’hui, le tableau est très différent ! Quantité de jeunes frappent à la porte. Des artistes dont certains ont à peine plus de vingt ans, comme Ilya Morozov, Anton Tchekourov, Daniil Nikitine. Vous avez aussi des quarantenaires très talentueux, tels Sergueï Golovnia, Anton Zaletaïev, Sergueï Baouline. Et puis nos merveilleux « vétérans » : Alexeï Kouznetsov, Daniil Kramer et Boris Froumkine, Valeri Grokhovski. Là, par exemple, je m’envole pour un festival à Khabarovsk, en Extrême Orient. Et récemment, j’ai joué à un festival à Ioujno-Sakhalinsk. Le jazz était également représenté lors du Forum international de la Culture à Saint-Pétersbourg, mi-novembre : depuis deux ans, nous y organisons notre propre session, le mini-festival Jazz Across Borders, avec des invités venus de Russie et du monde entier.

« Les véritables secrets du jazz ‒ toute l’énergie de cette musique ‒ ne se transmettent que de façon directe, par l’exemple personnel. »

LCDR : Et sur quoi ce mouvement peut-il déboucher ?

I.B. : Sur la création d’une tradition de jazz propre à notre pays, je l’espère. Parce que les traditions, c’est la base. Le secret des grands jazzmen américains – trompettistes, guitaristes, etc., quel que soit leur instrument ou leur style – réside précisément dans la poursuite des traditions. Et la tradition s’entretient par l’étude. Aux États-Unis, tous les gens qui jouent ou qui, simplement, écoutent du jazz, sont baignés dans une atmosphère particulière, ils « mijotent » dans un grand chaudron, créé par les pionniers du genre, ses pères fondateurs.

J’en ai pris conscience dès la fin des années 1980, quand j’ai appris l’art du jazz au Berkeley College, auprès de Gary Burton. C’est là que j’ai découvert toute l’importance des répétitions, des concerts live avec les musiciens porteurs des traditions séculaires du jazz, qui transmettent à leurs contemporains l’esprit des artistes des origines.

LCDR : Pourtant, comme vous l’avez fait remarquer, le jazz est aujourd’hui plus populaire au Japon qu’aux États-Unis…

I. B. : C’est hélas vrai. Il y a des études sur le sujet : les Américains ne sont plus que 2 % à écouter du jazz aujourd’hui, contre 5 % autrefois. Les jeunes ne vont quasiment plus aux concerts. En Russie, c’est exactement l’inverse : le public des concerts de jazz est majoritairement jeune, ce qui fait plaisir à voir ! Cependant, la supériorité des Américains réside toujours, je le répète, dans leur véritable armée d’immenses jazzmen, qui savent se renouveler de génération en génération. En Russie, nous n’avons personne pour transmettre toute cette expérience, il y a très peu de « vétérans », qui pourraient raconter comment cette musique s’est construite et développée ici.

J’étais récemment à Washington, pour recevoir un prix musical. Après la cérémonie, nous avons organisé, avec Winton Marsalis, une jam session, un bœuf. J’ai invité deux des jeunes artistes de mon groupe, le guitariste Evgueni Poboji et le pianiste Oleg Akkouratov, et Marsalis, deux des siens : le contrebassiste Marc Lewandowski et un percussionniste. Ce ne sont même pas des Américains, d’ailleurs : l’un est anglais, l’autre, italien. Mais en les entendant, j’ai vu tout ce que le grand Winton avait déjà réussi à transmettre à ces jeunes gens, en répétition et surtout en concert, par ce langage informel du live… Les véritables secrets du jazz ‒ toute l’énergie de cette musique ‒ ne se transmettent que de façon directe, par l’exemple personnel. Et c’est précisément ce qui fait que les Américains ont un bien meilleur niveau d’exécution que nos jazzmen russes.

Mais attention : les artistes de jazz américains sont souvent considérés a priori comme les meilleurs du monde, ce qui n’est pas toujours vrai.

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