Steinbeck et Capa chez les Soviets

En juillet 1947, l’écrivain John Steinbeck et le photographe Robert Capa prennent l’avion à Paris pour se rendre en URSS, où ils ont été autorisés à réaliser un reportage. En 1940, le premier a reçu le prix Pulitzer pour Les raisins de la colère, et le second vient de créer avec d’autres, dont Henri Cartier-Bresson, l’agence Magnum.

Leur voyage est financé par le New York Herald Tribune, qui en publie dans ses colonnes le compte rendu et les clichés durant la seconde quinzaine de janvier 1948. La même année, l’écrivain tire un livre de ce séjour, qui paraît – avec les photos de Capa – sous le titre : A Russian Journal. Un an plus tard, Gallimard en édite la version française (y compris les photos), intitulée Journal russe, dans une traduction de Marcel Duhamel.

Édition 1949 du « Journal Russe » par Gallimard. Crédits : DR
Édition 1949 du « Journal Russe » par Gallimard. Crédits : DR

D’emblée, les deux hommes annoncent la couleur : ils ne veulent pas rester dans la capitale soviétique. Ils veulent voir le pays, se faire une idée de la vie dans les campagnes. C’est là que commencent les problèmes : ils sont censés réaliser le premier reportage « libre » dans l’URSS de l’immédiat après-guerre, mais ils ne tardent pas à comprendre qu’il faut des autorisations pour tout (pour prendre des clichés, pour sortir de Moscou…) et que la bureaucratie est « aussi lente qu’à Washington ». En outre, la méfiance des autorités soviétiques est grande envers les Américains, même si les romans de Steinbeck sont appréciés. Pour finir, après quelques jours de découragement pour les deux voyageurs, les choses s’arrangent. Il va sans dire, néanmoins, qu’ils seront dûment chaperonnés partout où ils iront, notamment par un colonel répondant au nom de Dentchenko.

« Le regard de plâtre, de bronze, peint ou brodé de Staline »

En quarante jours, Steinbeck et Capa parcourent le pays, de Moscou en Géorgie, en passant par Kiev et Stalingrad, qui n’est pas encore devenue Volgograd. Staline est toujours aux commandes (jusqu’en mars 1953), la déstalinisation et la dénonciation du culte de la personnalité n’adviendront qu’en 1956.

Staline est partout : immenses portraits à l’huile, sur lesquels il apparaît en uniforme avec toutes ses décorations (« et elles sont nombreuses ! ») ; statues, de plâtre ou de bronze, qui flanquent « la façade de tous les bâtiments publics » ; bustes à l’entrée « de tous les aérodromes, de toutes les gares, de toutes les stations d’autobus ». On le retrouve obligatoirement dans les écoles, dans les squares, parfois « sur un banc de plâtre, discutant politique avec Lénine » : « Tout laisse à penser que la fabrication des “Staline” peints, sculptés, moulés, forgés, brodés, constitue une des principales industries de l’Union soviétique. […] Il voit tout. Il est toujours présent. »

Mémorial de Staline sur le canal Volga-Don près de Stalingrad. 1941. Crédits : TASS
Mémorial de Staline sur le canal Don-Volga près de Stalingrad. 1941. Crédits : TASS

Steinbeck est manifestement époustouflé par cette façon ‒ incompréhensible pour un Américain ‒ qu’ont les Russes d’idolâtrer le « Petit Père des Peuples » : « Ce que dit Staline est pour eux parole d’évangile, même si cela semble contraire aux lois naturelles. » L’auteur de En un combat douteux admet que la propagande et l’éducation des masses y sont pour beaucoup, mais il estime que cela n’explique pas tout. Il perçoit en partie la raison de cette passion dans « l’habitude qu’a eue le peuple russe », au long des siècles, « de voir des portraits du tsar et de sa famille » ; dans son goût de l’icône, aussi, « chère à l’âme russe » Autre hypothèse : les Russes aiment Staline d’un amour si profond qu’ils veulent le voir partout présent.

À aucun moment, l’idée d’une dictature, pesante, écrasante, ne semble effleurer l’écrivain américain, pour ne rien dire des arrestations et des camps, dont on avait, malgré tout, une certaine idée, à l’époque, en Occident. Steinbeck, en outre, rapporte que, chez les particuliers, le portrait de Staline a remplacé les icônes, tout en notant à plusieurs reprises que dans les fermes collectives qu’il visite, les vraies images pieuses sont bien souvent en évidence. Une contradiction qui n’a pas l’air de lui poser de problème.

« Nous n’avions jamais vu des ruines semblables à celles-là »

La guerre est presque aussi omniprésente que Staline dans l’Union soviétique que visitent les deux reporters. Les traces en sont moins évidentes à Moscou, bien défendue durant le conflit et relativement peu bombardée. Mais à Kiev, Capa et Steinbeck découvrent un paysage de ruines. Le centre-ville est littéralement réduit en cendres. Et pour reconstruire, « il faut d’abord démolir », liquider les bâtiments qui tiennent à peine debout, déblayer les gravats. Pour l’Américain Steinbeck, tout cela serait l’affaire de quelques jours au bulldozer, or l’URSS n’a pas de bulldozers. Tout se fait donc à mains nues, les gens travaillent jour et nuit, sans repos : il faut aller vite, afin que la population ait un abri au moment où l’hiver viendra.

Les deux correspondants sont invités à visiter le musée : la ville est quasiment rasée, mais un musée a été créé, priorité de la reconstruction, parce qu’il recèle les « plans de la ville future » : « Une maquette en plâtre y représente la nouvelle ville, ville grandiose, cité fabuleuse de marbre blanc, aux lignes classiques, aux bâtiments impressionnants, avec des colonnes, des coupoles et des arches, des monuments commémoratifs. » Capa affirme alors que le musée est « l’église des Russes ». Au fur et à mesure du voyage, Steinbeck et lui comprennent que « le peuple russe vit dans l’espoir, l’espoir d’un avenir plus beau que le passé ».

Les vestiges d'une barricade construite à l'époque de la défense de Kiev. À l'arrière-plan se trouve la façade de la gare. 1er octobre 1941. Crédits : Images d'archives
Les vestiges d’une barricade construite à l’époque de la défense de Kiev. À l’arrière-plan se trouve la façade de la gare. 1er octobre 1941. Crédits : Images d’archives

Kiev n’est rien encore. La désolation est bien plus grande dans les villages. Celui où ils séjournent est passé de 362 familles avant l’arrivée des Allemands à une quarantaine après leur départ. Il n’y a pratiquement plus d’hommes jeunes. Les mutilés sont nombreux, mais tous travaillent à la reconstruction et aux récoltes, ce qui provoque chez Steinbeck cette réflexion toute américaine : « Tous les estropiés capables de travailler se voyaient octroyer une tâche quelconque et cela leur donnait […] le sentiment de se rendre utile, si bien qu’il y avait peu de neurasthéniques parmi les infirmes. »

L’horreur absolue attend toutefois l’écrivain et le photographe à Stalingrad. L’état de la ville est tel que les autorités avaient même envisagé d’achever de l’anéantir pour la reconstruire de zéro, ailleurs. Les habitants, toutefois, n’avaient pas voulu en entendre parler : ils refusaient de quitter les lieux où ils avaient vécu, souffert, où nombre des leurs reposaient dans des fosses communes.

À Stalingrad, peu ou pas de photos pour Capa. Les Russes, écrit Steinbeck, ont « une peur aveugle de la caméra ». On pourrait ajouter que ni les autorités ni la population ne souhaitent que leurs souffrances et leur misère soient étalées dans les journaux étrangers. Capa, lui, est désespéré : « Ici, avec deux photos, j’aurais pu en dire plus qu’avec des milliers et des milliers de mots. »

On montre aux deux hommes des cadeaux venus du monde entier pour « soutenir » Stalingrad. Il y a là une copie d’un bouclier ancien donné par le roi d’Éthiopie, l’épée de Stalingrad envoyée par le roi d’Angleterre, une nappe brodée par « quinze cents citoyennes d’une petite ville anglaise », un livre d’or « où sont inscrits dans un style étonnamment verbeux, les messages des nations, des premiers ministres et des présidents de gouvernement, témoignant leur admiration au peuple de Stalingrad ».

Triste et amère est la conclusion du chapitre « Stalingrad » : « Le monde a donné à Stalingrad une médaille en toc alors qu’elle avait besoin d’une demi-douzaine de bulldozers. »

Des habitants de Stalingrad travaillent à la restauration des rues après la guerre. 1er octobre 1946. Crédits : RIAN
Des habitants de Stalingrad travaillent à la restauration des rues après la guerre. 1er octobre 1946. Crédits : RIAN

L’arme secrète de la Russie

Les chapitres sur la guerre et ses visibles conséquences sont, sans conteste, les plus intéressants du Journal : on sent les deux hommes réellement bouleversés par l’étendue du désastre. La nécessité absolue d’éviter un nouveau conflit ‒ entre Russes et Américains, cette fois ‒ se retrouve à presque toutes les pages, obsession des deux voyageurs comme de leurs interlocuteurs. Il est vrai qu’à ce moment-là, les relations entre les l’URSS et les États-Unis sont tendues.

Paradoxalement, le récit de Steinbeck a vieilli, tout en gardant une certaine actualité, ou plutôt en retrouvant une actualité aujourd’hui. On n’écrirait sans doute plus un journal de voyage de cette façon ‒ du moins peut-on l’espérer ‒, exempt de toute réflexion politique un peu approfondie. L’intérêt majeur de ce témoignage est ailleurs : il montre que pour les deux Américains, comme pour les Soviétiques qu’ils rencontrent, ce séjour est une découverte des plus primaires : les uns et les autres se trouveraient soudain confrontés à des Martiens, qu’ils ne seraient pas plus étonnés. C’est en ce sens que le livre rejoint une problématique actuelle (comme on a pu le constater avec les réactions des fans de foot venus en Russie, cette année, pour la Coupe du monde) : les Américains parlent des Russes sans rien en connaître, et réciproquement. Et un gosse d’un village finit par crier, stupéfait, à sa mère : « Mais ces Américains, ce sont des gens comme nous ! » Quant à Steinbeck, il conclut son récit par cette tirade : « Nous n’avons aucune conclusion à tirer, sauf que le peuple russe ressemble à tous les autres peuples du monde. Il y a des mauvais, bien entendu, mais les très bons y sont certainement en grande majorité. » Sortez les mouchoirs !

Tout n’est heureusement pas de ce calibre. Il y a des passages plus joyeux, drolatiques, dans lesquels l’écrivain recourt néanmoins régulièrement au lexique militaire. Nous en donnerons deux exemples. On offre à Steinbeck et Capa, partout où ils passent, jusque dans les villages les plus démunis, de véritables festins. Leurs estomacs commencent à protester, mais les deux hommes comprennent qu’ils ne peuvent pas refuser de boire et de manger afin de ne pas offenser les gens qui les reçoivent. Et ils en viennent à se dire que « l’arme secrète de la Russie, envers ses hôtes du moins, est la nourriture ». Là où ils renâclent, toutefois ‒ sans pouvoir y couper ‒, c’est dans un village géorgien : « On nous fit goûter la vodka de Géorgie que nous ne recommanderons à personne, car c’est du carburant pour avion-fusée. »

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