Andreï Kortounov : « La France est un partenaire difficile avec lequel on peut travailler »

Le 11 novembre, les dirigeants de cinquante pays se retrouvent à Paris pour célébrer le centenaire de l’Armistice. Parmi eux, Vladimir Poutine. Qu’attendre de cette nouvelle visite parisienne du président russe ? Quelle est la température politique entre Paris et Moscou ? Pour répondre à ces questions, Le Courrier de Russie a rencontré le politologue Andreï Kortounov, directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales, l’un des plus importants think-tanks russes.

Le Courrier de Russie : D’après des sources du quotidien Kommersant, le président Emmanuel Macron a insisté pour que le format de la rencontre Poutine-Trump à Paris soit modifié, de sorte que les négociations russo-américaines n’« éclipsent » pas les événements préparés par l’Élysée à l’occasion du centenaire de l’Armistice…

Andreï Kortounov : Comme toujours en pareille occasion, des rencontres auront lieu « en marge » de l’événement. C’est là que se disent généralement les choses les plus intéressantes. Bien qu’une rencontre « officielle », un temps envisagée, ne soit plus à l’agenda des deux hommes, Vladimir Poutine réussira probablement à discuter avec Trump, et avec d’autres dirigeants. Il y a fort à parier que l’avenir du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) , dont les États-Unis veulent se retirer, soit évoqué. Non seulement avec Donald Trump mais également avec Emmanuel Macron, qui vient de déclarer qu’une sortie unilatérale des États-Unis du traité représente une menace pour la sécurité européenne et que l’Europe sera la principale victime de cette décision. Vladimir Poutine voudra également saisir l’occasion pour faire le point avec Angela Merkel dans la mesure où la politique allemande évolue très rapidement ces derniers temps. Le président russe s’est entretenu pour la dernière fois avec elle le 27 octobre, lors du sommet d’Istanbul sur la Syrie. Deux jours plus tard, la chancelière annonçait son intention de quitter la politique en 2021. Par ailleurs, il est peu probable que Vladimir Poutine et Theresa May trouvent beaucoup de sujets sur lesquels échanger leurs avis…

LCDR : Cette prise de position du président français est-elle partagée par d’autres dirigeants européens?

A.K. : Oui, notamment en Allemagne. Elle reflète une réalité géographique : le déploiement de missiles à portée intermédiaire – américains ou russes – en Europe portera principalement atteinte à la sécurité du continent, qui deviendra la cible d’éventuelles frappes nucléaires. Cela explique pourquoi les Européens sont extrêmement attachés au FNI et appellent les présidents américain et russe à trouver des moyens de le sauver.

« Des compromis sont possibles en matière de missiles, mais les Européens ne réussiront pas à sauver le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. »

Malheureusement, comme nous le savons, pareilles exhortations ont très peu d’effet sur l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Les dirigeants européens ont agi de même lors du retrait des États-Unis de l’accord multilatéral sur l’Iran. À l’époque, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont même fait le déplacement jusqu’à Washington pour convaincre Donald Trump de revenir sur sa décision. En vain.

Donald Trump, Emmanuel Macron, et Angela Merkel en juillet 2017. Crédits : TASS
Donald Trump, Emmanuel Macron, et Angela Merkel en juillet 2017. Crédits : TASS

Les Européens feront probablement d’autres déclarations, voire prendront des initiatives, pour sauver le FNI, ou du moins empêcher le déploiement de nouveaux missiles en Europe. Des compromis sont possibles sur ce dossier, mais les Européens ne réussiront pas à sauver le traité. Manifestement, Washington a déjà pris sa décision ou à peu près.

« Au sein de la classe politique française, beaucoup souhaitent un rapprochement avec Moscou. »

LCDR : La déclaration d’Emmanuel Macron sur le FNI ainsi que son opinion sur le retrait des États-Unis de l’« accord nucléaire » avec l’Iran font écho à la position russe. Par ailleurs, une coopération en Syrie semble s’instaurer entre Moscou et Paris. La France deviendrait-elle un partenaire privilégié de la Russie en Europe ?

A.K. : Je ne me montrerais pas aussi optimiste. La France n’est pas le pays le plus bienveillant à l’égard de la Russie. Les sentiments antirusses y sont encore forts. Ils remontent, d’après moi, aux évènements de mai 1968 et à leur continuation avec le Printemps de Prague, réprimé par les tanks soviétiques. La classe intellectuelle française a été très déçue par l’URSS – une déception qui s’est révélée tenace et persiste aujourd’hui encore à l’égard de la Russie. Elle est, en outre, renforcée par certaines de nos décisions en politique intérieure et étrangère, ou par l’interprétation qu’en donne la France. Toutefois, au sein de la classe politique française, beaucoup souhaiteraient une amélioration des relations entre les deux pays, un rapprochement avec Moscou. Les raisons en sont économiques et commerciales, elles traduisent aussi un souci de s’opposer au diktat américain – les sentiments anti-américains restent fortement ancrés dans une partie de l’élite française. Autrement dit, le discours antirusse français n’est pas comparable à celui tenu par la Pologne, les pays baltes ou le Royaume-Uni. Néanmoins, il serait extrêmement naïf de voir l’Hexagone comme un lobbyiste des intérêts russes en Europe. La France est un partenaire difficile. Mais c’est un partenaire avec lequel la Russie peut travailler.

« En Syrie, nous arrivons à faire avec les Français ce qu’il nous est impossible de faire avec d’autres Occidentaux. »

LCDR : Le président Macron fait-il partie des partisans d’un rapprochement avec Moscou ou bien est-il davantage un pragmatique prudent ?

A.K. : L’apport de Macron dans la construction des relations franco-russes est déjà manifeste. Après tout, il est un des rares dirigeants européens à avoir participé au Forum économique international de Saint-Pétersbourg dans le contexte des sanctions. C’est un geste, certes symbolique, mais crucial ! Par ailleurs, la coopération humanitaire en Syrie est quelque chose de remarquable : nous arrivons à y faire avec les Français ce qu’il nous est impossible de faire avec d’autres Occidentaux. La France a, bien entendu, un rapport particulier avec le dossier syrien : elle est forte d’une expérience de travail dans le pays et de la volonté d’agir. À ce propos, la coopération humanitaire en Syrie pourrait s’élargir après le sommet qui s’est tenu à Istanbul entre la Turquie, la Russie, la France et l’Allemagne. Une coordination des approches est tout à fait envisageable concernant le règlement politique du conflit.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, et Angela Merkel, à Saint-Pétersbourg, en mai 2018. Crédits : kremlin.ru
Vladimir Poutine avec Emmanuel et Brigitte Macron, à Saint-Pétersbourg, en mai 2018. Crédits : kremlin.ru

Il est également possible de coopérer avec Paris dans les domaines scientifique, culturel et éducatif, où nos liens ont toujours été bons. Un nouveau format de rencontre est apparu : le Dialogue de Trianon, qui peut probablement également être mis à profit.

LCDR : Une coopération sur l’Ukraine se dessine-t-elle ?

A.K. : Si une nouvelle rencontre « format Normandie » est organisée, la France jouera de nouveau un rôle dans le dossier ukrainien. En outre, un plan élaboré par Emmanuel Macron pour le Donbass a été dévoilé au cours de l’été 2017. Il comprend plusieurs points : notamment un cessez-le-feu respecté par toutes les parties, le retrait des armes lourdes de la ligne de front, et l’accès illimité à la région pour les observateurs internationaux… Ce plan a quelque peu été oublié depuis et il ne faut s’attendre, je pense, à aucune rencontre « format Normandie » avant la présidentielle ukrainienne [prévue le 31 mars 2019, ndlr] mais, une fois le scrutin passé, un tel rendez-vous est envisageable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *