Jean Sauvage, ou comment sont nées les relations diplomatiques franco-russes

Il y a un peu plus de 430 ans, en octobre 1586, au terme d’un voyage de plus de quatre mois, Jean Sauvage, rentre chez lui, à Dieppe. Il est le premier Français à avoir découvert Moscou.

« Si vous voulez entreprendre le voyage de la Moscovie par le Nord, à savoir par Saint-Michel-Archange, il faut partir à la fin du mois de mai ou à la mi-juin au plus tard. » Ainsi commence le Voyage de Jean Sauvage en Moscovie, premier témoignage de l’histoire d’une présence française en Russie. Le conseil est destiné à d’éventuels marchands français qui chercheraient à rejoindre Moscou par Arkhangelsk et la mer Blanche. Tel est, en effet, le but de ce premier voyage d’un Français en Russie : se frayer un chemin au milieu des glaces afin d’établir le contact avec un peuple et une contrée si éloignés qu’on en ignore à peu près tout.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, l’Europe de l’Ouest n’a qu’une idée très vague de la « Moscovie ». Sur les cartes, si une « Magna Tartaria » ou « Grande Tartarie » s’étend bien à l’est de la Pologne, ses contours sont tracés de manière fantaisiste, d’après de rares témoignages remontant à plusieurs siècles. Cependant, le tsarat de Moscou va soudain entrer dans la vie politique et économique européenne par un heureux hasard.

«Carte des pays polaires» par Willem Barentsz 1598.
« Carte des pays polaires ». Willem Barentsz. 1598.

Cap à l’Est

En 1553, un capitaine anglais, Richard Chancellor, pense pouvoir rejoindre la Chine en contournant le Vieux Continent par le nord. Face aux conditions de navigation extrêmes en mer Blanche, il décide d’accoster sur une terre inconnue. La population locale le conduit en traîneau jusqu’à Moscou. Le tsar Ivan IV (le Terrible), célèbre pour sa cruauté, voit tout de suite le bénéfice à tirer de l’événement. La Russie ne dispose alors d’aucun port, et ses armées n’arrivent pas à percer jusqu’à la Baltique. Pourquoi ne pas ouvrir une route commerciale passant par la mer Blanche ? Il concède aux Anglais un privilège commercial exclusif et entre en correspondance avec la reine Élisabeth.

Les Anglais établissent un comptoir commercial près du Kremlin (le bâtiment existe toujours). Le port d’Arkhangelsk est bâti là même où Chancellor a débarqué, et devient la porte d’entrée d’une grande variété de marchandises étrangères : vins, fruits, bijoux, armes, pièces en argent (les mines d’argent russes n’ont pas encore été découvertes, et des pièces étrangères sont fondues pour frapper des roubles). En échange, la Russie exporte en Angleterre des fourrures, du caviar, du suif, de la cire, du lin et du chanvre.

Par la suite, les Hollandais obtiennent l’autorisation de commercer avec Moscou. Il n’y a pas encore de trace française dans l’extrême Est de l’Europe.

On ne sait pas grand chose du capitaine français, et son nom serait probablement tombé dans l’oubli sans les notes de voyage (31 petits paragraphes seulement) qu’il a laissées.

À cette époque, la France est déchirée par les guerres de religions. Elle lance des expéditions pour rallier la Chine par le nord, sans connaître plus de succès que l’Angleterre. Lorsqu’Ivan le Terrible réussit à atteindre la Baltique, quelques marchands français commencent à faire du négoce avec la Moscovie depuis le fort de Narva (dans l’actuelle Estonie). Mais la Suède reprend Narva en 1581, et la mer Blanche redevient l’unique voie d’accès de la Moscovie à l’Europe.

L’ambassadeur français au Danemark, Charles de Danzay, assiste avec convoitise aux succès commerciaux des Anglais et des Hollandais. Il inonde les rois Charles IX et Henri III, ainsi que leur mère, Catherine de Médicis, de toutes sortes de projets de routes commerciales. En mai 1586, le diplomate arrive à ses fins : la France lance sa grande expédition… composée d’un seul petit navire, commandé par Jean Sauvage. Le 28 juin 1586, un peu plus d’un mois après leur départ de Dieppe, les marins français entrent dans le port d’Arkhangelsk.

Le port d’Arkhangelsk. Crédits : Wikimedia
Le port d’Arkhangelsk. Crédits : Wikimedia

Une étrange contrée

On ne sait pas grand chose du capitaine français, et son nom serait probablement tombé dans l’oubli sans les notes de voyage (trente et un paragraphes) qu’il a laissées. Il y consigne ses impressions (le jour polaire le fascine) et de nombreuses informations techniques sur la topographie, les taxes ou la manière de négocier.

« C’est la coutume du pays que de bien boire. »

Le travail du bois étonne particulièrement le voyageur. Il s’émerveille des fortifications d’Arkhangelsk, un empilement de rondins, sans clous ni chevilles : les charpentiers russes ne travaillent qu’à la hache ! « Et aucun maçon ne saurait faire une œuvre plus admirable ! » !

Le voyageur se montre plus circonspect devant d’autres coutumes locales. Il raconte ainsi sa visite au « gouverneur de Saint-Michel-Archange » (le voïvode d’Arkhangelsk) : « Quand il sut que nous étions français, il fut bien réjoui et dit que nous étions les bienvenus. Il prit une grande coupe d’argent et la fit remplir. Il fallut alors la vider, et puis une autre, puis une troisième. » Le voyageur pense être quitte avec « ces trois beaux coups », mais « il faut boire une tasse d’eau de vie qui est si forte qu’on a le ventre et le gosier en feu quand on a bu ». Jusqu’au coup de grâce : « et puis, ayant parlé un mot avec vous, il faut encore boire à la santé du roi Henri, ce qui ne se refuse pas ». Conclusion : « c’est la coutume du pays que de bien boire ».

Boris Godounov comprend son intérêt à attiser une forte concurrence entre ses partenaires commerciaux.

À Moscou, Jean Sauvage connaît un succès inespéré. Ce terrible anglophile d’Ivan est mort en 1584. Son fils Fiodor monte sur le trône, mais passe plus de temps à prier et à sonner les cloches à l’église qu’à gérer les affaires de l’État (d’aucuns disent qu’il est simple d’esprit). Le pouvoir est aux mains du frère de la tsarine, le boïar Boris Godounov. Si le nouvel homme fort du Kremlin ne sait ni lire ni écrire, il fait preuve d’une grande perspicacité. Bien qu’il ne manifeste aucune anglophilie (ni francophilie) particulière, il comprend son intérêt à attiser la concurrence entre ses partenaires commerciaux. Au grand déplaisir des Anglais et des Hollandais, il octroie le droit de négoce aux Français sur le territoire de la Moscovie.

«Le tsar Fedor Ioannovich remet une chaîne en or à Boris Godunov» A. Kivshenko.
« Le tsar Fiodor Ioannovitch remet une chaîne en or à Boris Godounov » A. Kivchenko.

L’homme et le texte

En octobre 1586, l’expédition est de retour en France. Peu après, le roi Henri III reçoit une première lettre de Fiodor : « Nous voulons confirmer notre amitié et notre intention de rendre libre le commerce de nos marchands, écrit le tsar. Nous avons permis que les marchands puissent venir et fréquenter votre pays, avec toute espèce de marchandises. » Il propose de libéraliser le commerce ou, comme il dit, « qu’on puisse aller et venir sans obstacles ni dangers, et que nos marchands puissent acheter toutes sortes de marchandises chez vous, et les vôtres chez nous ». Avant de conclure : « Envoyez-nous sans crainte votre ambassadeur, par voie de terre ou de mer, et donnez-lui mandat de conclure des contrats pour tous types de négoces et pour renforcer notre amitié et notre compréhension mutuelle de la meilleure manière possible ». Les relations diplomatiques franco-russes étaient nées.

La traduction du texte de Jean Sauvage paraît en 1841 dans le Rousski Vestnik

Le texte de Jean Sauvage suit un itinéraire particulier. Sans doute conservé à la bibliothèque du Roi (il contient de précieuses informations pour l’époque), il réapparaît au XIXe siècle dans deux versions sensiblement différentes, publiées en 1834 et 1855. La Bibliothèque nationale de France possède un troisième manuscrit, qui comporte un lexique franco-russe de plusieurs centaines de mots et expressions, sans doute le premier de l’Histoire.

La version de 1834, publiée par un érudit de Reims, Louis Paris, est traduite en russe en 1841. Le texte, publié dans le journal Rousski vestnik, est accompagné d’un avant-propos : « Le Rousski vestnik s’étant donné pour tâche l’analyse critique des récits, anciens et nouveaux, des étrangers sur la Russie, nous présentons au lecteur un récit grossier mais très divertissant et très original, rédigé jadis par un navigateur français. Son intérêt réside notamment dans le fait qu’il relate le premier voyage par mer d’un Français vers la Russie, en tout cas le plus ancien de ceux dont la trace nous est parvenue. »

Le texte de Sauvage constitue, aujourd’hui, une lecture obligée pour tout amateur de rossika, ne serait-ce qu’en sa qualité de premier ouvrage d’un genre particulier : le voyage en Russie. Et contrairement aux textes de l’abbé Chappe ou du marquis de Custine, par exemple, il ne suscite pas la colère des lecteurs russes. Il ne contient rien de véritablement révoltant, même lorsqu’il qualifie les Russes d’ivrognes…

Pour l’anecdote, un autre Jean Sauvage a mis le pied en Russie. C’était en 1944, il était pilote dans l’escadrille Normandie-Niemen. Il a reçu la Légion d’honneur en France et été décoré de l’Ordre de la Guerre patriotique en URSS.

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