Hausse du prix du carburant : les Russes vont-ils enfiler des gilets jaunes ?

Les automobilistes russes sont mécontents : les prix du carburant sont en hausse constante depuis le début de l’année. Si le pays n’en est pas encore à descendre en masse dans la rue, comme en France, la grogne monte – et le gouvernement est en ligne de mire.

Le prix du carburant en Russie s’est envolé en mars dernier, juste après la victoire de Vladimir Poutine à la présidentielle. En l’espace d’un mois à peine, l’essence a augmenté de 13 %. Presque immédiatement, des mouvements de protestation ont vu le jour, notamment à Omsk et Novossibirsk, au Daghestan ou dans la région d’Irkoutsk.

Afin d’endiguer le mécontentement, le gouvernement a alors trouvé un accord avec les grandes compagnies pétrolières russes, qui ont accepté de bloquer les prix sur le marché intérieur. Mais pour un temps seulement. Dès l’automne, le prix du carburant est reparti à la hausse. L’Agence fédérale de statistiques, Rosstat, a ainsi constaté une augmentation de 0,1 % entre août et septembre. Au total, depuis le début de l’année, les prix à la pompe ont augmenté de 8,9 %.

Un accord chasse l’autre

Réunis à nouveau, à l’appel du gouvernement, fin octobre, les géants pétroliers ont annoncé ne plus pouvoir freiner la hausse des prix, prévenant que l’essence coûterait , au détail, 4 ou 5 cinq roubles (5-6 centimes d’euros environ) de plus à partir de janvier 2019. Quelques jours plus tard, le Premier ministre, Dmitri Medvedev, menaçait : si la hausse se poursuit, le gouvernement pourrait interdire aux majors russes d’exporter leur production à l’étranger. Le ministre de l’Énergie a été chargé de trouver un accord avec les producteurs.

Station service Rosneft. Crédits : Kommersant
Station service Rosneft. Crédits : Kommersant

Début novembre, les compagnies pétrolières russes (Rosneft, Gazprom, Gazprom Neft, Lukoil et Surgutneftegaz), dont la plupart sont liées à l’État ont finalement baissé pavillon. Elles ont accepté de stabiliser durablement les prix et le marché intérieur d’ici au 31 mars 2019.

« Les géants pétroliers refusent désormais d’approvisionner les stations-service indépendantes, privilégiant les revendeurs de leurs propres marques. »

Par ce nouvel accord, les producteurs s’engagent à ne plus vendre leur carburant aux intermédiaires ni aux traders, mais directement aux stations-essence elles-mêmes. En outre, les pétroliers devront désormais rendre des comptes au ministère russe de l’Énergie sur leurs volumes de vente. Le ministère s’engage à surveiller étroitement l’évolution du marché en collaboration avec le Service fédéral russe anti-monopole (FAS).

Un marché faussé par le contrôle des prix

En dépit des ces mesures, la partie n’est pas encore gagnée pour les automobilistes russes. Selon l’Association moscovite des distributeurs de carburant, le diesel a augmenté d’1,36 rouble en moyenne (2 centimes d’euros environ) durant la seule semaine du 12 au 19 novembre, dans les stations-essence de la capitale, pour atteindre 46,07 roubles le litre (61 centimes d’euros). Une hausse non négligeable, sachant que le salaire moyen, dans la majorité de régions russes, n’excède pas 20 00-30 000 roubles (entre 250 et 450 euros).

Selon le quotidien russe Kommersant, le gel des prix au détail a contraint les compagnies pétrolières à revoir leur politique commerciale. Plusieurs vendent désormais leur marchandise aux distributeurs au prix fort, alors qu’elles avaient l’habitude de leur accorder des rabais, ou encore exigent d’être intégralement payées à l’achat, et non après écoulement. Par ailleurs, selon certains propriétaires de stations indépendantes, les géants pétroliers refusent désormais de travailler avec eux, privilégiant les revendeurs de leurs propres marques.

Une route à l'entrée de Gorno-Altaisk, dans l'Altaï. Crédits : Rosavtodor
Une route à l’entrée de Gorno-Altaisk, dans l’Altaï. « En Sibérie orientale, la majorité des stations-essence appartiennent à des indépendants. » Crédits : Rosavtodor

« En Russie centrale, où les stations franchisées dominent le marché, c’est à peine perceptible. Mais en Sibérie orientale, où, à l’inverse, la majorité des stations-essence appartiennent à des indépendants, cette nouvelle politique se traduit, dès à présent, par des pénuries », écrit Kommersant. Ainsi, à Irkoutsk, Tchita, Krasnoïarsk et dans le territoire de l’Altaï, les stations indépendantes ne fournissent déjà plus que 5 à 10 % de leur volume habituel, poursuit le quotidien.

Pavel Filiptchenko, président de l’Union des distributeurs de carburant de la région de l’Amour, en Extrême-Orient, tire la sonnette d’alarme : la différence de prix entre les stations indépendantes et celles appartenant aux géants pétroliers peut atteindre jusqu’à 20 roubles (environ 27 centimes d’euros) pour un litre de diesel.

Igor Setchine, patron de Rosneft, la plus grande compagnie pétrolière russe, réfute les accusations des distributeurs indépendants. Il estime, au contraire, que les mesures de contrôle des prix, prises en leur faveur, expliquent la situation actuelle.

« Les réseaux indépendants ne représentent qu’environ 30 % des ventes de carburant à la pompe. Et ce sont précisément ces 30 % qui faussent le marché, les stations-essence privées étant protégées par les règles édictées par le Service fédéral anti-monopole [FAS, ndlr], affirme le PDG de Rosneft. Nous sommes coincés : si nous baissons nos prix, nous enfreignons ces règles. De fait, nous sommes contraints de les maintenir, voire de les augmenter. »

Igor Setchine. Crédits : TASS
Igor Setchine. Crédits : TASS

L’Independant Oil and Gas Company, qui compte parmi les 200 plus grandes sociétés pétrolières de Russie, vient, quant à elle, de demander au FAS de contrôler les pratiques commerciales des stations indépendantes d’Extrême Orient.

« Tous les ans, la Russie se retrouve au bord de la pénurie d’essence et de diesel. Et, tous les ans, le gouvernement convoque les compagnies pétrolières »

Pour l’instant, le Kremlin garde le silence : le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov, a simplement annoncé que le gouvernement « réagirait d’une façon ou d’une autre à la situation ». Le cabinet des ministres n’a pas non plus pris de nouvelles mesures de contrôle des prix, ce qui fait dire à la plupart des experts que le conflit est loin d’être résolu et que la hausse des prix du carburant a toutes les chances de se poursuivre.

Andreï Spassatel, coordinateur de l’association automobile « Les Seaux bleus », estime que « le litre de diesel et de sans plomb 95 pourrait atteindre rapidement les 50 roubles (environ 67 centimes d’euros). »

Pour l’analyste financier Maxime Blant, la situation actuelle est une conséquence directe de l’absence de transparence qui règne sur le marché russe de l’essence, ainsi que des diverses politiques fiscales régionales, qui font peser de trop lourdes charges sur les revendeurs. « Tous les ans, surtout à la période des semailles, la Russie, deuxième producteur de pétrole mondial, se retrouve au bord de la pénurie d’essence et de diesel, déplore l’économiste. Et, tous les ans, le gouvernement se démène pour résoudre le problème : il convoque les compagnies pétrolières, menace, implore négocie… Mais à chaque fois, le résultat est encore pire. »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *